11.11.2009

SOS détresse

Avec ce "taxiphonant d'un pack de kro", nous voici à la transition de l'album. Sur un gimmick de guitare aux accents bluesy, voici notre Thiéfaine qui soliloque. D'une voix qui n'est pas sans rappeler celle de ces premiers albums, il déclame sa solitude et sa détresse dans un discours qui mélange noirceur absolue et humour, noir également.

SOS amitié est une structure qui existe réellement. Par téléphone, le but est d'écouter, d'encourager, d'échanger, de secourir. Noble cause, indiscutable et utile. Mais aussi chair à provocation, comme cela était déja le cas dans une pièce de théâtre sortie à la même époque, à savoir Le père Noël est une ordure.
Chacun connaît cette pièce de théâtre devenue film, qui raconte un soir de Noël calamiteux à la permanence d'une station téléphonique, S.O.S. détresse amitié. Pierre et Thérèse y sont perturbés par l'arrivée de personnages grotesques et farfelus, qui provoquent des catastrophes en chaîne.
ph5jpg-a4496a449-88a56.jpgBrutale, ordurière et sans foi ni loi, cette pièce dynamite les bonnes consciences charitables (Thérèse la neuneu coincée et Pierre le bourgeois rigide) tout autant que ceux qu'ils sont censés secourir (un travesti exaspérant, une simplette agressive et un voleur minable). Tout le monde y est affreux, sale et méchant, de la rombière frustrée au voisin trop gentil. Une pièce décapante qui ridiculise tout ce qui bouge sans distinction.

Le texte de Thiéfaine s'inscrit dans la même veine. Radical et subversif, il dégomme la religion ("2000 ans que j'ai plus faim"), les valeurs familiales (la famille Duraton, avatar de la famille Fenouillard et la compassion (la carte vermeil pour les personnes âgées) des bien-pensants pour les personnes en détresse. Mais force est de constater que cette "voie de garage" ne conduit qu'à une réponse déhumanisée symbolisée par le répondeur automatique.

Cette chanson, pas si noire que cela au final, est d'abord un clin d'oeil un peu potache aux jeunes années de Thiéfaine. La voix, l'ambiance, la brièveté du texte rappellent bien les 3 premiers albums. Sur un mode caustique et délirant, Thiéfaine livre sa vision de la déprime la plus intense et la plus forte. Mais si le texte se conclut sur une note fort pessimiste, l'auteur n'en reste pas moins lucide. Au fond du trou certes, mais les idées claires sur un choix qui doit se faire maintenant : poursuivre la descente jusqu'à la mort ou lutter encore pour repartir. C'est en cela que ce court texte peut être considéré comme le morceau charnière de l'ensemble de l'album.

"Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau", la tentation du suicide habite l'oeuvre de Thiéfaine. Mais à l'inverse d'un Nerval, d'un Gary ou d'un Stephan Zweig, l'acte est évoqué, tourné et retourné sans être au centre de l'oeuvre. La déchéance et la mise en danger de soi-même sont omniprésentes, entraînant une fréquentation assidue de la mort et de ses environs. Mais le génie de Thiéfaine est peut-être de s'y frotter sans s'y brûler, et de toujours remonter à la surface. Eros ûber alles, c'est ce que permettra de voir le reste de l'album.

01.10.2009

Des bleus à l'âme

Attention, grand classique ! Chef-d'oeuvre, monument, pierre angulaire. Bref, après "je t'en remets au vent", "la fille du coupeur de joints" et "alligators 427", voici un nouveau col hors catégorie dans l'oeuvre de Thiéfaine. Je ne connais pas de fan de Thiéfaine qui ne cite cette chanson parmi -au moins- ses dix préférées. Alors, penchons-nous un peu sur ce morceau si singulier...

A première vue pourtant, rien de si exceptionnel. De doux arpèges de guitare, de jolis accords, bref une musique qui fleure bon les ballades typiques des années 80. La voix chaude et mélancolique de Thiéfaine ajoute à cette impression. Pour qui écouterait distraitement la chanson, on pourrait croire à une douce et tendre déclaration d'amour, à un de ces slows sirupeux qui abondaient à l'époque.
Une grande partie de l'effet de cette chanson vient donc du contraste entre la douceur de la musique et la cruauté des paroles. Cruauté ? Oui, même si elle n'apparaît pas forcément à première vue. Si nous écoutons très distraitement, c'est d'abord une belle chanson d'amour que nous entendons. Deux tourtereaux seuls au monde, ignorés des dieux et des hommes, qui s'épaulent mutuellement, "s'offrent" et profitent de cet instant de bonheur à deux.

