08.03.2009

Amour est enfant de Folie

Passées les premières chansons, nous basculons maintenant dans la deuxième partie de l'album, pour un changement de décor radical. Aux chansons courtes succèdent les longs morceaux de bravoure. Aux mélodies, les longs moments parlés. Aux arrangements structurés, les constructions plus complexes. Nous entrons dans l'univers du poème en prose, ou Thiéfaine paie sa dette aux maîtres surréalistes.


Pour aborder cette partie, j'ai choisi de considérer "De l'amour..." et "L'agence des amants..." comme un diptyque, c'est à dire comme un ensemble cohérent et animé d'une logique identique. Pourquoi ce choix ? D'abord, parce que la forme est identique : ce sont deux poèmes parlés sur des arrangements musicaux. La seule différence vient de la présence d'un refrain dans "L'agence des amants...". Ensuite, parce que les thèmes se rejoignent : Amour et Folie. Enfin, parce que l'un peut être considéré comme une suite logique de l'autre.

Sur des musiques parfois étranges et inquiétantes (bruitages, rythmique entêtante de "L'agence..."), un narrateur soliloque. Il s'imagine d'abord un avenir (le premier texte est au futur), ou plutôt veut s'en imaginer un. Comment interpréter autrement la supplique inaugurale, lancée comme chuchotée "écoute-moi mon amour".

Mais qui écouterais celui qui déraille de la sorte ? En effet, le discours que cet amant emprunte bien vite des chemins détournés. Confusion temporelle et spatiale, apparition d'un bestiaire fantastique (alligators, scolopendres, sirènes), tout semble indiquer que le récitant est en train de sombrer dans le délire.

Pourtant, une logique persiste en ce discours, celle des mots. Le réel est distordu, passé à la moulinette du langage. Les mots sont happés, soit pris au pied de la lettre, soit détournés en de superbes images (le magnifique "chapeau à cran d'arrêt", une des plus belles trouvailles de Thiéfaine). Ici l'écriture de Thiéfaine se fait totalement surréaliste en ce sens ou le poète, non seulement dit le réel, mais il le fait également. Au feu du langage, la réalité se transforme tel un processus alchimique... Le narrateur est peut-être en proie à la folie, mais qu'importe ! Par ses images, ses jeux de mots, son aptitude à mettre en oeuvre des situations absurdes, Thiéfaine crée un univers qui n'a pas moins de force que la réalité, puisqu'il est le réel même. Jugeons plutôt : jeux de mots (de Marignan à Marignane), métaphores et comparaisons absurdes ("beau comme un passage à niveau"), glissements de sens (le mot "sirènes"), réminiscences (les tilleuls font penser à l'arôme "tilleul-menthe"). La déstructuration du langage accompagne celle de l'esprit : Un monde se crée, ou le temps et l'espace n'ont plus cours, ou vit un bestiaire hallucinatoire qui n'est pas sans rappeler la célèbre scène du Cercle rouge(des monstres sortent dans la pièce pour attaquer un Yves Montand en plein délire alcoolique).

spaceball.gif2506547804_6ea42f3181.jpg%3Fv%3D1211225923Ce monde est ici créé par le seul pouvoir du langage, il rejoint une conception de la langue ou dire, c'est faire, dire c'est créer...

 

 

"Au commencement était le Verbe
Et le Verbe était avec Dieu
Et le Verbe était Dieu"
Evangile selon Saint-Jean

L'allusion à la résurrection christique n'est pas innocente à mon sens, en ce qu'elle est liée au pouvoir du langage. Le Christ, donc son Père, a le pouvoir de ressusciter d'entre les morts (ou de faire revenir d'autres personnes) par le pouvoir de sa parole. Ici, le langage est bien le révélateur de la folie du personnage, mais aussi à mon avis, de l'indéfectible croyance de Thiéfaine dans le pouvoir et la force des mots. Entre deux êtres qui s'aiment... ou entre le narrateur et sa lubie, un rendes-vous est fixé, il doit et va avoir lieu ! Qu'importe en fait, que cet amour existe ou non, qu'importe ou elle se trouve, qu'importe que cette rencontre ait eu lieu ou même qu'elle ait lieu. Ici, la force des mots emporte tout dans une mélancolie douce-amère et laisse le personnage dans un état partagé en attendant la rencontre avec celle qu'il a semble-t-il déjà connue... Etat d'un entre-deux, état d'attente, joie et douleur mêlées, entre extase et folie... N'est-ce pas, au fond, le discours amoureux ?

