16.08.2009
Miroir, mon beau miroir
La descente aux enfers inaugurée par l'insomnie de la première chanson, se poursuit avec cette variation moderne sur le thème de Narcisse. Rappelons d'abord brièvement les grands aspects de ce thème mythologique :
Narcisse est un homme d'une beauté exceptionnelle. Un jour qu'il s'abreuve à une source, il voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il y reste alors de longs jours à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il finit par dépérir puis mourir. D'autres versions de ce mythe en font une vengeance divine ou encore la triste conséquence de la mort d'une soeur que Narcisse aimait passionnément. Quand la jeune fille mourut, il se rendit tous les jours près d'une source pour y retrouver son image en se mirant dans l'eau limpide. Depuis ce jour il tomba amoureux de lui même.

Quelles qu'en soient les versions, le mythe insiste d'abord sur l'aspect néfaste de rester centré sur soi-même. Le drame de Narcisse, bien avant sa mort, est d'abord celui de l'isolement social. Trop fier de sa beauté, il refuse les avances de tous les soupirant(e)s et finit par ne plus accepter que lui-même. Or, à n'aimer que soi, on finit par dépérir, se flétrir et ne plus intéresser personne.
Cette chanson est fondamentale chez Thiéfaine à plus d'un titre.
D'abord, il s'agit de la deuxième variation sur un thème de la mythologie gréco-romaine : après Icare, Narcisse. Thiéfaine ira ensuite revisiter Diogène, Antinoüs, le Phénix, Orphée et Eurydice, ainsi que des mythes bibliques (Lilith et Loth) ou germaniques (Lorelei). Cette propension à prendre appui sur des mythes est une constante chez Thiéfaine, une des routes qu'il suit avec le plus de sûreté et de précision. Faut-il y voir un signe particulier ? Je pense surtout qu'il s'agit d'un moyen très puissant de parler de soi : la figure du poète dans Orphée ou dans le Phénix, le complexe d'Icare, le rire de Diogène sont autant de moyens pour l'auteur, de se dégager du trivial et du quotidien pour mieux parler de lui et surtout pour mieux se parler à soi-même.
C'est ici qu'intervient la deuxième originalité du texte : il est rédigé à la deuxième personne. Jusque là, les textes de Thiéfaine rédigés à la deuxième personne du singulier s'adressaient directement et très distinctement à une personne féminine : amante délaissée, compagne, sa fonction était claire. La seule chanson un peu particulière à ce titre restant "Vendôme Gardenal Snack". Là, pas d'ambigüité, c'est bien à un homme que s'adresse Thiéfaine.
La somme de ces deux aspects me conduit donc à penser que c'est d'abord à lui-même que Thiéfaine s'adresse, à ce qu'il fut, ce qu'il est et à ce qu'il voudrait être.
Ce qu'il fut. L'imparfait n'est utilisé qu'à trois reprises, mais elles sont parlantes : "glissait, pensait, croyait". Comment mieux dire l'illusion de l'avant ? Ces nénuphars, fleurs d'eau certes mais pas aussi belles que les narcisses, montrent le décalage : autrefois, une paix éphémère ("oubli", "glissait") mais trompeuse, dans une fausse douceur. Et puis, le passage...
Ce qu'il est. Le larsen, distorsion sonore, symbolise à merveille un passage : "franchir le miroir", dit la chanson. Mais pour aller ou ? C'est ici que le texte rejoint un second mythe, bien plus général celui-là : celui du miroir. Je vais bien sûr tisser ici, un petit lien avec ce merveilleux roman de Lewis Caroll, De l'autre côté du miroir. Ce roman met en scène Alice, de nouveau dans un monde imaginaire. Le monde du miroir se présente comme un monde inversé. Ainsi Alice, pour atteindre le jardin, doit-elle d'abord s'en éloigner, de même qu'il lui faut, dans cet univers étrange, courir très vite pour rester sur place. Si l'espace est mis à mal, le temps n'est pas non plus en reste. Il est ainsi possible de se souvenir du futur. Ce monde inversé permet néanmoins à l'héroïne de grandir et de progresser : de pion, elle devient reine et grandit ainsi de manière symbolique.