Regardons maintenant le lexique utilisé : la souffrance physique et morale ("pauvre", "arrachée", "t'as mal"), la mélancolie ("il pleut", "mélanco"), la déchéance ("tu zones") et la peur ("SOS", "t'as peur") dressent le portrait d'une jeune fille paumée, désemparée, totalement abandonnée et livrée à elle-même. Jusqu'à la mort ("t'en crèves").
Pour arriver à ce contraste, Thiéfaine utilise ici un jeu subtil de maillage lexical. Pris isolément, mots et phrases ne font pas état d'un terrible situation. C'est la fréquence des mots liés à la souffrance qui nous fait prendre conscience de cette dernière. Ainsi, la peur et l'inquiétude n'arrivent pas immédiatement, elles se font jour à mesure que nous prenons conscience de la fréquence des mots liés à la souffrance et par la-même de la toile d'araignée que l'artiste a tissée.
Le carcan des mots est renforcé par un deuxième effet, celui du contraste de sens dans une même phrase. Chaque espoir, chaque lueur, chaque point positif est aussitôt anéanti au vers suivant ("Tu veux jouer/mais t'en crèves"), voire au mot d'après ("Tu m'offres/tes carences").

Ces deux techniques conjuguées permettent à Thiéfaine de déstabiliser son auditeur comme sans doute jamais auparavant. On comprend que ces deux êtres qui pourraient s'aimer et se secourir mutuellement, ne se rejoignent en fait que dans la souffrance. Souffrance physique certes, mais surtout morale. Au reste, les ressentis physiques des deux personnages se rejoignent dans un troublant parallèle ("t'as mal aux oneilles/j'ai mal aux globules") qui met autant en valeur l'absurdité physique de ces souffrances (les organes cités sont bien étranges !) que les similitudes de situation entre les deux personnages.

Souffrance donc, mais laquelle ? Plusieurs interprétations sont possibles, mais celle qui me convient le mieux est celle d'un "trip" lié à la drogue. D'abord parce que les allusions y sont nombreuses, de la poudre ("cartouches") au "shoot" en passant par le sang ("globules") et le vocabulaire de la "transe". Ensuite, parce que la construction du texte s'y prête : après le "soleil" (le flash) suit la dégringolade au fond d'un "précipice", comme "arrachée du soleil" et la lente redescente. Et ce "réveil" qui est comme une mort après l'état euphorique qui suit la prise du produit. Alors se retrouvent seuls, abandonnés de tout et même des dieux, ces amants magnifiques et morbides...

Ce texte, l'un des plus noirs à mon sens de Thiéfaine, m'a donné envie de faire un petit lien avec le couple d'amant maudit sans doute le plus célèbre de la littérature.
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"Ô Roméo! Roméo! pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet"

 Après les amants dérisoires enfermés dans les cabinets, voici les amants transitoires prisonniers de leur dépendance...
Amants que seuls la mort semble pouvoir réunir, même si le fond de l'album n'est pas encore touché.

Ce sera pour le prochain morceau... A bientôt !

17.08.2009

Ils sont votre épouvante...

Ce petit billet rapide, c'est juste pour rendre hommage à une grande figure du polar qui vient de disparaître : Thierry Jonquet.

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Avec son écriture clinique et engagée, parfois jusqu'à l'excès, cet ancien gauchiste savait rendre la déshérence des ex "banlieues rouges", la misère quotidienne du genre humain, mais aussi sa grandeur... parfois.
Si vous ne connaissez pas, je vous conseille Mon vieux, Mygale ou encore La bête et la belle. Un de ses romans, les orpailleurs, a servi de trame à la série boulevard du palais. Et il se dit que Almodovar va adapter Mygale.

Il continuera à vivre, car "rouge c'est la vie" !

