04.03.2009

La fille au coeur d'acier

Tiens, pourquoi ce titre me direz-vous, au moment d'évoquer cette "groupie" d'un genre un peu particulier ? Et bien, j'invite ceux qui s'intéressent à Higelin à aller écouter ce magnifique album nommé "Irradié"... ça ne date pas d'hier, j'en conviens, mais je pense que vous ferez vous aussi quelques liens intéressants avec la chanson que je vais évoquer dans cet article.
Après une auto-analyse centrée sur l'amour de soi, place à l'amour physique ! Et quel physique ! Nous voici dans une typique relation masochiste entretenue par le personnage jouée par Thiéfaine. Masochiste car fondée sur la douleur physique, mais surtout car le personnage y jouit d'une inversion des valeurs et des hiérarchies. Une "groupie" est traditionnellement une "fan" inconditionnelle, béate d'admiration et éperdue d'amour :

"Elle passe ses nuits sans dormir
A gâcher son bel avenir
La groupie du pianiste"

Michel Berger bien sûr, je n'ai pas pu y résister !

Cette inversion des hiérarchies est accentuée par les multiples humiliations (travestissement, zoophilie) et tortures subies par le héros : rasoir, couteau, nerf de boeuf, chaîne de vélo, la liste est impressionnante. Cette relation est bien sûr développée sur un ton badin, mais l'apparente futilité du texte ne saurait masquer le message. Au final, les deux amants sont heureux ! Heureux car sans complexes, heureux car allant au bout de leurs envies, heureux car assumant leur fantasmes, y compris la jeune fille qui essaie ses instruments sur elle-même. Détournement pervers du "jouissez sans entraves" soixante-huitard ? Un peu. Un peu aussi de cette vision très thiéfainienne des femmes : fortes car assumant leur sexualité, fortes car sans chichis ni manières, avec leurs idées et leurs problèmes.
Cette groupie virulente et dominatrice, ange et démon à la fois, douce et perverse, vierge et putain, est la première d'une longue liste de personnages féminins chez Thiéfaine : Lilith bien sûr, mais surtout la "Sweet Ammanite Phalloïde Queen" et la "Go qui cache pas ses blèmes" (noter à ce propos la récurrence du "c'est juste une"). Femme forte, dominatrice et tentatrice, femme jouisseuse sans complexe, femme fragile aussi. Ce personnage féminin archétypal est celui de la femme éternelle, attirant l'homme mais le piégeant aussi : Eve, Lilith, Salomé et bien d'autres !

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A ceux qui trouveraient que cette interprétation d'une relation sado-masochiste va un peu loin dans l'extrapolation vers des visions biblico-mythiques, je répondrai avec cette citation de Leopold Von Sacher-Masoch (oui, celui dont vient le mot "masochisme", mais il était d'abord un grand écrivain) :

« la femme, telle que la nature l'a faite, et telle qu'elle attire l'homme de nos jours, est son ennemie et ne saurait être que son esclave ou bien son tyran, mais jamais sa compagne. Cela, elle ne pourra l'être que lorsqu'elle sera son égale en droits, son égale aussi par son éducation et par son travail ».

In La Venus à la fourrure

Là, pour le coup, j'attends des commentaires de ces dames et demoiselles !

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28.02.2009

Dies irae

Deuxième billet concernant "Alligators 427", pour nous intéresser cette fois à l'écriture et aux significations symboliques de ce texte.