Ce qu'il voudrait être. Il s'agit bien de passer de l'autre côté du miroir, donc de progresser et de muter. Mais pour ce faire, il faut d'abord regarder en face un sordide réalité : drogue en tous genres, crachats de sang, insomnie, le héros n'a pas bonne mine ! Thiéfaine semble ainsi se contempler avec une délectation morose et enfoncer avec rage le clou de son échec. Le héros a beau se grimer, s'enfuir, "faire semblant" pour "faire croire" (magnifique image d'ailleurs) l'illusion ne tient pas. Seuls la solitude et le silence semblent accompagner le moderne Narcisse. Le monde parallèle qu'il recherche, obtenu à force de substances, n'a pas la force voulue.
Dans un texte qui est peut-être un des plus radicalement pessimistes de Thiéfaine, l'important au final, me paraît résider dans ce "changer de gueule". Tout progrès, toute mutation, tout franchissement de miroir ne peut s'obtenir qu'au prix de douleurs et de sacrifices. Le processus est en marche même si le poète semble pour l'heure, condamné à l'immobilisme et à l'illusion. Les textes suivants permettront peu à peu de casser la gangue pour libérer l'énergie créatrice. A suivre donc.
Ce billet est dédié à Evadné. Merci de tes encouragements littéraires.
20:04 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : ego-trip-transit, drogue
01.08.2009
"Cette maladie de l'âme..."
"... qu'on appelle l'insomnie". C'est en ces termes que Thiéfaine a présenté ces chansons (mon amical respect pour celui ou celle qui me citera un concert ou cette phrase a été prononcée... ;-)
La construction du texte épouse bien ce thème de l'insomnie, en y rajoutant une teinte cauchemardesque qui s'accentue au fil de la chanson. Imaginons un instant l'écrivain solitaire, au fond d'une quelconque chambre plus ou moins sordide. Le sommeil n'arrive pas, les cigarettes défilent et une sorte de torpeur fièvreuse le gagne. Quiconque a un jour souffert d'insomnie, connaît bien cet état particulier qui s'installe au bout d'une heure ou deux : muscles douloureux et fébriles à la fois, fatigué et excité, on entre peu à peu dans une phase de ce que j'appellerai une "surconscience". Les images, les pensées, les idées, les références défilent et se mélangent de plus en plus vite, à mesure qu'on se tourne et se tord. Les idées les plus folles viennent, comme si des barrières mentales invisibles tombaient, comme si des limites personnelles disparaissaient.




Militaires bornés, fascistes, staliniens (les vopos étaient les officiers de la police est-allemande) défilent dans un délire halluciné ou Khomeiny ("méchant gros minet"), Reagan ("Vieux crooner"), Hitler (l'attentat manqué du Burgenbraukeller) se mélangent dans l'esprit pour un rejet, une détestation même des idéologies, des dictatures et des armées. Mieux ou plus encore, c'est l'affrontement des hommes entre eux qui est ici rejeté, renvoyant dos à dos israéliens et iraniens, américains et communistes et rejetant sans ambigüité toute forme d'héroïsme. Le texte est une sorte de calme éructation à la face des hommes de toutes obédiences, de toutes religions, de tous partis pour les renvoyer à une même horreur.
Cette chanson est donc caractéristique de deux grands thèmes de Thiéfaine : l'inquiétude sourde face aux menaces du monde, et dans le même temps, une posture individuelle dégagée face à ces problèmes. Le texte balance sans cesse entre ces deux pôles : des couplets hallucinés ou défilent des visions d'horreur, un refrain qui revient sans cesse à l'individu et à sa liberté.
