01.10.2009

Des bleus à l'âme

Attention, grand classique ! Chef-d'oeuvre, monument, pierre angulaire. Bref, après "je t'en remets au vent", "la fille du coupeur de joints" et "alligators 427", voici un nouveau col hors catégorie dans l'oeuvre de Thiéfaine. Je ne connais pas de fan de Thiéfaine qui ne cite cette chanson parmi -au moins- ses dix préférées. Alors, penchons-nous un peu sur ce morceau si singulier...

A première vue pourtant, rien de si exceptionnel. De doux arpèges de guitare, de jolis accords, bref une musique qui fleure bon les ballades typiques des années 80. La voix chaude et mélancolique de Thiéfaine ajoute à cette impression. Pour qui écouterait distraitement la chanson, on pourrait croire à une douce et tendre déclaration d'amour, à un de ces slows sirupeux qui abondaient à l'époque.
Une grande partie de l'effet de cette chanson vient donc du contraste entre la douceur de la musique et la cruauté des paroles. Cruauté ? Oui, même si elle n'apparaît pas forcément à première vue. Si nous écoutons très distraitement, c'est d'abord une belle chanson d'amour que nous entendons. Deux tourtereaux seuls au monde, ignorés des dieux et des hommes, qui s'épaulent mutuellement, "s'offrent" et profitent de cet instant de bonheur à deux.

Regardons maintenant le lexique utilisé : la souffrance physique et morale ("pauvre", "arrachée", "t'as mal"), la mélancolie ("il pleut", "mélanco"), la déchéance ("tu zones") et la peur ("SOS", "t'as peur") dressent le portrait d'une jeune fille paumée, désemparée, totalement abandonnée et livrée à elle-même. Jusqu'à la mort ("t'en crèves").
Pour arriver à ce contraste, Thiéfaine utilise ici un jeu subtil de maillage lexical. Pris isolément, mots et phrases ne font pas état d'un terrible situation. C'est la fréquence des mots liés à la souffrance qui nous fait prendre conscience de cette dernière. Ainsi, la peur et l'inquiétude n'arrivent pas immédiatement, elles se font jour à mesure que nous prenons conscience de la fréquence des mots liés à la souffrance et par la-même de la toile d'araignée que l'artiste a tissée.
Le carcan des mots est renforcé par un deuxième effet, celui du contraste de sens dans une même phrase. Chaque espoir, chaque lueur, chaque point positif est aussitôt anéanti au vers suivant ("Tu veux jouer/mais t'en crèves"), voire au mot d'après ("Tu m'offres/tes carences").

Ces deux techniques conjuguées permettent à Thiéfaine de déstabiliser son auditeur comme sans doute jamais auparavant. On comprend que ces deux êtres qui pourraient s'aimer et se secourir mutuellement, ne se rejoignent en fait que dans la souffrance. Souffrance physique certes, mais surtout morale. Au reste, les ressentis physiques des deux personnages se rejoignent dans un troublant parallèle ("t'as mal aux oneilles/j'ai mal aux globules") qui met autant en valeur l'absurdité physique de ces souffrances (les organes cités sont bien étranges !) que les similitudes de situation entre les deux personnages.

Souffrance donc, mais laquelle ? Plusieurs interprétations sont possibles, mais celle qui me convient le mieux est celle d'un "trip" lié à la drogue. D'abord parce que les allusions y sont nombreuses, de la poudre ("cartouches") au "shoot" en passant par le sang ("globules") et le vocabulaire de la "transe". Ensuite, parce que la construction du texte s'y prête : après le "soleil" (le flash) suit la dégringolade au fond d'un "précipice", comme "arrachée du soleil" et la lente redescente. Et ce "réveil" qui est comme une mort après l'état euphorique qui suit la prise du produit. Alors se retrouvent seuls, abandonnés de tout et même des dieux, ces amants magnifiques et morbides...

