01.08.2009
"Cette maladie de l'âme..."
"... qu'on appelle l'insomnie". C'est en ces termes que Thiéfaine a présenté ces chansons (mon amical respect pour celui ou celle qui me citera un concert ou cette phrase a été prononcée... ;-)
La construction du texte épouse bien ce thème de l'insomnie, en y rajoutant une teinte cauchemardesque qui s'accentue au fil de la chanson. Imaginons un instant l'écrivain solitaire, au fond d'une quelconque chambre plus ou moins sordide. Le sommeil n'arrive pas, les cigarettes défilent et une sorte de torpeur fièvreuse le gagne. Quiconque a un jour souffert d'insomnie, connaît bien cet état particulier qui s'installe au bout d'une heure ou deux : muscles douloureux et fébriles à la fois, fatigué et excité, on entre peu à peu dans une phase de ce que j'appellerai une "surconscience". Les images, les pensées, les idées, les références défilent et se mélangent de plus en plus vite, à mesure qu'on se tourne et se tord. Les idées les plus folles viennent, comme si des barrières mentales invisibles tombaient, comme si des limites personnelles disparaissaient.




Militaires bornés, fascistes, staliniens (les vopos étaient les officiers de la police est-allemande) défilent dans un délire halluciné ou Khomeiny ("méchant gros minet"), Reagan ("Vieux crooner"), Hitler (l'attentat manqué du Burgenbraukeller) se mélangent dans l'esprit pour un rejet, une détestation même des idéologies, des dictatures et des armées. Mieux ou plus encore, c'est l'affrontement des hommes entre eux qui est ici rejeté, renvoyant dos à dos israéliens et iraniens, américains et communistes et rejetant sans ambigüité toute forme d'héroïsme. Le texte est une sorte de calme éructation à la face des hommes de toutes obédiences, de toutes religions, de tous partis pour les renvoyer à une même horreur.
Cette chanson est donc caractéristique de deux grands thèmes de Thiéfaine : l'inquiétude sourde face aux menaces du monde, et dans le même temps, une posture individuelle dégagée face à ces problèmes. Le texte balance sans cesse entre ces deux pôles : des couplets hallucinés ou défilent des visions d'horreur, un refrain qui revient sans cesse à l'individu et à sa liberté.
L'inquiétude est multiple, elle concerne d'abord la destruction du monde et de l'humanité : "Alligators 427" en est l'illustration. Cette inquiétude s'accompagne d'une crainte contre tout ce qui peut menacer l'individu et sa liberté : militaires, prêtres, politiques, sectes. Ce thème est une constante dans l'oeuvre de Thiéfaine, il traduit une volonté farouche de préserver uns sécurité personnelle mais surtout une irréductible liberté solitaire. Lors de la tournée "scandale mélancolique", il a dit rêver d'un monde ou "des solitaires se raconteraient des histoires de solitaires". Les inquiétudes concentrées dans ce texte ne sont donc ni une nouveauté dans l'oeuvre de Thiéfaine, ni une fin en soi. Elles fondent l'essence même de son cheminement individuel.
Inquiet mais solitaire. Cet individu revendique sa désobéissance ("je n'irai pas plus loin"), mais à quel prix ? La tête entre ses mains, il ressemble au fameux "cri" de Munch.

C'est que la liberté se paye de solitude, d'inquiétude... et d'insomnie. Rejeter les contraintes et les institutions aliénantes mais aussi rassurantes, cela a un prix. Le prix du rejet social car on ne sera ni un héros ni un mouton. Le prix parfois de la mort...
Guignol effaré et perdu, le chanteur assume néanmoins. Il assume ses idées et ses choix de vie, il assume ce qu'il est. Cette chanson est pour moi fondamentale en ce début d'album, car elle pose deux choses.
D'abord, la démarche créatrice de Thiéfaine : c'est au fond de moi et de mes faiblesses que je vais trouver mon style d'écriture.
Ensuite, la pulsion de vie qui l'anime malgré tout : c'est au fond de moi et de mes faiblesses que je vais trouver ma façon de vivre.
Pour finir ce petit billet, un essai d'interprétation qui me paraît intéressant. "Les démasqueurs de scandale prennent le goulag pour Disneyland". Est-ce une référence à Georges Marchais, leader communiste à l'époque, qui avait qualifié le bilan de l'URSS de "globalement positif" ? On se souvient (les plus de 35 ans se souviennent...) que sa phrase favorite était "c'est un scandale". Je ne suis néanmoins pas certain de la validité de cette interprétation. Si quelqu'un a une autre idée...
19:04 Publié dans L'homme politique, le roll-mops et la cuve à mazo | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : spleen, politique, ego-trip-transit