L'inquiétude est multiple, elle concerne d'abord la destruction du monde et de l'humanité : "Alligators 427" en est l'illustration. Cette inquiétude s'accompagne d'une crainte contre tout ce qui peut menacer l'individu et sa liberté : militaires, prêtres, politiques, sectes. Ce thème est une constante dans l'oeuvre de Thiéfaine, il traduit une volonté farouche de préserver uns sécurité personnelle mais surtout une irréductible liberté solitaire. Lors de la tournée "scandale mélancolique", il a dit rêver d'un monde ou "des solitaires se raconteraient des histoires de solitaires". Les inquiétudes concentrées dans ce texte ne sont donc ni une nouveauté dans l'oeuvre de Thiéfaine, ni une fin en soi. Elles fondent l'essence même de son cheminement individuel.
Inquiet mais solitaire. Cet individu revendique sa désobéissance ("je n'irai pas plus loin"), mais à quel prix ? La tête entre ses mains, il ressemble au fameux "cri" de Munch.

C'est que la liberté se paye de solitude, d'inquiétude... et d'insomnie. Rejeter les contraintes et les institutions aliénantes mais aussi rassurantes, cela a un prix. Le prix du rejet social car on ne sera ni un héros ni un mouton. Le prix parfois de la mort...
Guignol effaré et perdu, le chanteur assume néanmoins. Il assume ses idées et ses choix de vie, il assume ce qu'il est. Cette chanson est pour moi fondamentale en ce début d'album, car elle pose deux choses.
D'abord, la démarche créatrice de Thiéfaine : c'est au fond de moi et de mes faiblesses que je vais trouver mon style d'écriture.
Ensuite, la pulsion de vie qui l'anime malgré tout : c'est au fond de moi et de mes faiblesses que je vais trouver ma façon de vivre.
Pour finir ce petit billet, un essai d'interprétation qui me paraît intéressant. "Les démasqueurs de scandale prennent le goulag pour Disneyland". Est-ce une référence à Georges Marchais, leader communiste à l'époque, qui avait qualifié le bilan de l'URSS de "globalement positif" ? On se souvient (les plus de 35 ans se souviennent...) que sa phrase favorite était "c'est un scandale". Je ne suis néanmoins pas certain de la validité de cette interprétation. Si quelqu'un a une autre idée...
19:04 Publié dans L'homme politique, le roll-mops et la cuve à mazo | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : spleen, politique, ego-trip-transit
04.03.2009
Etre ou ne pas être beauf
Lu dans Libération il y a de cela quelques mois, à propos d'un film sur Ian Curtis :
"On écoutait seul Joy dans sa chambre parce que les autres mecs du lycée étaient des beaufs infâmes et qu'ils écoutaient Hubert-Félix Thiéfaine".
23:10 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, ego-trip-transit
Analyse sans concession
Première chanson de l'album, "psychanalyse du singe" a connu en 2006, un grand retour par la grâce des arrangements de Péchin et d'une légère modification des paroles. Cette nouvelle version live est intéressante à deux titres :
D'abord parce qu'elle fait ressortir le côté franchement rocky et pêchu de la chanson. Cet aspect est quelque peu étouffé sur le disque original, avec notamment des parties de guitare qui semblent comme assourdies et édulcorées. Manque de temps ? De moyens ? Production trop rapide ? Toujours est-il que le morceau retrouve ici ses vertus musicales : En un mot, ça dépotte !
Ensuite parce que la réécriture concerne le dernier couplet et qu'elle n'est pas anodine. Les premières phrases du dernier couplet étaient à mon sens les plus faibles de la chanson et la nouvelle version est un "plus" incontestable ("A trop squatter les lupanars/On prend l'affreux rire de l'idiot"). Quant à la nouvelle fin de ce couplet, elle est bien dans le ton du Thiéfaine de toujours : provocateur et de mauvaise foi, ricaneur professionnel et râleur impénitent.