Ce texte, l'un des plus noirs à mon sens de Thiéfaine, m'a donné envie de faire un petit lien avec le couple d'amant maudit sans doute le plus célèbre de la littérature.
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"Ô Roméo! Roméo! pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet"

 Après les amants dérisoires enfermés dans les cabinets, voici les amants transitoires prisonniers de leur dépendance...
Amants que seuls la mort semble pouvoir réunir, même si le fond de l'album n'est pas encore touché.

Ce sera pour le prochain morceau... A bientôt !

16.08.2009

Miroir, mon beau miroir

La descente aux enfers inaugurée par l'insomnie de la première chanson, se poursuit avec cette variation moderne sur le thème de Narcisse. Rappelons d'abord brièvement les grands aspects de ce thème mythologique :
Narcisse est un homme d'une beauté exceptionnelle. Un jour qu'il s'abreuve à une source, il voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il y reste alors de longs jours à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il finit par dépérir puis mourir. D'autres versions de ce mythe en font une vengeance divine ou encore la triste conséquence de la mort d'une soeur que Narcisse aimait passionnément. Quand la jeune fille mourut, il se rendit tous les jours près d'une source pour y retrouver son image en se mirant dans l'eau limpide. Depuis ce jour il tomba amoureux de lui même.
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Quelles qu'en soient les versions, le mythe insiste d'abord sur l'aspect néfaste de rester centré sur soi-même. Le drame de Narcisse, bien avant sa mort, est d'abord celui de l'isolement social. Trop fier de sa beauté, il refuse les avances de tous les soupirant(e)s et finit par ne plus accepter que lui-même. Or, à n'aimer que soi, on finit par dépérir, se flétrir et ne plus intéresser personne.

Cette chanson est fondamentale chez Thiéfaine à plus d'un titre.
D'abord, il s'agit de la deuxième variation sur un thème de la mythologie gréco-romaine : après Icare, Narcisse. Thiéfaine ira ensuite revisiter Diogène, Antinoüs, le Phénix, Orphée et Eurydice, ainsi que des mythes bibliques (Lilith et Loth) ou germaniques (Lorelei). Cette propension à prendre appui sur des mythes est une constante chez Thiéfaine, une des routes qu'il suit avec le plus de sûreté et de précision. Faut-il y voir un signe particulier ? Je pense surtout qu'il s'agit d'un moyen très puissant de parler de soi : la figure du poète dans Orphée ou dans le Phénix, le complexe d'Icare, le rire de Diogène sont autant de moyens pour l'auteur, de se dégager du trivial et du quotidien pour mieux parler de lui et surtout pour mieux se parler à soi-même.
C'est ici qu'intervient la deuxième originalité du texte : il est rédigé à la deuxième personne. Jusque là, les textes de Thiéfaine rédigés à la deuxième personne du singulier s'adressaient directement et très distinctement à une personne féminine : amante délaissée, compagne, sa fonction était claire. La seule chanson un peu particulière à ce titre restant "Vendôme Gardenal Snack". Là, pas d'ambigüité, c'est bien à un homme que s'adresse Thiéfaine.