Ce qui frappe d'emblée dans ce texte, c'est l'abondance des figures de style qui concourent à donner donner une impression d'étrange et plus encore, de fantastique. Le fantastique me semble bien être ce qui caractérise le mieux ce texte : Au milieu d'un monde qui était en apparence tranquille, voila que surgissent des monstres incroyables, et voila que la réalité se déforme sous les coups de boutoir des mots de Thiéfaine. Répétitions de l'adresse ("alligators 427") et du final ("je vous dis bravo et vive la mort"), ostinato ("vive la mort"), abondance des images (métaphores comme "étrange carnaval", "grand feu", "alchimie", synecdoques et surtout hyperbole quasi permanente), voila bien un langage qui s'attaque au réel pour le travailler, le déformer, le rendre tel que se la figure le poète halluciné. A ce titre, après le thème de l'Apocalypse, celui de l'alchimie me paraît prépondérant.
Reprenons le titre : Alligators 427. A 427... Un article de loi traitant du nucléaire, comme ce fut dit dans divers forums ? Une réminiscence d'une période ou Thiéfaine a travaillé dans le nucléaire, avec un tunnel d'une longueur de ce type, comme suggéré par un Conseiller Maritime bien connu ? On ne sait, et peu importe au fond : L'important pour moi, c'est qu'à cette invocation magique d'un nom aux sonorités bien précise, se mêle un nombre. Et alors me direz-vous ? Alors :
ALLIage-d'OR + Nombre ("Nombre d'or"). Quoi de plus alchimique ?
Grand feu+griller, donc fusion. Ajoutez à cela les métaux et les pierres précieuses (or, jaspe, diamant, argent). Quoi de plus alchimique ? D'ailleurs, si on regarde la progression des matières dans le texte, on constate qu'on passe du tissu et des épices aux métaux vils (le zinc), puis aux métaux plus nobles et enfin aux pierres précieuses.
Et si finalement, le nucléaire n'était pour Thiéfaine, que le récit d'une transmutation alchimique qui serait en train de rater ? Une transmutation qui dégénérerait en "mutation" et finalement provoquerait la perte de l'espèce humaine. Il est à noter que le dernier texte de l'album précédent contenait déjà un écho troublant : "tu verras tous ces petits alchimistes/pulvériser un continent".
Au delà de l'apocalypse et de l'alchimie, la signification symbolique de ce texte réside enfin pour moi, dans cette thématique thiéfainienne de l'humanité courant à sa perte. Que ce soit par le jugement dernier, la pollution ou la maladie, l'Homme reste pour Thiéfaine le principal sinon l'unique responsable d'une catastrophe annoncée et inéluctable. De nombreux textes en seront plus tard l'écho ("fin de millénaire", "quand la banlieue...", "femmes de Loth", "terrien t'es rien", "dans quel état Terre").
Mais alors, comment échapper à ce feu intérieur ou extérieur, à cette inéluctable punition ? Comment trouver un peu d'humanité dans ce chaos ? C'est ici mon cher Arnaud, que le Phénix prend sa place (mais ce n'est que mon avis).
phenix.1181047853.jpg&usg=AFQjCNF-oH7gVNAdnTHQ587TxCElUK5APwA contrario de ce feu nucléaire que les humains ne peuvent maîtriser, c'est au poète de se faire "voleur de feu" (Rimbaud encore) pour aller chercher une raison d'être et de vivre. Ce passage dans le feu, c'est l'épreuve du réel, dont le poète sort plus fort et ressourcé... Et sa pratique alchimique à lui, c'est bien sûr le travail sans fin sur le langage : prendre et reprendre un texte, caler les images, trouver de nouveaux mots ("destructive" est un anglicisme utilisé uniquement dans le vocabulaire du...nucléaire !), de nouvelles comparaisons et de nouveaux thèmes. Le poète, rescapé du réel, l'a dompté en maîtrisant un feu tout aussi dangereux, sinon davantage : les mots. Je conclurai avec cette magnifique citation de Pierre Reverdy :
"Le poète est un four à brûler le réel"...
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Le feu du ciel