24.04.2009

Je laisse derrière toi... Mes albums de jeunesse

Dernière chanson de l'album, voici "Vendôme Gardénal Snack". Drôle de texte en fait. Placé en queue d'album, il sonne à la fois comme un bilan, un adieu et une promesse. Ce texte clôt les années "délires" folk et nez rouge, il annonce bel et bien les fulgurances poético-junkies de l'album suivant.
Selon un procédé qu'il va utiliser fréquemment, Thiéfaine s'immerge dans la peau du personnage. Cette empathie extrême permet une écriture très sensuelle et vibrante, ou le toucher et la vue sont prépondérants : "tu vois" (utilisé à trois reprises), "tu lèves les yeux", "tu traînes", "tu serres les poings".

Le personnage est donc placé sous le signe du "voyant", celle qui voit le réel, mais aussi au-delà des apparences. Elle perce les travestissements, traque "l'illusion" et voit sous les déguisements. Cette "vision", d'abord placée dans le réel, bascule bientôt dans l'hallucinatoire. Des visions cauchemardesques s'enchaînent : processions de chiens, exécutions à l'échafaud, cathédrales. On pense à l'écriture d'Aloysius Bertrand :
" Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont grouillant de capes et de chapeaux.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue."
Gaspard de la nuit
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Et puis, comment ne pas penser ici à Rimbaud et à sa "lettre du voyant" ? Thiéfaine orchestre un "immense et raisonné dérèglement de tous les sens" (le rôle de l'alcool est mis en exergue dans la chanson") pour faire de son personnage, une véritable pythie hallucinée qui "voit" ce qui va advenir.

 

 

 


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Mais alors, que voit donc cette prophétesse malgré elle ? Un adieu d'abord. Car il s'agit bien d'une chanson de rupture. Mais à contrario de l'habitude, c'est le "tu" qui est employé. Thiéfaine s'adresse peut-être à sa maîtresse... mais peut-être aussi à sa vie passée. Sa vie de musicien ("dernier concert"), celle du clown au nez rouge dont il a dit ensuite qu'il la vivait de plus en plus difficilement. Sa vie d'écrivain ("poète illusoire") qui ne le satisfait plus, ou du moins dans laquelle il cherche une nouvelle inspiration. Sa vie de chanteur ("le cri d'une chanson") qu'il laisse derrière lui. Un adieu ferme et définitif, ou il demande symboliquement à son passé, de le laisser en paix ("me jeter") voire de disparaître (le "gardénal" est un médicament aux effets secondaires très graves)... Finalement, cette fille qui se traîne, probablement enceinte, séduite et abandonnée, sombrant dans l'alcool, n'est-elle pas un concentré des personnages des trois premiers albums ? Abandonnée de "je t'en remets au vent", alcoolique de "twist, la dèche et le reste", "môme kaléidoscope", cette figure féminine symbolise bien à mon avis, le passé qui se traîne et que Thiéfaine somme de s'en aller.

Chanson de rupture, chanson de suicide... Mais ce que voit aussi la Pythie, c'est peut-être une chanson de mort et de renaissance. La symbolique natale des cigognes me paraît ici réelle. Elle peut signifier que Thiéfaine cherche à se séparer d'une vie mort-née, qu'il cherche à "avorter" de l'embryon de vie : "je ne fais que passer, je n'aurai pas de rides". Cet avortement est la condition d'une renaissance artistique et morale. A la recherche de son identité d'artiste, Thiéfaine crée ce personnage féminin qui, s'il est la représentation de figures passées, peut aussi être vu comme la préfiguration de personnages futurs : fille au rhésus négatif, petite fille sans nourrice ou Lorelei, elle marque ici la mutation artistique du chanteur.

Chanson passage, chanson de mort qui prépare la renaissance, il faut bien voir derrière les faux-semblants, les masques et les déguisements. Bientôt viendra l'album de la mutation.

04.04.2009

Agence tous risques

Suite logique à mon sens du "De l'amour", voici "L'agence des amants de Mme Müller". L'écriture de Thiéfaine s'organise ici pour décliner alternativement trois thèmes : le sexe, la folie, la mort. Cette agence est comme le double pervers et déjanté du texte précédent : Là ou s'installait la folie douce, voici venir le dérangement brutal ; là ou les mots faisaient le réel en dépit de son absurdité, ne subsistera plus que le doute, et un souvenir dont le héros ne saura plus finalement, s'il est véridique ou non.