Ne parvenant pas à nommer la spécialité de son désir pour l'être aimé, le sujet amoureux aboutit à ce mot un peu bête : adorable !
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux

Un poème pour finir et pour illustrer tout celà. Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé de Louise Labé, poétesse lyonnaise du XVIème siècle :

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie,
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure,
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout en un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure,
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé

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04.03.2009

Comme un chien dans un pays imaginaire...

Sur une insolite musique de reggae (insolite car inhabituelle chez Thiéfaine), se clôt cette première partie de l'album. Rock, folk, pop, reggae, les genres musicaux sont très éclectiques, et les thèmes aussi. En effet, le chanson "comme un chien dans un cimetière" marque véritablement le tournant de l'album : Après deux chansons fort gaillardes voire paillardes, une introspection ricanante et une variation drôlatique sur le thème du sado-maso, voici venir une triste et lancinante chanson, rythmée par une comparaison qui renvoie régulièrement l'auditeur à une solitude et une tristesse absolues.
C'est peu de dire en effet, que cette chanson est triste. Autour d'un bestiaire fort anodin en apparence (lapins, canari, chien), l'auteur organise un jeu d'écriture alternant comparaisons ("comme un chien dans un cimetière") et métaphores ("les scellés sur mon coeur") qui nous mène d'un état d'euphorie supposée à une lente descente aux enfers intérieure. Euphorie supposée car la première phrase, son herbe et ses lapins, renvoie explicitement à un couplet de la "fille du coupeur de joint". Le ciel est bleu, tout va bien, nous allons pouvoir poursuivre sur le ton des chansons précédentes...

Mais ici, cette euphorie passagère s'estompe très vite et ne débouche que sur l'impossibilité à communiquer : "faux numéro", "ne cherches plus dans l'annuaire", "je vais pouvoir m'évanouir"... Le récitant s'enfonce peu à peu dans une détresse qui se marque de façon physique (céphalée) et surtout mentale. Les hallucinations débutent, visuelles et auditives, pour se clôre dans un éclat de rire qui est celui au choix, de la folie ou du désespoir.
Dépression ? Mauvais trip hallucinogène ? Désespoir profond ? Un peu des trois peut-être, mais cela ne saurait expliquer la charme paradoxal, bizarre et douceâtre qu'exerce cette chanson. Cette exploration aux frontière de la folie et de l'halluciné, me paraît surtout importante en ce qu'elle aborde le thème fondamental de la fuite du temps et du deuil de l'enfance.
Le temps est omniprésent dans cette chanson : "14 juillet", "jour J"... et non "H" comme dans la Variation sur le complexe d'Icare, chanson qui parle surtout... de l'enfance, et oui ! La doucereuse descente aux enfers est en effet rythmée par un retour très régulier du thème de l'enfance. Le récitant désire à toute force se purifier, rejeter ses "ordures" pour retrouver un état d'enfance, une sorte de paradis perdu. Pourtant, et c'est la note pessimiste finale, les enfants eux-mêmes semblent avoir perdu cette innocence si tant est qu'ils l'aie possédée un jour...

Ce thème du retour vers l'enfance n'est pas propre à Thiéfaine. Il est très important notamment, dans la littérature anglaise du XIXème siècle. Ce "bateau" qui retourne vers l'enfance est semblable à celui de Jim Hawkins dans L'Ile au trèsor... Ile fantastique et fantasmatique que cette île, ou tout est possible, ou les méchants sont à la fois terrifiants et vulnérables, ou tout est possible aux jeunes aventureux.