Attention chef-d'oeuvre ! Pour terminer l'album "Autorisation de délirer", nous abordons ici, ce que je considère comme le premier grand texte de Thiéfaine. Dans mon album idéal d'Hubert, il serait le seul avec "Je t'en remets au vent" que je retiendrais des trois premiers albums, si j'avais à choisir une quinzaine de titres. Non que je n'aime pas les autres chansons, mais là, c'est vraiment du lourd !
Le texte se construit selon une double logique : logique de répétition presque obsessionnelle et logique de montée en puissance et en tension. Chaque couplet est construit sur une première approche très sensitive et sensorielle, qui fait émerger des créatures de cauchemar qui ne sont pas sans rappeler les mythiques dragons.
161headg0oixj7.jpgCette approche/accroche peut s'apparenter à une invocation du monstre. A la manière d'un sorcier en proie à une transe chamanique, l'auteur invoque la Bête en la nommant par ses attributs physiques (ailes, queue, yeux, crocs, griffes et enfin cerveau). Cette représentation hallucinée est accentuée par la force des images, comme si la perception sensorielle du poète était décuplée : odeurs (safran), toucher (cachemire, le zinc), goût (le sang), vue (phosphorescents, or, argent, jaspe, diamant), voila tous les sens sollicités. Et l'ouïe ? Et bien, le rythme s'en charge, avec un ostinato rythmique qui nous apparaît comme un grondement de bêtes certes lointain mais de plus en plus présent au fur et à mesure que se précise la menace.
Une menace est donc présente et se rapproche. A la manière de Rimbaud, HFT se fait donc "voyant" : "Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences."
A. Rimbaud, lettres dites "du voyant"
Sorcier, voyant, chaman, le poète est surtout PROPHETE et cette chanson est à la fois un travail d'invocation du monstre et d'annonce de sa venue. La métaphore de l'Apocalypse est constante dans la chanson, elle s'amplifie même tout au long du texte :
D'abord, la référence au "grand feu", qui peut être comprise soit comme le feu de l'enfer suite au jugement dernier, soit comme un feu de Saint-Jean, fête païenne et antéchrist aux yeux de l'Eglise.
Ensuite, dans l'Apocalypse de Jean, la venue du châtiment divin est annoncée par des "anges" qui deviennent "nucléaires" chez Thiéfaine. Enfin, Dieu punit ceux qui portent la marque de la Bête, et l'arrivée de ce jugement est annoncée par des trompettes comme celles qui résonnent à la fin du morceau.
Texte de sorcellerie, chamanique et prophétique, la chanson ne se contente pas d'une structure répétitive et obsessionnelle. Elle progresse et gagne en intensité et en précision, au travers de thèmes qui traversent le texte :
D'abord, la nature du danger. D'abord flou (une mutation), il se précise et dévoile peu à peu sa nature (nucléaire, compteur geiger, métamorphose, centrales, cancer, allusion au scientifique Louis Leprince-Ringuet).
Ensuite, la résignation morale du narrateur qui s'accentue : d'abord ricanant et moqueur comme un petit enfant (mouche mon nez, remonte mes chaussettes), il prend peu à peu l'attitude du condamné à mort (dernière cigarette) qui va au suicide avec dignité et fatalisme (allusion à la ciguë de Socrate).
Socrate_La_mort_de.jpgEnfin, la montée en puissance de la MORT. Présente de manière récurrente à la fin de chaque couplet, dans un refrain ironique et dérisoire à la fois, elle ne cesse de prendre une place de plus en plus importante : Souffrance (le besoin de morphine), agonie, guerre, maladie, décomposition, jusqu'à ce que la mort devienne "un état permanent". La fin est consommée, les cavaliers de l'Apocalypse sont sur Terre (Guerre, Mort, Famine et Maladie), il n'y a plus d'autre choix que d'attendre...

Attendre le prochain billet, qui vous parlera de la puissance stylistique de cette chanson, de ses diverses interprétations et de sa force symbolique... Ben oui, un peu de suspense ne nuit pas !

Le diable par la queue

"La queue", chanson autobiographique ? Sans doute, mais pas seulement. Dans un deuxième album plus fouillé et "mature", Thiéfaine prend le temps à plusieurs reprise, de se retourner sur son passé et son parcours. La construction du texte est à cet égard limpide : couplets en deux quatrains (rimes en "èr" pour le premier, en "o" pour le second), refrain différent introduit par la notion de rêve. Cette construction oppose un quotidien fait d'errance et de désillusions, à un "ailleurs" rêvé et fantasmatique marqué par un détournement des obsessions de Thiéfaine.

Les couplets : l'errance marquée par la marche et l'attente, est tout autant morale que physique. La déchéance du personnage se marque par le manque ("soupe populaire"), la drogue ("chauffer ma cuillère") et la mendicité. Dans cet envers du "on the road again", rien ni personne ne peut apporter de l'espoir : ni l'utopie beatnik ("babas-schizos"), ni la politique (des manifestations inutiles de Bastille à Nation), ni la spiritualité qui dégénère en aliénation sectaire (la secte Moon), ni même l'amour. Ce dernier est aussi foulé au pied, réduit à des étreintes sans joie (le devoir conjugal du samedi soir) ou à des rencontres sordides dans des "petits coins pervers". Enfin, la possession de biens de consommation n'apporte rien non plus, puisque Darty est mis dans le même sac que Moon.
De fait, au travers de ces énumérations, se dessine une description de la galère physique et morale d'un individu perdu dans un monde qui le ballote et l'entraîne dans un sens ou dans l'autre. A chaque phrase éclate un sentiment d'absurdité et de non-sens. Rien ne sert à rien finalement, la vie se résume à une longue file d'attente qui se termine par des désillusions. Sont notamment visées dans ce texte, l'armée et la religion sous toutes ses formes (sectes ou bonnes soeurs dans des cas extrêmes). Dans le registre de l'attente absurde et inutile d'on ne sait qui ou quoi, voici un petit extrait qui m'a paru judicieux :