Ce deuxième "poème en prose" se déroule sur un rythme funky accompagné de quelques bruitages bien caractéristiques des années 70, entre disco et psychédélisme. Tout a l'air d'aller bien, et pourtant, une angoisse sourde s'installe dès le début. On sait qu'un jour ou l'autre, cela finira mal, on sait que la police viendra, on sait que cette vie en apparence paisible (femme, enfants, appartement) disparaîtra... On ne sait pas au juste ce que le narrateur a à se reprocher, et lui-même le sait-il ? Peu importe au fond, puisqu'il est destiné à être arrêté...
Ce terrible et absurde sentiment de culpabilité est sans doute le premier thème du texte : "sombre histoire de moeurs", affaire de "madame Müller" (référence possible à la célèbre Mme Claude), tout semble indiquer que le narrateur en a gros sur la conscience en matière de sexe. Proxénète ? Peut-être, à moins que cette "agence des amants" ne soit une agence de gigolos pour riches dames en quête de compagnie. Nous en sommes réduits à des supputations, d'autant plus que le narrateur lui-même cherche à brouiller les pistes en se prétendant musicien...
Un musicien louche, un peu mac et un peu gigolo... Un vrai héros de cinéma en somme, qui aurait une double vie avec une femme rencontrée bien longtemps avant...

"Just a gigolo
everywhere I go
people know the part
I'm playing
Paid for every dance
selling each romance
every night some heart
betraying

There will come a day
youth will pass away
then what will they say
about me
When the end comes I know
they'll say just a gigolo
as life goes on
without me

'Cause I aint got nobody
nobody nobody cares for me
I'm so sad and lonely
sad and lonely sad and lonely
Won't some sweet mama
come and take a chance with me
cause I aint so bad"

Après cette première partie sous le double signe du sexe, mais aussi d'une certaine culpabilité, le texte bascule de façon radicale dans la deuxième partie... Parti d'une simple "névrose", le narrateur, se voit d'un seul coup happé, totalement envoûté par une femme qui lui apparaît et le subjugue sans qu'il puisse rien y faire. Ce passage en évoque irrésistiblement pour moi, un autre beaucoup plus célèbre :
" Ce fut comme une apparition : Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux". Gustave Flaubert, l'Education Sentimentale

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Comment mieux rendre compte de ce "coup de foudre" ? De la même façon, le texte de Thiéfaine passe à l'imparfait pour mieux rendre compte de l'éblouissement qui frappe le narrateur. Ce choc est de déclencheur d'un véritable coup de folie où les mots, le sexe et la violence s'entremêlent pour faire basculer dans la folie. Ce thème du coup de foudre, du désir amoureux qui frappe sans qu'on s'y attende, est bien une autre suite logique de la chanson précédente. Alors même que le narrateur s'abîmait dans des occupations triviales, il n'était prêt à rien d'autre qu'à tomber... Tomber amoureux, tomber dans la folie. Là ou la rencontre amoureuse du "De l'amour..." semblait couler de source, celle de "l'agence" est brutale, fortuite, née d'un jeu d'amour et de hasard.

Rêve ? Cauchemar ? Folie ? Ce texte me paraît enfin, être le pendant du précédent en ce sens ou il développe la dérive dans une folie furieuse là ou le "De l'amour" immergeait le narrateur dans une douce folie qui l'éloignait du monde. Dans les deux cas, le constat reste le même : amour et raison ne font pas bon ménage, l'amour conduit tout droit à la folie. Mais on est en droit de se demander si, chez Thiéfaine, ce constat est réellement pessimiste. Dans une oeuvre qui fait la balance permanente entre Eros et Thanatos, instincts et principes de vie et de mort, l'auteur finit sans doute toujours par préférer Felix le dingue ou Hubert le rêveur, à Thiéfaine le "normal". Vivre en société sans imagination, avec femme et enfants, n'est-ce pas au final une "mort" plus terrible encore que la folie et l'enfermement ? Thiéfaine le réaffirmera bien haut des années plus tard, en écrivant le "Jeu de la folie". Je terminerai donc ce billet avec une référence à un ouvrage peu connu de Nerval, fou notoire. Les illuminés, c'est un peu l'éloge de la folie de Gérard de Nerval. Egarements du coeur, égarements de l'esprit, égarements de la chair aussi, ou Nervalporte haut le flambeau de sa folie au travers de personnage comme le magnifique Raoul Spifame, roi de Bicêtre.

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De quoi se persuader une fois encore que Nerval est bien l'une des références fondamentales pour Thiéfaine.


Je terminerai cet article en remerciant David Starosta pour son soutien, et pour ses magnifiques reprises de Bashung. HFT 45 sur Dailymotion, allez-y voir, c'est un hommage extraordinaire à ce grand monsieur.