Le rire, ou plutôt le ricanement. Voilà bien ce qui me semble caractériser cette chanson. Thiéfaine, dans un exercice inspiré de la psychanalyse, dresse d'abord de lui-même un portrait sans concession : "barbare", obsédé sexuel, exhibitionniste, parano, il remonte comme dans une analyse de son enfance à son état actuel. Les termes médico-psycho-socio abondent : "psychanalyse", "libido", "parano", dans un texte qui culmine avec cette faramineuse explication de la névrose de l'auteur : la mort d'un éléphant, le jour même de sa naissance ! Voilà un trauma bien lourd à porter.
On l'aura compris, la dérision est reine dans cette chanson. Thiéfaine s'y caricature, jouant avec ses thèmes préférés : psychanalyse, sexe, musique, pour mieux les détourner. Comme dans "la fin du Saint-Empire-Romain-Germanique", l'écriture est ici un moyen de mettre à distance des angoisses bien réelles.
Angoisses ? D'abord, celle de l'utilité pure et simple d'être chanteur. Etre "chanteur populaire" ? Avoir du succès ? Ou bien chanteur avec le "sourire engagé", ce lui qui "ne chante pas pour passer le temps" ? Ces phrases anodines en apparence renvoient bien à une réalité de l'époque, celle qui oppose la chanson française de "variétés", chanson populaire à succès, à la chanson "engagée" qui prétend dénoncer les turpitudes du monde :
"Il se peut que je vous déplaise
En peignant la réalité
Mais si j'en prends trop à mon aise
Je n'ai pas à m'en excuser
Le monde ouvert à ma fenêtre
Que je referme ou non l'auvent
S'il continue de m'apparaître
Comment puis-je faire autrement
Je ne chante pas pour passer le temps"
Jean Ferrat, 1968
De même, il est difficile de ne pas voir dans cette chanson, un écho au "chanteur" de Daniel Balavoine, sorti deux ans plus tôt.
Voilà donc Thiéfaine qui s'interroge sur le sens même de son activité. Simple "piège à filles" ou réflexion plus profonde sur le monde tel qu'il est et qu'il va ? Il ne faut pas oublier que cette période est pour HFT, le moment ou le succès commence à se manifester. Les années d'efforts portent leurs fruits, les salles se remplissent... et le chanteur se sent enfermé dans un personnage de clown dérisoire qui n'est pas lui. "Rigolo", "cabot", arborant le "sourire engagé" puis "l'affreux rire de l'idiot", il est réduit à un rôle de bouffon que méprisent les chanteurs "sérieux" et les "vieux ringards". Au final, le voici réduit à faire le "singe", grotesque figure projetée sur le devant de la scène "sous les projos", exhibée comme un animal rare ou un phénomène de foire.
Angoisse toujours et enfin, celle de ne pas être à la hauteur d'une grande mission artistique et de maîtres illustres. Ce qui frappe dans cette chanson, c'est aussi la profusion et la qualité des références littéraires et artistiques :
"L'art pour l'art", mouvement artistique et école de pensée née au XIXème siècle autour notamment de Théophile Gautier.
Le "singe", doublure grotesque de l'artiste comme dans les cirques ambulants d'autrefois, est un personnage présent en de nombreuses productions littéraires, étant par exemple le "compagnon" du signor Vitalis dans "Sans famille" :

Mais ce singe est peut-être aussi, comme signalé dans un article de wikipédia, une forme symbolique de la dépendance à la drogue : "Ce que l'on appelle le "singe" est en fait une métaphore pour désigner l'attachement à une drogue créant une dépendance importante. Lire "Le festin nu" de William Burroughs. Le "singe" s'agrippe à votre nuque et ne la lâche plus... ".
A voir, je vous laisse juges de cette interprétation. Il n'en reste pas moins que tout s'organise autour de cette figure, de ce double grotesque de Thiéfaine, de cet "homme qui rit", qu'il soit mutilé comme chez Hugo ou devenu fou suite à une maladie contractée dans un lupanar.
Cette passionnante psychanalyse est au final pour moi, davantage une tentative de tenir à distance cet animal étrange, ce double un peu pervers de l'artiste, celui vers lequel il ne cesse de retourner quand le doute s'installe...