"VLADIMIR
Nous sommes contents.
ESTRAGON
Nous sommes contents. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant qu'on est contents ?
VLADIMIR
On attend Godot.
ESTRAGON
C'est vrai.
VLADIMIR
Il y a du nouveau ici depuis hier.
ESTRAGON
On n'était pas là hier.
VLADIMIR
Tu ne te rappelles pas. Il s'en est fallu d'un cheveu qu'on se soit pendu. Qu'on -se- soit- pendu. Mais tu n'as pas voulu. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON
Tu l'as rêvé.
VLADIMIR
Est-ce possible que tu aies oublié déjà ?
ESTRAGON
Je suis comme ça. Ou j'oublie tout de suite ou je n'oublie jamais."

Samuel Beckett, En attendant Godot, Acte 2.

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Pourtant, cet texte ne m'apparaît pas comme totalement pessimiste. En effet et de manière paradoxale, les refrains ouvrent une porte de sortie réelle quoique insolite. A la manière des surréalistes, c'est dans ses rêves, dans le "gel obscur de son mental", que le personnage transcende et combat ses doutes et ses démons intérieurs. En se rêvant en arme de combat, il conquiert une forme de toute-puissance (y compris sexuelle, voir le jeu de mots sur "se faire sauter"). Cette même puissance lui permet de toucher aux interdits sexuels et religieux à la fois, ce "slip de carmélite" lui offrant la protection, jusqu'à une paix finale que lui apporterait la mort.
Calme et douceur, lumières tamisées, le personnage "enfin solitaire" se sera alors trouvé et pourra se reposer l'âme. Paix illusoire sans doute, obtenue au prix d'un détournement de ses obsessions et de ses peurs. Mais une paix quand même, au bout de longues années. Pour illustrer ce propos, je vous propose un petit lien avec un extrait archi-connu et rebattu, mais qui me semble avoir du sens ici :

 

" Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité."
Châteaubriand, dernières phrases des Mémoires d'Outre-tombe.

25.02.2009

Sous les pavés... Rien !

Retour maintenant sur la chanson "22 mai". Encore une fois, le terme de "chanson" paraît bien mal approprié. Voici plutôt un texte sur fond musical, une suite de réflexions baroques et absurdes portées par la musique.
Parlons-en d'abord, de la musique. Voici que débute, tel un avé, une profonde mélodie soutenue par les orgues. Elle s'accélère, vire, dévire et finalement dérape pour aboutir à une ligne de basse qui va tenir tout le morceau. Sur ce fond s'enchaînent solis de guitare, choeurs grégoriens et passages apaisants à l'orgue, Ces phases musicales variées servent d'enchaînement entre chaque couplet.
Que voilà donc de la bonne musique ! Pourtant, dès le début du morceau, quelque chose cloche, quelque chose ne va pas. En fait, cela ne fait pas "vrai", pas "sérieux", un peu toc et un peu cheap. Production rapide et légère ? Bien sûr, mais surtout esprit frondeur et sens du détournement jusque dans la musique. L'accompagnement musical est bien ici dans le ton parodique et décalé du groupe Machin. Tout au long du morceau, le rock et le grégorien sont passés à la moulinette. On peut penser bien sûr à Walter Carlos et au traitement qu'il fait subir à Beethoven par le biais de son orgue électrique dans la BO d' Orange Mécanique. On peut aussi penser, vu l'époque, à tous les groupes folk-babas-progressifs un peu chiants qui enchaînaient solis et structures de morceaux différentes dans des compositions interminables. 791df75e580a42170fc3ddf305f0a1a5.gif
Voila donc pour le musical : clarté de la basse, contraste entre les styles musicaux, expérimentation et parodie. Et un texte par dessus. Mais de quoi parle-t-il au juste, ce texte ? De mai 68, certes. De ces "événements" réduits au néant par Thiéfaine (voir la conclusion). Lors de sa tournée "en solitaire", Thiéfaine a  abondamment ironisé sur les fils de bourges se donnant des postures révolutionnaires pendant que lui n'était qu'un "révolté". Analyse bien pertinente sur le fond, car le phénomène ne fut pas bien grand ni bien long ! En revanche, la postérité de mai 68 est important car cette période a servi de révélateur quasi mythique : adoré par ceux qui l'ont "fait" comme un symbole de la libération de la société française, honni par les autres car représentant la permissivité, le mal et le péché. Ni l'un ni l'autre sans doute, mais après tout, chacun fait ce qu'il veut de ses souvenirs, chacun se trouve des idoles et des modèles à vénérer. Moi, en 68, je n'étais pas né...
Revenons au texte.
Ce qui frappe d'emblée, c'est son côté parodique et décalé. Il démarre comme un énoncé de problème, mais sans données fixes et fiables : on roule "à toute allure" vers "un point non défini". Détournement du vocabulaire de la géométrie, mise en scène d'un personnage peu commun et... accident absurde et irréaliste décrit avec une précision clinique. Après l'énoncé de problème, voici la parodie d'un rapport de police : "perd le contrôle", "percuter de plein fouet", "stationnement illicite". La troisième strophe enfin, finalise ce raisonnement absurde qui mélange l'espace et le temps et fait douter de la perception même des choses...