28.02.2009

Le diable par la queue

"La queue", chanson autobiographique ? Sans doute, mais pas seulement. Dans un deuxième album plus fouillé et "mature", Thiéfaine prend le temps à plusieurs reprise, de se retourner sur son passé et son parcours. La construction du texte est à cet égard limpide : couplets en deux quatrains (rimes en "èr" pour le premier, en "o" pour le second), refrain différent introduit par la notion de rêve. Cette construction oppose un quotidien fait d'errance et de désillusions, à un "ailleurs" rêvé et fantasmatique marqué par un détournement des obsessions de Thiéfaine.

Les couplets : l'errance marquée par la marche et l'attente, est tout autant morale que physique. La déchéance du personnage se marque par le manque ("soupe populaire"), la drogue ("chauffer ma cuillère") et la mendicité. Dans cet envers du "on the road again", rien ni personne ne peut apporter de l'espoir : ni l'utopie beatnik ("babas-schizos"), ni la politique (des manifestations inutiles de Bastille à Nation), ni la spiritualité qui dégénère en aliénation sectaire (la secte Moon), ni même l'amour. Ce dernier est aussi foulé au pied, réduit à des étreintes sans joie (le devoir conjugal du samedi soir) ou à des rencontres sordides dans des "petits coins pervers". Enfin, la possession de biens de consommation n'apporte rien non plus, puisque Darty est mis dans le même sac que Moon.
De fait, au travers de ces énumérations, se dessine une description de la galère physique et morale d'un individu perdu dans un monde qui le ballote et l'entraîne dans un sens ou dans l'autre. A chaque phrase éclate un sentiment d'absurdité et de non-sens. Rien ne sert à rien finalement, la vie se résume à une longue file d'attente qui se termine par des désillusions. Sont notamment visées dans ce texte, l'armée et la religion sous toutes ses formes (sectes ou bonnes soeurs dans des cas extrêmes). Dans le registre de l'attente absurde et inutile d'on ne sait qui ou quoi, voici un petit extrait qui m'a paru judicieux :

"VLADIMIR
Nous sommes contents.
ESTRAGON
Nous sommes contents. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant qu'on est contents ?
VLADIMIR
On attend Godot.
ESTRAGON
C'est vrai.
VLADIMIR
Il y a du nouveau ici depuis hier.
ESTRAGON
On n'était pas là hier.
VLADIMIR
Tu ne te rappelles pas. Il s'en est fallu d'un cheveu qu'on se soit pendu. Qu'on -se- soit- pendu. Mais tu n'as pas voulu. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON
Tu l'as rêvé.
VLADIMIR
Est-ce possible que tu aies oublié déjà ?
ESTRAGON
Je suis comme ça. Ou j'oublie tout de suite ou je n'oublie jamais."

Samuel Beckett, En attendant Godot, Acte 2.

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Pourtant, cet texte ne m'apparaît pas comme totalement pessimiste. En effet et de manière paradoxale, les refrains ouvrent une porte de sortie réelle quoique insolite. A la manière des surréalistes, c'est dans ses rêves, dans le "gel obscur de son mental", que le personnage transcende et combat ses doutes et ses démons intérieurs. En se rêvant en arme de combat, il conquiert une forme de toute-puissance (y compris sexuelle, voir le jeu de mots sur "se faire sauter"). Cette même puissance lui permet de toucher aux interdits sexuels et religieux à la fois, ce "slip de carmélite" lui offrant la protection, jusqu'à une paix finale que lui apporterait la mort.
Calme et douceur, lumières tamisées, le personnage "enfin solitaire" se sera alors trouvé et pourra se reposer l'âme. Paix illusoire sans doute, obtenue au prix d'un détournement de ses obsessions et de ses peurs. Mais une paix quand même, au bout de longues années. Pour illustrer ce propos, je vous propose un petit lien avec un extrait archi-connu et rebattu, mais qui me semble avoir du sens ici :

 

" Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité."
Châteaubriand, dernières phrases des Mémoires d'Outre-tombe.