23:04 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : sexe, drogue, ego-trip-transit
De l'âme, de là, de loin...
Nous voici donc de nouveau branchés sur le hasard, pour cette chronique du troisième album du sieur Hubert. Nyctalopus airlines reprend son envol et le commandant de bord a rattaché sa ceinture... Moteur !
Un troisième album fort mésestimé... Et par Thiéfaine lui-même pour commencer ! Il a été écrit qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que de "fonds de tiroir", que Thiéfaine se contentait d'en finir avec son "trésor de guerre" ( dans l'excellente revue Chorus). Thiéfaine l'a dit et redit, il ne se sentait plus lui-même au moment de la réalisation de cet album et il en a largement délégué la réalisation. Bref, ce serait un album de fin de cycle et da qualité fort médiocre.
Revenons au réel, c'est-à-dire à l'album lui-même. Il appartient incontestablement au même cycle que les deux précédents : Les pieds au mur dans le premier, de dos dans le second, voilà l'artiste qui se dévoile dans le troisième, affublé d'un dérisoire nez rouge et de superbes bacchantes. C'est le dernier avatar du Thiéfaine folkeux et absurde, de ce personnage décalé qu'il avait mis en scène dans ces premiers albums. Ce hippie lunaire va bientôt céder à la place à un rocker dur féru de poésie urbaine, de guitares saturées et d'ambiances musicales new wave. Les seventies cèdent place aux eighties, le noir sera bientôt de rigueur et la mélancolie des âmes gagnera nos pensées adolescentes.... Album de transition, de réflexion, de doute ou l'artiste questionne son identité personnelle et artistique, album de passage. Album qu'on aurait alors tendance à voir seulement pour ce qu'il clôt et non pour ce qu'il promet.
Mais au fait, est-ce vraiment cela que cet album ? Une fois de plus à mon sens, Thiéfaine a trompé son monde !
Un album peu important... dont deux titres sont encore repris en concert par l'artiste près de 30 ans après...
Un album de raccroc, pauvre et peu construit... avec une richesse et une variété musicale en fait remarquable !
Un album décousu... qui s'organise selon une thématique bien précise !
Un album secondaire... qui contient au moins un texte fabuleux du monsieur... mais je ne vous dirai pas lequel ! ;))
A mon sens, l'album s'organise en deux parties qui déclinent une même thématique : L'AMOUR, au travers de ses rêveries sentimentales, de ses élans quasi métaphysiques et de ses réalités fort charnelles. Le titre emprunte au "De l'amour" de Stendhal avant de dériver vers une gaillardise assumée.
La première partie contient les 5 premières chansons, "comme un chien dans un cimetière" agissant comme un pont au-dessus d'une eau trouble. Cette partie décline des formes d'amour très physiques : sado-masochisme, nymphomanie, exhibitionnisme et même zoophilie ! De l'amour de soi (psychanalyse du singe) au dégoût de soi-même (comme un chien dans un cimetière), à la première ou à la troisième personne, voilà le Hubert (ou le Félix, ou le Thiéfaine, ou l'un après l'autre) qui expérimente les mille et une facettes de l'amour. Ce voyage se fait aussi au gré d'une grande variété musicale : rock, folk, reggae, pop sont convoqués au fil de cette déambulation rigolarde et assumée... Qui se clôt néanmoins sur un constat fort désespéré : ennui général, espoir néant ! L'amour physique est sans issue...
Place donc à une deuxième partie (les 3 derniers morceaux) qui se place carrément sous le signe de la mélancolie ! Ne pas se laisser abuser par le groove fonky de "l'agence des amants de madame Müller" : ça groove certes, ça jouit aussi, mais la fin est carrément calamiteuse. Entre quatre murs, le personnage ne sait vraiment plus qui il est. Cette folie destructrice, qui éparpille des morceaux de conscience aux quatre coins de l'âme, est bien la conséquence de l'amour ! Cette mélancolie qui vous prend et ne vous lâche plus, elle est bien aussi la conséquence de l'amour ! Il est notable d'ailleurs que lorsque Thiéfaine a réécrit les paroles de "Psychanalyse du singe", il insiste sur les ravages physiques... de l'amour ("l'affreux rire de l'idiot") auxquels "le jeu de la folie" fait aussi allusion (la syphilis de Baudelaire).