Car enfin, que s'est-il passé ? Un accident !
Pourquoi ? On ne sait pas (l'explication donnée n'est guère convaincante ;-))
Ou ? On ne sait pas !
Quels témoins ? On ne sait pas !
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Qui ? Tiens tiens, un séminariste à moto.
Hubert Félix Thiéfaine fit ses études au Petit Séminaire. Passionné de moto, il fut notamment victime d'un  très sérieux accident avant la sortie de l'album "Alambic Sortie Sud"... Non, en fait, ce fut le 22 mai 1968... Ah non, en fait, ce fut 10 ans plus tard à la sortie de son premier album...

Rares sont les textes qui mélangent la perception de l'espace en liant Hambourg, l'Amérique et la Chine sur une improbable autoroute. Rares sont les textes qui mélangent la perception du temps au point de parler au présent, du passé et du futur, de ce qui est et de ce qui sera... Pour ceux qui aiment David Lynch, je considère ce texte comme le plus "lynchien" d'Hubert. Ecrit bien avant les grands films de Lynch, mais c'est bien cela, l'avantage de mélanger le temps !

Descente non climatisée

Poursuite de l'analyse des chansons du premier album, avec cette "première descente aux enfers".
Dans la littérature, le thème de la descente aux enfers est abondant : Platon, Dante, Homère, Virgile, Molière l'ont abordé et ce motif a acquis une véritable dimension mythique.
Chez les grecs, les enfers sont le domaine des morts : "Les" enfers, car ce lieu accueille indifféremment les bons et les méchants, quoique en des lieux fort différents. Aux Champs Elysées se reposent ceux qui ont été justes et bons, au Tartare se trouvent les grands criminels qui ont osé braver les dieux : Tantale, Sysiphe, les Danaïdes entre autres. Sur ces lieux règne Hadès (Pluton), dieu des enfers et frère de Zeus. En ces enfers descendent des héros, le plus souvent investis d'une mission : Héraklès (Hercule) pour y capturer Cerbère, 67b2dcaac0edd92bcddb9185c2f8c797.jpgOrphée pour y retrouver Eurydice... Hubert en reparlera plus tard, bien sûr !
L'Enfer chrétien est différent, quoiqu'il s'y mêle des réminiscences gréco-romaines. Situé lui aussi sous Terre, il est le domaine du Démon, de Lucifer l'ange déchu et précipité du haut du ciel... Justement pour avoir voulu défier Dieu !b473bfb2469686deaab36ff56cbc15a6.jpg Comme quoi, les thèmes se recoupent. Cependant et à l'inverse des Enfers grecs, l'Enfer chrétien est le domaine exclusif des méchants, notamment de ceux qui ont commis un des sept péchés capitaux (Paresse, Orgueil, Gourmandise, Luxure, Avarice, Colère et Envie). Au jour du Jugement Dernier, les hommes seront définitivement partagés entre les bienheureux et ceux qui seront voués à l'éternelle souffrance. Au milieu du Moyen-Age, on "inventera" le Purgatoire pour adoucir un peu le système. Les peuples trouvaient quand même que tout cela manquait un peu de nuance ;-))
La descente aux Enfers a deux significations métaphoriques :
- Dans un premier cas, celui ou celle qui a pêché est condamné sans espoir de retour. Cette "descente" personnelle est donc assimilable à une déchéance : Le roi Tantale souffrant éternellement de la faim et de la soif, Don Juan précipité aux Enfers pour avoir séduit trop de femmes, rompu ses promesses et surtout renié Dieu, Lucifer précipité du haut du ciel. Dans tous les cas, le motif est le même : Avoir voulu défier Dieu ou les dieux, avoir voulu acquérir un savoir auquel on n'a pas droit. Cette descente condamne les mauvaises actions bien sûr, mais elle condamne surtout l'orgueil et l'ambition mal placés. Ce châtiment est sans retour ni pitié, il n'offre aucune chance !
- Dans un second cas, la descente aux Enfers est une étape douloureuse certes, mais surtout nécessaire et rédemptrice. Héraklès exécute le dernier de ses travaux pour se libérer, Odin souffre pour acquérir son savoir, Jésus descend aux Enfers pour mieux ressusciter et monter aux Cieux. De la même façon, tout un chacun peut connaître une descente aux Enfers qui le rendra plus fort... A condition de réussir son retour ! Pour ne pas avoir réussi, Orphée finit tué, autant de son propre désespoir que d'être assassiné.