Autorisation de délirer

Nous sommes en 1979, et l'étrange animal aperçu l'année précédente revient pour une deuxième livraison. S'il n'avait montré que ses pieds sur la pochette précédente, il ne se dévoile guère plus : de dos, maquillé quand il est de face. Voila qui n'est guère engageant. Pourtant, plus encore que le premier, ce deuxième album est centré sur la personnalité du "héros" bizarroïde qui sert de double (ou de triple !) à Thiéfaine. La pochette elle-même est construite sur cette dualité dos/face ou l'artiste se cache et se dévoile à la fois... Ou plutôt tente de se dévoiler et nous communiquer ce qu'il est. Mais qui est-il vraiment, celui qui se croit à l'écoute du Monde, et qui n'écoute que le néant d'un aquarium ? Ce thème de l'ego et de sa difficulté à communiquer avec le monde extérieur est omniprésent dans l'album : 7 chansons utilisent directement le "je", deux autres le "nous", avec l'idée très nette que l'artiste prend lui -même la parole au travers de ce "nous" (voir "Autorisation de délirer").
f3cd31c14cff1eaa913cb07609cf10e9.jpg Album centré donc sur l'ego et sa volonté de communiquer et de s'intégrer... Ou pas ! Car au final, c'est bien l'impossibilité de rejoindre le genre humain qui domine : crise de manque hallucinatoire ("la vierge"), amour impossible ("enfermé dans les cabinets", "court métrage"), solitude persistante ("la queue") ; tout concourt à dresser des barrières entre l'artiste et le monde. Au final, cette situation finit par déboucher sur une vision sociale radicalement pessimiste : Vies détruites dans la drogue et la prostitution (thème de la déchéance renouvelé dans "la môme kaléidoscope"), folie omniprésente ("complexe d'Icare"), mort qui rôde à chaque instant notamment la mort nucléaire. Même la musique est symboliquement morte, le rock en tout cas !
Une fois encore, les responsables en sont clairement désignés : hommes politiques corrompus et shootés au pouvoir, société déshumanisant, bureaucratique et conduisant à la folie (le magnifique "autorisation de délirer").
Si l'ego et son rapport au monde dominent les textes de l'album, ils sont soutenus par plusieurs des grandes obsessions thiéfainesques : la drogue, la mort, la folie.
La drogue sous ses formes les plus diverses, est omniprésente dans l'album : "coco" (cocaïne) citée dans deux chansons, opium, LSD, héroïne ("reniflette") sans parler des drogues "non conventionnelles" que sont l'ajax W... et le pouvoir ("l'homme politique...). Et n'oublions pas le "chauffer la cuillère" applicable à toutes sortes de substances. A mon sens, cet album a une consonance tout autant "junkie" que "dernières balises".
Se shooter, pour oublier quoi ? D'abord sans doute, le risque de folie : "Complexe d'Icare" (astucieux glissement pour évoquer à la fois la déchéance et les problèmes personnels, nous y reviendront), folie hallucinatoire ("la vierge"), dépression ("la queue"). D'ailleurs, ou peut donc être ce personnage qui soliloque dans "autorisation de délirer", sinon enfermé ? Dans sa folie, dans un asile ou dans le corps social tout entier, cela n'a au fond pas d'importance. L'album tout entier lance un cri sourd et continue : désespoir, folie, dépression, renfermement en soir, mort... Pour "compter ses os" tranquille, enfin ! "Enfin solitaire" est ici à la fois un cri du coeur, un manifeste et un constat. Derrière cet appel, la crainte obsédante de la mort ("je ne suis plus", "la mort est devenu un état permanent"). Quoi de plus symbolique, au final, que ce personnage qui crie sur la pochette, ou qui semble s'enfermer dans une écoute du néant ?
De même que la cohérence des textes est bien visible, celle de la musique est aussi évidente. Le travail de production de l'album est très important, loin de l'aspect "de bric et de broc" qui prévalait dans l'album précédent. Les musiques sont variées et soignées, des rythmes funky de "enfermé dans les cabinets" au blues de "court métrage" en passant par le rock. Claviers et piano rejoignent les guitares et donnent à l'ensemble de l'album une tonalité nettement plus rock, entrecoupée de quelques éclairs psychédéliques caractéristiques de l'époque.
Au final donc, un album plus cohérent et réfléchi, dominé par ce qui est à mon sens, le premier monument de Thiéfaine : Alligators 427, long discours imprécatoire, halluciné et apocalyptique , ou l'artiste clôt symboliquement cet album en se faisant "voyant" d'un monde futur livré à l'horreur et au chaos.
Solitaire oui, cynique et ricaneur aussi, tel un clown grinçant et railleur. Mais aussi engagé et impliqué dans le monde, refusant à tout jamais d'être indifférent. Voila bien la dualité d'un personnage que son dégoût de l'humain n'empêche nullement  de chercher à comprendre cette humanité. Cet album est bien celui de la mise en place de ce drôle de personnage qui ne cessera dès lors, de s'interroger sur son identité et son rapport aux autres. Hubert, Félix ou Thiéfaine, la réponse viendra peut-être au prochain album...