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Ce bateau est surtout celui du retour vers un état de paradis originel et d'innocence, vers ce pays imaginaire créé par James Barrie dans Peter Pan. Pays ou l'imaginaire est roi, mais un imaginaire dangereux sous des airs tranquilles. En effet, Peter Pan est aussi un livre sur la mort, et sur la peur de la mort, raison de la volonté de Peter de ne pas grandir. La mort est très présente dans l'œuvre, sous différentes formes : elle est symbolisée par le crocodile-horloge, elle est la terreur du Capitaine Crochet et de Peter, mais elle est aussi thématisée indirectement par certains motifs récurrents de l'œuvre, notamment par l'oubli. Enfant égotiste et dénué de sentiments, Peter oublie ses aventures au fur et à mesure de leur déroulement, il nie tout simplement l'évolution et la maturité...

Au final, partir vers l'enfance serait refuser de grandir et de vieillir. Ce serait refuser le temps qui passe et son cortège de décrépitudes.

Mon sentiment dans cette chanson, est ici d'écouter la voix de quelqu'un qui accepte, même par désespoir, que la vie soit d'abord un passage à l'âge adulte, quel qu'en soit le prix.

Ce billet est dédié à Katell. Je te souhaite beaucoup de courage en cette épreuve qui te frappe.

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28.02.2009

Autorisation refusée

Au delà de son titre en forme d'oxymore, l'avant-dernier morceau de l'album se veut à la fois réflexion futuriste, exercice de libre écriture et sans doute aussi, introduction au dernier morceau, chef-d'oeuvre absolu de l'album. Sans transition, la première phrase nous "branche" sur un monde sans doute futuriste, monde d'aliénation et de négation de l'individu, monde qui pourrait bien devenir le nôtre.
Deux parties bien distinctes structurent le texte :
La première, aux relents de roman d'anticipation, met en place un parallèle saisissant et systématique entre l'homme et la machine : "générateurs"/coeur, "pompes"/cerveau, téléviseurs "ITT Océanic"/crâne. Nous voici dans un monde déshumanisé, ou l'homme consomme la machine, ou la machine prend la place de l'homme, ou l'homme et la machine se confondent. Monde qui n'est pas sans rappeller les "robots" d'Asimov en version ultra-pessimiste, et plus encore les ouvrages de Huxley ou Orwell.
lero__90.jpg" The machine has got to be accepted […] as a drug […] suspiciously. Like a drug, the machine is useful, dangerous and habit-forming." G. Orwell, in "Pleasure spots". Comment ne pas faire le parallèle avec cette "cover-girl" cellophanée qui se drogue et se détruit en même temps ?
Ce monde ou l'homme se rend à la machine est par essence un monde ou l'homme abandonne son libre-arbitre, et la référence au Orwell de 1984 me paraît ici incontournable : dans la société totalitaire décrite dans ce livre, les machines produisent de tout, y compris des idées. Les machines servent à espionner, à falsifier l'histoire, à produire de l'infra-littérature pornographique ou des chansons à boire, à déverser des torrents de propagande, à briser les corps ou encore à tuer en masse. Les machines surveillent l'homme au point de le réduire à l'état de "cerveau dans un bocal" (l'expression est aussi d'Orwell). Alors, ravalé au rang d'esclave, l'homme ne peut plus se révolter. Ce thème de la domination des machines a inspiré nombre de films, de "Terminator" à "Matrix".
Il n'en reste pas moins que celui qui a engendré cette domination et cette situation machiniste des êtres humains, c'est l'homme lui-même.
La deuxième partie du texte met en place cette domination de l'homme par lui-même. Dans une société ultra fonctionnarisée et bureaucratisée, point de salut hors la soumission à une logique de formulaires. Monde clinique, effrayant de propreté et de calme, monde ou l'individu n'a plus sa place... Monde à la "Brazil", film déja évoqué dans ce blog. Monde ou l'apocalypse est proche, qu'il survienne par la révolte des parias ("revolvers au bout des yeux", image digne d'André Breton et de son "revolver aux cheveux blancs") ou par le feu nucléaire que nous contera le texte suivant...