La somme de ces deux aspects me conduit donc à penser que c'est d'abord à lui-même que Thiéfaine s'adresse, à ce qu'il fut, ce qu'il est et à ce qu'il voudrait être.
Ce qu'il fut. L'imparfait n'est utilisé qu'à trois reprises, mais elles sont parlantes : "glissait, pensait, croyait". Comment mieux dire l'illusion de l'avant ? Ces nénuphars, fleurs d'eau certes mais pas aussi belles que les narcisses, montrent le décalage : autrefois, une paix éphémère ("oubli", "glissait") mais trompeuse, dans une fausse douceur. Et puis, le passage...
Ce qu'il est. Le larsen, distorsion sonore, symbolise à merveille un passage : "franchir le miroir", dit la chanson. Mais pour aller ou ? C'est ici que le texte rejoint un second mythe, bien plus général celui-là : celui du miroir. Je vais bien sûr tisser ici, un petit lien avec ce merveilleux roman de Lewis Caroll, De l'autre côté du miroir. Ce roman met en scène Alice, de nouveau dans un monde imaginaire. Le monde du miroir se présente comme un monde inversé. Ainsi Alice, pour atteindre le jardin, doit-elle d'abord s'en éloigner, de même qu'il lui faut, dans cet univers étrange, courir très vite pour rester sur place. Si l'espace est mis à mal, le temps n'est pas non plus en reste. Il est ainsi possible de se souvenir du futur. Ce monde inversé permet néanmoins à l'héroïne de grandir et de progresser : de pion, elle devient reine et grandit ainsi de manière symbolique.
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Ce qu'il voudrait être. Il s'agit bien de passer de l'autre côté du miroir, donc de progresser et de muter. Mais pour ce faire, il faut d'abord regarder en face un sordide réalité : drogue en tous genres, crachats de sang, insomnie, le héros n'a pas bonne mine ! Thiéfaine semble ainsi se contempler avec une délectation morose et enfoncer  avec rage le clou de son échec. Le héros a beau se grimer, s'enfuir, "faire semblant" pour "faire croire" (magnifique image d'ailleurs) l'illusion ne tient pas. Seuls la solitude et le silence semblent accompagner le moderne Narcisse. Le monde parallèle qu'il recherche, obtenu à force de substances, n'a pas la force voulue.

Dans un texte qui est peut-être un des plus radicalement pessimistes de Thiéfaine, l'important au final, me paraît résider dans ce "changer de gueule". Tout progrès, toute mutation, tout franchissement de miroir ne peut s'obtenir qu'au prix de douleurs et de sacrifices. Le processus est en marche même si le poète semble pour l'heure, condamné à l'immobilisme et à l'illusion. Les textes suivants permettront peu à peu de casser la gangue pour libérer l'énergie créatrice. A suivre donc.

Ce billet est dédié à Evadné. Merci de tes encouragements littéraires.

28.07.2009

Sur des chemins non balisés

Et le voici ! THE album, au dire des fans. En tout cas, je n'ai jamais rencontré un(e) fan de Thiéfaine qui ne le cite au moins dans ses trois péférés. Cet album, ce phare, ce pic dans l'oeuvre de Thiéfaine, c'est bien entendu "dernières balises avant mutation".
D'emblée, l'objet choque et dérange. Les pochettes recto et verso annoncent la couleur : alcool, prostitution, drogue, entre enfance brisée, amours junkies et défonce radicale. Pourtant, vous l'aurez tous remarqué, la petite fille sourit. Oui, elle sourit, sur la quatrième de couverture, en nous présentant ce coeur défoncé, ce "triste coeur" dont on ne sait trop s'il est brisé ou boosté.
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Cette double vision des choses me paraît être celle qui trace le chemin de l'album : entre descente et renaissance. "Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau", le poète se plonge dans l'enfer pour en mieux ressortir par la force de l'écriture. La genèse de cet album correspond chez Thiéfaine à une période de profonde remise en cause personnelle et artistique. Il connaît le succès, mais ne se reconnaît pas dans ce personnage de baba folkeux au nez rouge dans lequel il se sent enfermé. Alors, fièvreusement, pendant qu'il joue son personnage public sur les scènes de France, il écrit et enregistre cet album dont il pense bien qu'il sera le dernier. Cette énergie se ressent dans tout l'album : désespoir, tentation suicidaire, mais aussi urgente nécessité d'écrire. Je ressens toujours cet album, chaque fois que je l'écoute, comme une agression brute et sans artifices : le poète joue sa vie, au sens littéral du terme, car il y joue la construction de son identité artistique et personnelle. Pas de gants à prendre alors, il faut aller à l'essentiel.