25.02.2009

Je suis un pauvre fossoyeur

Et voici venir, en ce beau soir d'hiver, mesdames et messieurs, une des chansons d'Hubert qui ont durablement marqué l'imaginaire de ses fans : "Maison Borniol". Chanson marquante et importante selon moi, à plusieurs titres.
Cette "chanson" n'en est une qu'en partie. Elle fait une nouvelle fois, une grande place au style "parlé", que ce soit en début ou en fin de morceau. Deux monologues très alcoolisés et fortement teintés d'humour noir, entourent une partie chantée. Voyons-les séparément si vous le voulez bien :
- Premier monologue. Très surjoué, il campe un personnage de croque-mort alcoolique, vicieux et vénal. "Consolant" les veuves à sa façon,  cynique à souhait, profiteur du malheur des autres, le personnage de Borniol est un archétype, celui d'une véritable "mouche à formol". La montée du son, la voix hésitante, tout concourt à poser un personnage répugnant, visqueux et qui ne peut être sympathique à aucun égard. On pense à un personnage de film noir ou de films de la "Hammer", ou encore à un "Freak" aussi hideux au moral qu'au physique.
- Changement de décor à la partie chantée : un son très rock, un peu saturé, qui contraste avec le début de l'album. Une puissante montée d'accords, un petit solo, voila déjà une attaque musicale un peu plus dynamique ! Et puis, Borniol rêve... Un rêve de gloire et de richesse, ou la métaphore du "supermarché" et de la grande distribution est introduite. La voix suit le mouvement, forte, chaude et presque caressante par moments...
- Et le climax cesse tout aussitôt ! Revoici le pauvre alcoolo poisseux, véreux et glauque du début. La mort elle-même revient en soldes.
bfb6db5f138de140149dd2308da5e0f8.jpgQuelle portée pour cette chanson ? Un exorcisme pour contrer la peur de la mort ? Une grosse blague potache ? Peut-être les deux à la fois. Borniol y est grandiose et ridicule, rejoignant sans cesse le "sublime et le grotesque" chers à Victor Hugo. Figure archétypale, il représente aussi une dénonciation de l'exploitation de la douleur humaine. La maison "Henri de Borniol" était une grande entreprise de pompes funèbres, mais d'autres entreprises ont depuis, montré qu'il était possible de gérer la mort de façon à en tirer des profits à grande échelle.
Quoi qu'il en soit, la mort est une nouvelle fois présente dans l'album, et ce ne sera pas la dernière. Et puis, la "veuve du fossoyeur" attend son tour pour le troisième album. Les thèmes mortuaires et morbides n'en sont qu'à leurs débuts dans l'écriture de Thiéfaine.
Une petite citation  pour faire un lien :
"Dieu sait qu'je n'ai pas le fond méchant
Je ne souhait' jamais la mort des gens
Mais si l'on ne mourait plus
J'crèv'rais de faim sur mon talus
J'suis un pauvre fossoyeur

Les vivants croient qu'je n'ai pas d'remords
A gagner mon pain sur l'dos des morts
Mais ça m'tracasse et d'ailleurs
J'les enterre à contrecœur
J'suis un pauvre fossoyeur
"
G. Brassens, on le voit, donne une toute autre image du métier et du personnage !
Pour finir, cette chanson a aussi un douteux privilège : Celle d'être l'une des plus réclamées par les "fans" en concert ! Bien sûr, l'individu qui "demande" la chanson est en général à classer parmi les personnes les plus fines, élégantes et raffinées du public... Je déconne, bien sûr !
Ceci est donc un appel au peuple thiéfainien, pour que cessent  ces brailleries et beuglements divers qui ponctuent les concerts :
"BOOOORRRNIIIOOOLLL !!!",  et autres "ALLIIIGATOOOOOORS !!!".
Ta gueeuuulllee !!!