L'amour rend aveugle, fou et mélancolique... Voilà pourquoi cet album est pour moi, le frère aîné de "Scandale mélancolique". Aussi varié musicalement, aussi décousu à la première écoute, aussi profond en réalité ! Album de remise en cause, de prise de distance ou paradoxalement et parce qu'il s'en désintéressait, l'artiste se livre à coeur découvert. Le dernier morceau, le chef-d'oeuvre de l'album à mon sens (ça y est, je l'ai dit !) est symptomatique de tout cela car il annonce les grands textes des albums à venir.

23:03 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : sexe, drogue, ego-trip-transit, musique, amour
02.03.2009
Sur le registre de mes plaies...
Pour les fanas de l'écriture... Un petit message reçu de la maison de disque du sieur Thiéfaine.
Pour fêter les 30 ans de carrière (et des poussières!) de Hubert Félix THIEFAINE, une anthologie sortira le 23 mars. Elle s'intitule «Séquelles», et paraîtra en édition limitée à la sortie (boîtier 3 cds, inclus un titre inédit, «Annihilation»).
A l'occasion de cette sortie, la maison de disque lance le sujet suivant : "Décrivez les séquelles laissées à un moment de votre vie par un album, une chanson, un concert de Hubert Félix Thiéfaine".
Les meilleurs textes seront imprimés dans le livret de l'édition collector.
Les textes sont à poster avant le 18 février sur le nouveau myspace officiel www.myspace.com/thiefaine (ouverture le 9 février). Attention, votre témoignage ne doit pas excéder 200 mots.
Pour ma part, je me contente ce soir, de remettre en ligne, mes textes "syndrôme albatros" autrefois publiés à la suite des écrits de Katell. Trop de séquelles laissées par Thiéfaine patrouillent encore dans le gel obscur de mon mental.
22:02 Publié dans L'écriture est en transe | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : ecriture, thiefaine, amis d'hubert, ego-trip-transit
Syndrôme albatros, suite et fin !
Un dernier petit bout de texte, pour clôre ce voyage dans le gel obscur de mon mental :
"Les dingues et les paumés
Tes chansons portent à dire, à parler, à rêver, à se disputer. Elles cimentent notre petite communauté. Etre « fan » de Thiéfaine reste quelque chose encore maintenant. Des sourires entendus lorsque j’en parle à certaines personnes, mais aussi leur surprise lorsque je leur fais écouter. Tu agaces, tu irrites, tu séduis, je suis moi-même parfois circonspect devant tes textes, tes paroles, tes actes. Mais tu ne laisses jamais indifférent. Irréductible aux classifications, aux simplifications, aux amalgames, tu appartiens pour moi à cette cohorte de mangeurs d’étoile plus ou moins incompris qui accompagne ma vie. En chanson, ils se nomment Manset, Christophe, Murat, Brel et quelques autres. Et je conclurai ce petit voyage avec cette soirée d’un été, il y a plus de deux ans de cela. Je dînais dans la douceur d’une nuit du Luberon, avec deux personnes d’âge certain. Ces dignes et vieillissants personnages m’entretenaient du fait que, depuis les années 70, la chanson française n’était plus ce qu’elle était (« qui écrit encore des textes dignes de ce nom, hein ? »). Alors je leur ai chanté (c’est un bien grand mot) « affaire Rimbaud », « les dingues et les paumés », et quelques autres encore. Et ils ont dit : « c’est beau ». Je suis allé chercher tes disques, et nous les avons écouté des heures durant.