Le premier essentiel, c'est d'abord une profonde rupture musicale. La majorité des musiciens de Machin suivent Thiéfaine dans l'aventure, mais cette fois, c'est lui qui est aux commandes et qui impose ses choix. Cette croix artistique n'est pas portée seul : tels les deux larrons du Golgotha, voici Tony Carbonare et surtout Claude Mairet.
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Mairet ne partage pas seulement avec Thiéfaine, une allure déguigandée et une jeunesse commune. Fan de rock anglo-saxon, fin musicien et surtout magnifique arrangeur, il donne enfin à Thiéfaine l'univers musical qui lui convient : guitares saturées, riffs lancinants, lignes de basse ronflantes, tout fleure bon le rock à l'ancienne. Mais Mairet sait, au détour des années 70-80, jouer de la fin de l'ère punk et du début de la new-wave. Claviers subtils, bruitages, comptines d'enfants, voix distordues, l'ensemble concourt à créer une ambiance étrange et inquiétante. Comme si la confusion mentale du personnage, sa perception dérangée du réel, se traduisaient dans l'atmosphère musicale.

Le second essentiel est une rupture de ton dans l'écriture. Certes, le surréalisme verbal (et visuel, voir la deuxième de couv) est toujours en place : métaphores ahurissantes et jeux de mots jamais gratuits ("te reste-t-il assez d'amour/Pour prendre ton dernier mélo"), visions cauchemardesques, néologismes, la palette de l'écriture de Thiéfaine est bien là. Mais ce qui change, c'est que cette fois-ci, pas question de respirer ! Pas de ritournelle rigolote, pas de complainte ni de ballade. Les comptines sont morbides ("fais-moi une place dans ton cercueil"), les rencontres glauques (une copine camée, une femme fatale démoniaque, des paumés divers et variés) et les voyages ne mènent qu'à la défonce.
Ici, le parti-pris est radical : je vais au bout, je vais au fond de tout, je n'en sortirai que mort ou purifié. Les thèmes ne varient pas d'une chanson à l'autre : mort, suicide, drogue, sexe, alcool. Dans une atmosphère nocturne et mortifère, dans un cadre de grande métropole hostile, ou les dieux semblent avoir abandonné l'Homme, voici l'histoire d'un voyage intérieur et d'une rencontre avec les pires démons qui soient : les siens.
Refusant de se reposer sur un succès en trompe-l'oeil, Thiéfaine se lance à corps perdu dans une catharsis folle : tout dire, affronter ses peur pour les libérer enfin et peut-être, devenir enfin soi-même.

Ce cheminement me paraît se dérouler en trois phases :
Les trois premières chansons déroulent une véritable polyphonie de l'échec et de la déprime : solitude, insomnie, cafard, échec amoureux. Voici un Narcisse contemporain livré à lui-même, en proie à ses angoisses et ses tentations suicidaires. Cette phase culmine avec la quatrième chanson ("taxiphonant d'un pack de kro"), monument d'absurde quasi-existentialiste qui laisse le héros seul et désemparé. Dégoûté de ses contemporains ("113ème cigarette sans dormir"), dégoûté de lui-même ("Narcisse"), dégoûté même de l'amour, le voici livré aux pulsions morbides et suicidaires. Dans le mouvement de l'album, c'est l'instant ou Thanatos est dominant :
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L'équilibre s'atteint dans la deuxième partie de l'album, avec cette dérisoire transition psalmodiée et chantée ("scènes de panique tranquille"-encore un oxymore magnifique-). Cette petite saynète est le signe d'un appel, celui de la déchéance. Perdu pour perdu, autant se perdre dans la fange...ce qui ne manque pas d'advenir. Démons femelles, appel du sexe et de la drogue, danse de mort et d'ivresse, voici de quoi se perdre dans les bas-fonds, dans un univers cauchemardesque ou fête et destruction se mêlent intimement... Se perdre pour mieux se retrouver...
Cette deuxième partie de l'album est pourtant marquée par un sursaut vital phénoménal : "Ou est le sang ? J'ai soif !!!". Le héros se perd encore dans les méandres d'une poupée junkie-toy et de ses aiguilles vénéneuses, mais on sent déja qu'il saura paradoxalement en tirer une nouvelle énergie vitale.