Oedipe et Icare sont dans un bateau

Les "variations" sont un texte très personnel de Thiéfaine. Il est axé d'abord sur le parlé, tel un texte de théâtre qui se dirait avec accompagnement musical. Le phrasé suit les variations des états d'âme du personnage : paniqué d'abord, sombrant ensuite dans la folie et finalement se retrouvant dans une quiétude bienheureuse dont il est permis de se demander l'origine. Cette progression se fait par une association d'idée qui se traduisent par des jeux de mots en escalier qui renvoient tous au thème des peurs. Peurs primales de l'enfant au moment d'aller à l'école  : qui n'a pas rêvé un jour qu'il arrivait à l'école sans avoir fait ses devoirs, ou sans s'être habillé correctement, ou qu'il arrivait au travail sans avoir préparé une chose importante ? Le texte nous renvoie ici à ces terreurs irrationnelles qui ont besoin pour être exorcisées, de la tutelle bienveillante et protectrice des parents : peur des blessures, peur de la mort, peur du froid, peur du noir. Peurs liées à l'intime, aux pulsions, aux fluides corporels (le sang), qui nécessitent d'abord qu'elles soient expulsées pour être exorcisées. Ma petite correspondance sera aujourd'hui, pour un célèbre tableau de Munch, "le cri" :
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Le texte de Thiéfaine est aussi à mon sens, une variation sur la place maternelle dans une vie d'enfant. Prot164026623.jpgection nécessaire et obligée, qui peut vite devenir étouffante. D'ou le double besoin de dépasser le complexe d' Œdipe pour devenir un homme à son tour, et de prendre son envol hors du "nid" familial tel Icare s'échappant en volant et se brûlant les ailes pour ne pas avoir écouté les conseils de son père.
Nous sommes ici dans l'idée que s'enfuir et s'émanciper comporte des risques et implique d'assumer ses propres peurs, ses angoisses et ses craintes de ne pas réussir. Beau parallèle avec Thiéfaine se décidant un jour à "monter" à la capitale et à proposer ses textes et ses chansons au rique de l'échec. Une histoire qui finalement nous concerne tous.

Vierge folle

Première chanson de l'album "Autorisation de délirer", voici "La vierge au dodge 51". Nombre d'interprétations ont été proposées pour cette chanson, dont l'hypothèse qu'elle relate une crise de manque. Je me rallie à cette idée pour les raisons suivantes :

D'abord, l'univers installé par Thiéfaine : collages absurdes de mots sans liens logique entre eux, situations tout aussi absurdes, détournement de locutions idiomatiques ("il pleut des chats et des chiens", anglicisme réutilisé directement). Par ces jeux d'association nonsensiques, Thiéfaine campe un monde ou le réel semble s'être inversé : Les vieillards sont censés aller à l'école, les clowns font grève, les tombolas font gagner des lavabos, les enfants se suicident. Inversion du réel qui aboutit à une vision de cauchemar dominée par le défilé des militaires. Voila donc campé un univers délirant, inversé, ou semble s'être installé une véritable dictature. Univers qui semble proche des visions à la fois politiques et hallucinées de films comme "Brazil" :61abf19bfdef87f3d0365111db4ad4d8.jpge6d405eec4b16707fc66906fac5ede8a.jpg
Il serait cependant très réducteur, d'assimiller cette chanson à une simple vision dénonciatrice d'une société totalitaire et dictatoriale. Très vite, on s'aperçoit que l'hallucination vient du héros lui-même, et c'est bien la deuxième raison qui m'incite à pencher pour l'hypothèse de la crise de manque.

En effet, que penser d'un personnage dont les sens sont décuplés et pervertis (Il voit au travers de l'écouteur du téléphone) ? Que penser d'un personnage qui se réveille "en morceaux" ? Que penser d'un personnage sujet à de véritables crises hallucinatoires ou la réalité se déforme ? Ainsi d'un couple faisant l'amour dans de la chouroute garnie, ou encore de lamelles de semelles se "déconnectant" pour sauter au visage des personnes... Visions hallucinées, perception déformée de la réalité, sensations de démembrement corporel, voila bien les symptômes, ou de la folie, ou de la crise de manque. D'autant plus, indice troublant, que la chanson débute par le fait que le marchand de "coco" (le dealer ?) n'est pas passé....