Pour tous ces moments, pour d’autres dont je n’ai pas parlé, pour ceux à venir, merci Hubert. A bientôt sur planète fantôme."
Fox
PS : Je modifie cette note, juste pour vous donner le lien correspondant à une interview assez récente de Thiéfaine. C'est pour un site de reggae, mais on ne parle pas que de reggae dans l'interview. Voici le lien :
<p>Source : <a href="http://www.zabaniet.com/">Zabaniet</a><br />
<a href="http://www.zabaniet.com/interview-hubert-felix-thiefaine">Interview Hubert Felix Thiéfaine</a></p>
Bonne lecture !
21:58 Publié dans Les fils du coupeur de joint | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, ego-trip-transit
Syndrôme albatros (3)
A la demande générale d'au moins deux personnes, voici la suite de mon petit délire perso :
"Sentiments numériques revisités
Ma vie est bleue. Dans une chambre océan, j’ai rencontré l’âme sœur. Les chroniques bluesymentales ont bercé mon premier véritable amour. Un an seulement, mais tes chansons m’en gardent le souvenir. Souvenir aussi d’une tournée, d’un concert et d’une osmose totale. Tes concerts… Ce sentiment délicieux de voir d’autres reprendre tes mots, se sentir moins seul alors, savoir, sentir que d’autres vibrent comme moi. Je serre mon amour fort et j’entends la foule. Chaque chanson qui débute donne le même frisson lorsque tu entonnes la première phrase : « d’avoir voulu vivre avec moi… », « pilote aux yeux de gélatine… », « pauvre petite fille sans nourrice… ». Nous chantons tous, et nous ne sommes plus seuls.
Lorsque par deux fois, est venu le temps des adieux, je suis retourné vers tes chansons. Je t’ai réécouté, j’ai réfléchi, pleuré, ri, envoyé le monde au diable. Mais tes textes ont accompagné chaque chemin parcouru pour m’aider à grandir.
Suis-je fan ? Certes oui, malgré mes déceptions ou mes incompréhensions. Tu empruntes parfois des chemins bien tortueux et j’avoue ne pas avoir toujours accroché tout de suite à toutes tes expériences. Ta treizième défloration m’a, je dois le dire, laissé bien circonspect de prime abord. Pourtant, j’y suis entré aussi, peu à peu, et je l’écoute maintenant aussi souvent que les autres. Je ne sais pas qui tu es, mais je sais le besoin que tu ressens de tenter chaque fois de nouvelles aventures. Tu te mets en danger, tu refuses le confort et tu refuses de t’établir et de t’arrêter. Tes chansons me sont des puzzles fascinants qui ne se dévoilent pas sans effort, elles sont exigeantes comme l’est ton écriture. Elles sont parfois lointaines, absurdes, elles sont les armes d’un Don Quichotte qui ferraille contre l’absurdité de ce monde inutile et chagrin. Tu sais dire notre mal d’être et notre difficulté à vivre, mais aussi notre tentation du bonheur, notre refus de retourner vers la face cachée de la nuit. "
A suivre
21:58 Publié dans Les fils du coupeur de joint | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, ego-trip-transit, vive la vie
Syndrôme albatros (2)
![]()
La suite de mes réflexions Thiéfaino-perso-biographiques :
"Retour vers la lune noire
J’avance en âge, et je complète ma discographie : les cassettes dominent le marché, j’en ai acheté une et je l’écoute dès la sortie du magasin. Ce matin, il paraîtrait que le marchand de coco n’est pas passé et… Je plane. La rue est pleine de monde, il fait gris, les gens ne sourient pas, et moi je plane. J’ai écouté tout l’album sur mon baladeur avant d’arriver chez moi, et les alligators aux ailes de cachemire-safran sont revenus me manger les oreilles durant la nuit.