C'est cette énergie qui resplendit finalement dans les deux dernières chansons. Epuisé, vidé mais toujours en vie, le poète ne peut que constater qu'il n'en finit toujours pas de "rater son suicide". Le climax atteint, il est toujours debout. Il a traversé le feu, a consommé ce qu'il devait, a bu la cigüe jusqu'au bout, et il est toujours en vie. Certes, les réponses aux questions ne sont pas encore évidentes et un autre chemin reste à emprunter, mais l'instinct de vie a prévalu. La redescente qui s'amorce, semblable à un long sevrage, sera douloureuse mais néanmoins nécessaire et rédemptrice.

Voici donc un album exceptionnellement riche, aux grilles de lecture multiples : long "trip" toxico avec son shoot, son "flash" et sa descente ; cheminement personnel de la fange à la rédemption ; cheminement littéraire et poétique enfin, pour trouver son style et sa voie. Je ne choisis aucune de ces interprétations car toutes me paraissent valables.
Au final, le succès inattendu de cet album a permis à Thiéfaine de s'engager dans une nouvelle voie artistique et personnelle. Comme quoi, l'urgence et le risque sont aussi des moteurs de vie à nul autre pareils...


Ce billet est dédié à Kris l'impatiente ;-))

04.03.2009

Analyse sans concession

Première chanson de l'album, "psychanalyse du singe" a connu en 2006, un grand retour par la grâce des arrangements de Péchin et d'une légère modification des paroles. Cette nouvelle version live est intéressante à deux titres :
D'abord parce qu'elle fait ressortir le côté franchement rocky et pêchu de la chanson. Cet aspect est quelque peu étouffé sur le disque original, avec notamment des  parties de guitare qui semblent comme assourdies et édulcorées. Manque de temps ? De moyens ? Production trop rapide ? Toujours est-il que le morceau retrouve ici ses vertus musicales : En un mot, ça dépotte !
Ensuite parce que la réécriture concerne le dernier couplet et qu'elle n'est pas anodine. Les premières phrases du dernier couplet étaient à mon sens les plus faibles de la chanson et la nouvelle version est un "plus" incontestable ("A trop squatter les lupanars/On prend l'affreux rire de l'idiot"). Quant à la nouvelle fin de ce couplet, elle est bien dans le ton du Thiéfaine de toujours : provocateur et de mauvaise foi, ricaneur professionnel et râleur impénitent.

Le rire, ou plutôt le ricanement. Voilà bien ce qui me semble caractériser cette chanson. Thiéfaine, dans un exercice inspiré de la psychanalyse, dresse d'abord de lui-même un portrait sans concession : "barbare", obsédé sexuel, exhibitionniste, parano, il remonte comme dans une analyse de son enfance à son état actuel. Les termes médico-psycho-socio abondent : "psychanalyse", "libido", "parano", dans un texte qui culmine avec cette faramineuse explication de la névrose de l'auteur : la mort d'un éléphant, le jour même de sa naissance ! Voilà un trauma bien lourd à porter.
On l'aura compris, la dérision est reine dans cette chanson. Thiéfaine s'y caricature, jouant avec ses thèmes préférés : psychanalyse, sexe, musique, pour mieux les détourner. Comme dans "la fin du Saint-Empire-Romain-Germanique", l'écriture est ici un moyen de mettre à distance des angoisses bien réelles.
Angoisses ? D'abord, celle de l'utilité pure et simple d'être chanteur. Etre "chanteur populaire" ? Avoir du succès ? Ou bien chanteur avec le "sourire engagé", ce lui qui "ne chante pas pour passer le temps" ? Ces phrases anodines en apparence renvoient bien à une réalité de l'époque, celle qui oppose la chanson française de "variétés", chanson populaire à succès, à la chanson "engagée" qui prétend dénoncer les turpitudes du monde :
"Il se peut que je vous déplaise
En peignant la réalité
Mais si j'en prends trop à mon aise
Je n'ai pas à m'en excuser
Le monde ouvert à ma fenêtre
Que je referme ou non l'auvent
S'il continue de m'apparaître
Comment puis-je faire autrement
Je ne chante pas pour passer le temps
"
Jean Ferrat, 1968
De même, il est difficile de ne pas voir dans cette chanson, un écho au "chanteur" de Daniel Balavoine, sorti deux ans plus tôt.