Si on veut poursuivre, le petit jeu des liens, ce texte peut être relié à de nombreuses références littéraires et picturales. La "vierge" d'abord. On peut certes penser à la marque de voitures Dodge, mais son emblème me semble être une tête de bélier. En fait, cette vierge droguée m'a fait penser à ceci :
"Vierge folle, l'époux infernal
Écoutons la confession d'un compagnon d'enfer :
"Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !
Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encor plus tard, j'espère !
Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. L'autre peut me battre maintenant ! (...)
Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, on ne me tuera pas ! Comment vous le décrire ! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien !"
A. Rimbaud, extraits de Une saison en enfer

Bien  sûr, cette correspondance doit être fortuite, mais il me semblait intéressant de la mettre ici. Ce passage de Rimbaud a souvent été interprété comme faisant allusion à Verlaine.
Ensuite, il me semble intéressant dans ce texte, de noter la force des images construites par associations d'idées sans lien logique entre elles de prime abord : casser des huîtres avec des démonte-pneus, offrir un casier judiciaire ou une maladie (le béribéri). De telles associations sont encore accentuées par des comparaisons proprement hallucinantes qui comptent à mon sens parmi les plus belles trouvailles de Thiéfaine : Avoir la splendeur d'un enterrement de première classe et être timide comme un enfant mort-né !
Résumons : Humour morbide et grinçant, collages langagiers façon "cadavres exquis", distorsion de la réalité sous l'effet du rêve et de la drogue, analyse personnelle. Voila bien des ingrédient proprement surréalistes ! Pour la bonne bouche, je vous ai mis un tableau de Dali qui évoque bien cette distorsion de la réalité. Et pour finir, je vais vous laisser avec un autre spécialiste de l'écriture sous influence, même s'il n'est pas du groupe surréaliste : Henri Michaux.

"On s'informe c'est important, un empereur auprès de moi s'informe. Il s'agit de savoir si l'on peut chasser la baleine à la main, ou si il faut un filet. Moi j'ai oublié. Répondez sur l'honneur. Répondez par pneumatique. Si vous ne savez pas, demandez à un orcal, ils le savent tous. Il y en a dans les 400 000 rien que dans le Pacifique, et envoyez pastilles "cri" et moustaches "cra" généalogie gergreil et 280 en cape.

Urgent, urgent à l'infini. Il est 4 h 28. Journée exaspérante, il rôde depuis la toute première minute de ce matin. Il faut à présent se décider. Dites, dois-je tuer le buffle ?"

Extraits de Lointain Intérieur. Ou comment soliloquer avec soi-même. A méditer ces jours prochains et jusqu'au prochain article.