L'ensemble de la chanson de Thiéfaine est construit selon un principe réthorique permanent, celui du détournement. Observons bien le texte :
Le titre, qui détourne une performance sportive. Ce qui se fait par la face nord (ou sud, ou autre !), c'est une ascension, celle d'une montagne. En réussir la "première" est un gage de gloire pour un alpiniste !
"La victoire en chantant...", premiers vers du "chant du départ", morceau révolutionnaire et militariste, hymne au combat s'il en est, aussitôt détourné, désamorcé et ridiculisé par les vers qui suivent. De même, la fin du morceau détourne et transforme une comptine enfantine bien connue.
Enfin, le passage aux Enfers est l'occasion de transformer le partage du vin ("le sang du Christ") en un rite satanique mais aussi païen : boire dans des crânes se faisait au Valhalla, paradis des guerriers morts dans les mythologies nordiques. Tout cela en passant par "l'entrée des novices" ("l'entrée de service ?"), ce qui sous-entend que notre héros n'a pas dû croiser Cerbère ni traverser le Styx !
Détourner oui, mais pourquoi ? D'abord, il est possible (mais pas certain, bien sûr !) de voir dans cette chanson, une métaphore du parcours de Thiéfaine : Arrivé sans un sou à Paris, galérant pendant des années, parfois sans domicile fixe, gravement malades à une période, il voit enfin une "sortie" (toute relative bien sûr) à cette descente aux Enfers personnelle. C'est bien le moment alors, avec cette chanson, de faire le point et surtout de renvoyer dans les limbes toutes les autorités qui ont pu gâcher la vie du jeune Hubert-Félix : Politiqui, économiqui, sociologui (amusant pour un ancien étudiant !), fliqui, et surtout, surtout, la religion et l'armée, le "sabre et le goupillon".
Dans le texte, c'est la religion qui récolte la palme du ridicule et du dérisoire : Détournement de rituel, transformation de Dieu en un Fox-terrier, voila les "marchands de bonheur" (piétinés et renvoyés au néant. Je pense que cette dernière expression peut englober les religions, mais aussi les sectes. Thiéfaine parlera de Moon dans l'album suivant...
Si les religieux sont ridiculisés, les militaires sont attaqués très violemment. Derrière les chants de victoire,voici la réalité : bourrage de crâne (dans les livres d'histoire), massacres, perte de l'innocence enfantine (cf la "souris verte"). Les militaires sont dangereux, ils poussent à la guerre et à la dictature. Pour cette raison, le rire est quelque peu figé et la charge est particulièrement violente !687180cb48d2dff38c64275477409f49.jpg
Pour conclure, et même si elle met en scène un parcours personnel, je considère cette chanson comme un texte d'un pessimisme radical. Liberté certes, mais bornée et sans cesse murée : Proclamant la nécessité de (se) "mettre en danger", le texte n'est débute pas moins par une mort symbolique. Celle du héros ou celle des "pères fouettards" ? Les deux à la fois sans doute, et c'est nécessaire pour mieux renaître et repartir.
Mais ou mène cette résurrection : Au paradis ? 
Non, au garde-à-vous. Difficile d'y voir un message d'espoir !
PS : Suite à quelques discussions, je tiens à préciser que ce blog n'est EN AUCUN CAS une somme d'explications définitives et incontestables des textes de Thiéfaine. Il s'agit seulement de ressentis et de correspondances établis librement et de façon très personnelle en lien avec mes lectures, mes expériences et ma sensibilité. Rien d'autre.