Voilà donc Thiéfaine qui s'interroge sur le sens même de son activité. Simple "piège à filles" ou réflexion plus profonde sur le monde tel qu'il est et qu'il va ? Il ne faut pas oublier que cette période est pour HFT, le moment ou le succès commence à se manifester. Les années d'efforts portent leurs fruits, les salles se remplissent... et le chanteur se sent enfermé dans un personnage de clown dérisoire qui n'est pas lui. "Rigolo", "cabot", arborant le "sourire engagé" puis "l'affreux rire de l'idiot", il est réduit à un rôle de bouffon que méprisent les chanteurs "sérieux" et les "vieux ringards". Au final, le voici réduit à faire le "singe", grotesque figure projetée sur le devant de la scène "sous les projos", exhibée comme un animal rare ou un phénomène de foire.

Angoisse toujours et enfin, celle de ne pas être à la hauteur d'une grande mission artistique et de maîtres illustres. Ce qui frappe dans cette chanson, c'est aussi la profusion et la qualité des références littéraires et artistiques :

"L'art pour l'art", mouvement artistique et école de pensée née au XIXème siècle autour notamment de Théophile Gautier.
Le "singe", doublure grotesque de l'artiste comme dans les cirques ambulants d'autrefois, est un personnage présent en de nombreuses productions littéraires, étant par exemple le "compagnon" du signor Vitalis dans "Sans famille" :

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Mais ce singe est peut-être aussi, comme signalé dans un article de wikipédia, une forme symbolique de la dépendance à la drogue : "Ce que l'on appelle le "singe" est en fait une métaphore pour désigner l'attachement à une drogue créant une dépendance importante. Lire "Le festin nu" de William Burroughs. Le "singe" s'agrippe à votre nuque et ne la lâche plus... ".

A voir, je vous laisse juges de cette interprétation. Il n'en reste pas moins que tout s'organise autour de cette figure, de ce double grotesque de Thiéfaine, de cet "homme qui rit", qu'il soit mutilé comme chez Hugo ou devenu fou suite à une maladie contractée dans un lupanar.

Cette passionnante psychanalyse est au final pour moi, davantage une tentative de tenir à distance cet animal étrange, ce double un peu pervers de l'artiste, celui vers lequel il ne cesse de retourner quand le doute s'installe...

De l'âme, de là, de loin...

Studios2.jpegNous voici donc de nouveau branchés sur le hasard, pour cette chronique du troisième album du sieur Hubert. Nyctalopus airlines reprend son envol et le commandant de bord a rattaché sa ceinture... Moteur !

Un troisième album fort mésestimé... Et par Thiéfaine lui-même pour commencer ! Il a été écrit qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que de "fonds de tiroir", que Thiéfaine se contentait d'en finir avec son "trésor de guerre" ( dans l'excellente revue Chorus). Thiéfaine l'a dit et redit, il ne se sentait plus lui-même au moment de la réalisation de cet album et il en a largement délégué la réalisation. Bref, ce serait un album de fin de cycle et da qualité fort médiocre.

Revenons au réel, c'est-à-dire à l'album lui-même. Il appartient incontestablement au même cycle que les deux précédents : Les pieds au mur dans le premier, de dos dans le second, voilà l'artiste qui se dévoile dans le troisième, affublé d'un dérisoire nez rouge et de superbes bacchantes. C'est le dernier avatar du Thiéfaine folkeux et absurde, de ce personnage décalé qu'il avait mis en scène dans ces premiers albums. Ce hippie lunaire va bientôt céder à la place à un rocker dur féru de poésie urbaine, de guitares saturées et d'ambiances musicales new wave. Les seventies cèdent place aux eighties, le noir sera bientôt de rigueur et la mélancolie des âmes gagnera nos pensées adolescentes.... Album de transition, de réflexion, de doute ou l'artiste questionne son identité personnelle et artistique, album de passage. Album qu'on aurait alors tendance à voir seulement pour ce qu'il clôt et non pour ce qu'il promet.