Autorisation de délirer

Nous sommes en 1979, et l'étrange animal aperçu l'année précédente revient pour une deuxième livraison. S'il n'avait montré que ses pieds sur la pochette précédente, il ne se dévoile guère plus : de dos, maquillé quand il est de face. Voila qui n'est guère engageant. Pourtant, plus encore que le premier, ce deuxième album est centré sur la personnalité du "héros" bizarroïde qui sert de double (ou de triple !) à Thiéfaine. La pochette elle-même est construite sur cette dualité dos/face ou l'artiste se cache et se dévoile à la fois... Ou plutôt tente de se dévoiler et nous communiquer ce qu'il est. Mais qui est-il vraiment, celui qui se croit à l'écoute du Monde, et qui n'écoute que le néant d'un aquarium ? Ce thème de l'ego et de sa difficulté à communiquer avec le monde extérieur est omniprésent dans l'album : 7 chansons utilisent directement le "je", deux autres le "nous", avec l'idée très nette que l'artiste prend lui -même la parole au travers de ce "nous" (voir "Autorisation de délirer").
f3cd31c14cff1eaa913cb07609cf10e9.jpg Album centré donc sur l'ego et sa volonté de communiquer et de s'intégrer... Ou pas ! Car au final, c'est bien l'impossibilité de rejoindre le genre humain qui domine : crise de manque hallucinatoire ("la vierge"), amour impossible ("enfermé dans les cabinets", "court métrage"), solitude persistante ("la queue") ; tout concourt à dresser des barrières entre l'artiste et le monde. Au final, cette situation finit par déboucher sur une vision sociale radicalement pessimiste : Vies détruites dans la drogue et la prostitution (thème de la déchéance renouvelé dans "la môme kaléidoscope"), folie omniprésente ("complexe d'Icare"), mort qui rôde à chaque instant notamment la mort nucléaire. Même la musique est symboliquement morte, le rock en tout cas !
Une fois encore, les responsables en sont clairement désignés : hommes politiques corrompus et shootés au pouvoir, société déshumanisant, bureaucratique et conduisant à la folie (le magnifique "autorisation de délirer").
Si l'ego et son rapport au monde dominent les textes de l'album, ils sont soutenus par plusieurs des grandes obsessions thiéfainesques : la drogue, la mort, la folie.
La drogue sous ses formes les plus diverses, est omniprésente dans l'album : "coco" (cocaïne) citée dans deux chansons, opium, LSD, héroïne ("reniflette") sans parler des drogues "non conventionnelles" que sont l'ajax W... et le pouvoir ("l'homme politique...). Et n'oublions pas le "chauffer la cuillère" applicable à toutes sortes de substances. A mon sens, cet album a une consonance tout autant "junkie" que "dernières balises".
Se shooter, pour oublier quoi ? D'abord sans doute, le risque de folie : "Complexe d'Icare" (astucieux glissement pour évoquer à la fois la déchéance et les problèmes personnels, nous y reviendront), folie hallucinatoire ("la vierge"), dépression ("la queue"). D'ailleurs, ou peut donc être ce personnage qui soliloque dans "autorisation de délirer", sinon enfermé ? Dans sa folie, dans un asile ou dans le corps social tout entier, cela n'a au fond pas d'importance. L'album tout entier lance un cri sourd et continue : désespoir, folie, dépression, renfermement en soir, mort... Pour "compter ses os" tranquille, enfin ! "Enfin solitaire" est ici à la fois un cri du coeur, un manifeste et un constat. Derrière cet appel, la crainte obsédante de la mort ("je ne suis plus", "la mort est devenu un état permanent"). Quoi de plus symbolique, au final, que ce personnage qui crie sur la pochette, ou qui semble s'enfermer dans une écoute du néant ?
De même que la cohérence des textes est bien visible, celle de la musique est aussi évidente. Le travail de production de l'album est très important, loin de l'aspect "de bric et de broc" qui prévalait dans l'album précédent. Les musiques sont variées et soignées, des rythmes funky de "enfermé dans les cabinets" au blues de "court métrage" en passant par le rock. Claviers et piano rejoignent les guitares et donnent à l'ensemble de l'album une tonalité nettement plus rock, entrecoupée de quelques éclairs psychédéliques caractéristiques de l'époque.
Au final donc, un album plus cohérent et réfléchi, dominé par ce qui est à mon sens, le premier monument de Thiéfaine : Alligators 427, long discours imprécatoire, halluciné et apocalyptique , ou l'artiste clôt symboliquement cet album en se faisant "voyant" d'un monde futur livré à l'horreur et au chaos.
Solitaire oui, cynique et ricaneur aussi, tel un clown grinçant et railleur. Mais aussi engagé et impliqué dans le monde, refusant à tout jamais d'être indifférent. Voila bien la dualité d'un personnage que son dégoût de l'humain n'empêche nullement  de chercher à comprendre cette humanité. Cet album est bien celui de la mise en place de ce drôle de personnage qui ne cessera dès lors, de s'interroger sur son identité et son rapport aux autres. Hubert, Félix ou Thiéfaine, la réponse viendra peut-être au prochain album...