Je refais ta discographie à l’envers en ces années, n’ayant pas eu la chance d’avoir l’âge de déraison au moment où tu te branchais sur le secteur. J’étudie (peu) le jour, la nuit est à toutes les autres sortes de choses et Hubert me chante… Hubert me parle. Ici Londres, les dingues et les paumés jouent avec leurs manies. Ces années sont noires, nous aspirons la nuit, et les mots d’Hubert disent ce que nous sommes. Pour moi, tu es resté à jamais celui qui chante les âmes déchues affalées sur les trottoirs, les villes mortifères, les bars improbables et les drôles de créatures qui les peuplent et qui s’obstinent à se dire humains. Tu chantes, et toi seul sais le faire, les voyages au bout de la nuit dans des ambulances blafardes, le rien cafardeux qui nous saisit et la tentation du bonheur qui nous pousse à refuser de retourner vers la face cachée de la nuit. Il est des chansons que je ne peux écouter sans me retrouver 15 ans en arrière : « en ce temps-là nos fleurs vendaient leur viande aux chiens… nous étions les plus beaux, nous vivions à rebours ». Des mots ont accompagné mes beuveries, mes stades éthylico-rêveurs et mes vols planés dans des chambres immondes dont le souvenir même m’échappe… Ce sont tes mots."
A suivre...
21:57 Publié dans Les fils du coupeur de joint | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, ego-trip-transit, vive la vie
Syndrôme albatros (1)
Sur son blog, Lilith a raconté sa découverte de Thiéfaine. Je m'y met aussi alors. Oyez donc, bonnes gens :
![]()
"Villes natales et frenchitude
Retour en arrière, sur un adolescent qui me ressemble, qui se morfond dans la frenchitude de sa mini-minuscule ville de province. Le mercredi après-midi, l’internat fait relâche et je traîne en ville avec quelques désoeuvrés de deux ou trois ans mes aînés. Ils m’initient aux joies de la Valstar tiède, des premiers joints et du bécotage des filles (et plus si affinités) dans les souterrains d’une citadelle dont Vauban n’imaginait pas les usages futurs. J’ai 15 ans, je découvre… et j’entends un drôle de refrain que mes collègues d’ennui entonnent volontiers. Il y est question d’une fille qui distribuerait conjointement et fort généreusement, de l’amour et du rêve par la grâce de brins de paille qu’elle laisse négligemment traîner ici et là. Qui a écrit cela ? « Tu connais pas Thiéfaine ? » s’offusquent mes compagnons d’écurie qui n’en savent guère plus que moi. Emu par mon ignorance crasse, je fonce chez le disquaire local : - Fatalitas, il n’a pas de Thiéfaine ! Un long et périlleux voyage jusqu’à la grande ville voisine commence alors. Je change à Sodome, à Gomorrhe j’ouvre un pack et je déniche enfin un trésor : Noir, une moitié de visage, un titre en sabir hispano-allemand. Ce disque n’existe plus, désolé Hubert. Rayé, lessivé, craquant de partout à force d’écoutes intenses, répétées et répétitives. Je me suis pris pour toi du haut de mes 17 ans (je grandissais quand même, hein), devant mon miroir, les bras sur une guitare imaginaire, recueilli, les yeux fermés : j’étais la jambe de Rimbaud, de retour à Marseille, clochard à Buzenval-station pour repartir faire Nankin-Ouagadougou. Je te dois mes rêves d’adolescent, mes envies d’ailleurs, la rage de sortir du néant intellectuel promis aux fils de prolos auxquels on demande juste de rester à leur place. J’ai revu cet adolescent il n’y a pas longtemps : seul sur une scène avec sa guitare, il s’avançait. Il était droïde, de la même manière que je l’étais plus de 15 ans auparavant. Il nous a parlé de sa jeunesse, il a dit les fils de prolo qui ricanent de la vulgarité bourgeoise et de ses velléités révolutionnaires.
Dans la salle, un plus que trentenaire écoutait sans rien dire. Je n’ai pas osé crier « merci ! ». Il faut bien que je l’écrive un jour. Merci Hubert."
A suivre...
21:56 Publié dans Les fils du coupeur de joint | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, ego-trip-transit