Mais au fait, est-ce vraiment cela que cet album ? Une fois de plus à mon sens, Thiéfaine a trompé son monde !
Un album peu important... dont deux titres sont encore repris en concert par l'artiste près de 30 ans après...
Un album de raccroc, pauvre et peu construit... avec une richesse et une variété musicale en fait remarquable !
Un album décousu... qui s'organise selon une thématique bien précise !
Un album secondaire... qui contient au moins un texte fabuleux du monsieur... mais je ne vous dirai pas lequel ! ;))

A mon sens, l'album s'organise en deux parties qui déclinent une même thématique : L'AMOUR, au travers de ses rêveries sentimentales, de ses élans quasi métaphysiques et de ses réalités fort charnelles. Le titre emprunte au "De l'amour" de Stendhal avant de dériver vers une gaillardise assumée.
La première partie contient les 5 premières chansons, "comme un chien dans un cimetière" agissant comme un pont au-dessus d'une eau trouble. Cette partie décline des formes d'amour très physiques : sado-masochisme, nymphomanie, exhibitionnisme et même zoophilie ! De l'amour de soi (psychanalyse du singe) au dégoût de soi-même (comme un chien dans un cimetière), à la première ou à la troisième personne, voilà le Hubert (ou le Félix, ou le Thiéfaine, ou l'un après l'autre) qui expérimente les mille et une facettes de l'amour. Ce voyage se fait aussi au gré d'une grande variété musicale : rock, folk, reggae, pop sont convoqués au fil de cette déambulation rigolarde et assumée... Qui se clôt néanmoins sur un constat fort désespéré : ennui général, espoir néant ! L'amour physique est sans issue...

Place donc à une deuxième partie (les 3 derniers morceaux) qui se place carrément sous le signe de la mélancolie ! Ne pas se laisser abuser par le groove fonky de "l'agence des amants de madame Müller" : ça groove certes, ça jouit aussi, mais la fin est carrément calamiteuse. Entre quatre murs, le personnage ne sait vraiment plus qui il est. Cette folie destructrice, qui éparpille des morceaux de conscience aux quatre coins de l'âme, est bien la conséquence de l'amour ! Cette mélancolie qui vous prend et ne vous lâche plus, elle est bien aussi la conséquence de l'amour ! Il est notable d'ailleurs que lorsque Thiéfaine a réécrit les paroles de "Psychanalyse du singe", il insiste sur les ravages physiques... de l'amour ("l'affreux rire de l'idiot") auxquels "le jeu de la folie" fait aussi allusion (la syphilis de Baudelaire).

L'amour rend aveugle, fou et mélancolique... Voilà pourquoi cet album est pour moi, le frère aîné de "Scandale mélancolique". Aussi varié musicalement, aussi décousu à la première écoute, aussi profond en réalité ! Album de remise en cause, de prise de distance ou paradoxalement et parce qu'il s'en désintéressait, l'artiste se livre à coeur découvert. Le dernier morceau, le chef-d'oeuvre de l'album à mon sens (ça y est, je l'ai dit !) est symptomatique de tout cela car il annonce les grands textes des albums à venir.

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28.02.2009

Le diable par la queue

"La queue", chanson autobiographique ? Sans doute, mais pas seulement. Dans un deuxième album plus fouillé et "mature", Thiéfaine prend le temps à plusieurs reprise, de se retourner sur son passé et son parcours. La construction du texte est à cet égard limpide : couplets en deux quatrains (rimes en "èr" pour le premier, en "o" pour le second), refrain différent introduit par la notion de rêve. Cette construction oppose un quotidien fait d'errance et de désillusions, à un "ailleurs" rêvé et fantasmatique marqué par un détournement des obsessions de Thiéfaine.