25.02.2009

Plus on est de fous

Ce soir, dernier article consacré au premier album d'Hubert. Dernière chanson donc, et d'importance. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai toujours considéré que Thiéfaine avait toujours mis un soin particulier pour ses dernières chansons d'album. Lentes le plus souvent, elles comportent des titres très graves, durs et mélancoliques, assez courts pour la plupart. "Vendôme gardenal snack", "Redescente climatisée", "Villes natales et frenchitude", "Angry man" se situent dans cette catégorie. A l'inverse, "les fastes" et "Exercice" émargent plutôt au rayon des titres fleuves, mais ils sont des exceptions.
Cette chanson se base donc sur le thème de la folie, avec un personnage central qui bientôt se dédouble : LE fou. De nombreuses interprétations ont été tentées de ce texte, voici mon ressenti perso :
Premier couplet : Un personnage solitaire et meurtri jusqu'à la mort. Il chante sans effet, comme pour prévenir le monde, ou encore pour se faire entendre. De quel fou s'agit-il ? Un fou de bassan, ou mieux encore un albatros, figure baudelairienne du poète solitaire et incompris ? Un génie solitaire, usé par le monde et ses turpitudes ? Un petit lien, pour faire le parallèle :
"Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie
Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie".
Gérard de Nerval, mort fou comme nombre d'artistes du XIXème. Il est vrai que la Syphilis y était aussi pour quelque chose. Cette première évocation du personnage du fou incompris est soutenue par de puissantes images, produites par des associations de mots ou d'idées très éloignées entre elles et produisant un effet visuel saisissant :
"Les yeux croisés sur son perchoir
Une vérité au bout des doigts
Une lampe entre les mâchoire"
Ce procédé d'images de type surréalistes, au visuel immédiat et frappant, va devenir typique de l'écriture de Thiéfaine. Nous n'en sommes qu'aux prémices.
Cependant, la première strophe ne peut sans doute pas se réduire à cette idée. Dans de nombreuses civilisations, les figures du fou et du sage ne sont pas dissociées. Les philosophes cyniques de l'antiquité grecque se faisaient une apparence de folie (Diogène vivant tel un chien) pour mieux atteindre à la bonne perception des choses et des êtres. Les "bouffons" royaux ou fous, sous leur apparence ridicule, étaient les seuls à même de dire au roi ce que tout le monde pensait sans oser en parler.
78222783916cd6c608208e4f0c643cc5.jpg Mais quelle est donc cette vérité que ce fou aurait ainsi tenue au bout des doigts ? A la fois fou et sage, l'allusion à Diogène le Cynique me semble assez transparente : Diogène aussi se promenait avec une lampe, proclamant inlassablement qu'il cherchait "un homme",en fait  l'être humain dans son entier.
c61a74cdbb9b0eacbb25d2e3c4bef04c.gifVoila donc le premier couplet qui se clôt sur une note bien noire. Le chercheur de vérité est mort, le fou qui disait la vérité est mort, qui donc va chercher de nouveau cette vérité ?
Deuxième couplet : Sans cesse renouvelée, voici de nouveau la quête des hommes qui cherchent. Un autre fou a pris la place (la place du mort, si on ose dire) et cherche à son tour. Son rôle a changé cependant : de philosophe en quête de vérité spirituelle, il est devenu une sorte de prophète, de Cassandre mettant en garde un monde qui ne l'écoute pas. Le danger vient-il d'Asie (peut-être une allusion à Mao) ou d'ailleurs (la "coca") ? Toujours est-il que ce deuxième couplet prend parfois un ton imprécatoire, prophétique et apocalyptique qui préfigure "Alligators 427" ( première occurrence du terme "alchimie"  notamment) . Une fois encore cependant, rêveurs, chercheurs, prophètes, sages et fous, tous sombrent dans le néant, à mesure que s'effondre le "socle de rêves" qui les soutenait.
Conclusion radicale et pessimiste, redescente très brutale après les sommets de l'album, voila qui ne laisse pas augurer d'une oeuvre de joie et d'espoir !
Le prochain album nous en dira plus, critique prévue dans quelques jours pour une "autorisation de délirer".