Les couplets : l'errance marquée par la marche et l'attente, est tout autant morale que physique. La déchéance du personnage se marque par le manque ("soupe populaire"), la drogue ("chauffer ma cuillère") et la mendicité. Dans cet envers du "on the road again", rien ni personne ne peut apporter de l'espoir : ni l'utopie beatnik ("babas-schizos"), ni la politique (des manifestations inutiles de Bastille à Nation), ni la spiritualité qui dégénère en aliénation sectaire (la secte Moon), ni même l'amour. Ce dernier est aussi foulé au pied, réduit à des étreintes sans joie (le devoir conjugal du samedi soir) ou à des rencontres sordides dans des "petits coins pervers". Enfin, la possession de biens de consommation n'apporte rien non plus, puisque Darty est mis dans le même sac que Moon.
De fait, au travers de ces énumérations, se dessine une description de la galère physique et morale d'un individu perdu dans un monde qui le ballote et l'entraîne dans un sens ou dans l'autre. A chaque phrase éclate un sentiment d'absurdité et de non-sens. Rien ne sert à rien finalement, la vie se résume à une longue file d'attente qui se termine par des désillusions. Sont notamment visées dans ce texte, l'armée et la religion sous toutes ses formes (sectes ou bonnes soeurs dans des cas extrêmes). Dans le registre de l'attente absurde et inutile d'on ne sait qui ou quoi, voici un petit extrait qui m'a paru judicieux :

"VLADIMIR
Nous sommes contents.
ESTRAGON
Nous sommes contents. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant qu'on est contents ?
VLADIMIR
On attend Godot.
ESTRAGON
C'est vrai.
VLADIMIR
Il y a du nouveau ici depuis hier.
ESTRAGON
On n'était pas là hier.
VLADIMIR
Tu ne te rappelles pas. Il s'en est fallu d'un cheveu qu'on se soit pendu. Qu'on -se- soit- pendu. Mais tu n'as pas voulu. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON
Tu l'as rêvé.
VLADIMIR
Est-ce possible que tu aies oublié déjà ?
ESTRAGON
Je suis comme ça. Ou j'oublie tout de suite ou je n'oublie jamais."

Samuel Beckett, En attendant Godot, Acte 2.

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Pourtant, cet texte ne m'apparaît pas comme totalement pessimiste. En effet et de manière paradoxale, les refrains ouvrent une porte de sortie réelle quoique insolite. A la manière des surréalistes, c'est dans ses rêves, dans le "gel obscur de son mental", que le personnage transcende et combat ses doutes et ses démons intérieurs. En se rêvant en arme de combat, il conquiert une forme de toute-puissance (y compris sexuelle, voir le jeu de mots sur "se faire sauter"). Cette même puissance lui permet de toucher aux interdits sexuels et religieux à la fois, ce "slip de carmélite" lui offrant la protection, jusqu'à une paix finale que lui apporterait la mort.
Calme et douceur, lumières tamisées, le personnage "enfin solitaire" se sera alors trouvé et pourra se reposer l'âme. Paix illusoire sans doute, obtenue au prix d'un détournement de ses obsessions et de ses peurs. Mais une paix quand même, au bout de longues années. Pour illustrer ce propos, je vous propose un petit lien avec un extrait archi-connu et rebattu, mais qui me semble avoir du sens ici :

 

" Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité."
Châteaubriand, dernières phrases des Mémoires d'Outre-tombe.

Vierge folle

Première chanson de l'album "Autorisation de délirer", voici "La vierge au dodge 51". Nombre d'interprétations ont été proposées pour cette chanson, dont l'hypothèse qu'elle relate une crise de manque. Je me rallie à cette idée pour les raisons suivantes :

D'abord, l'univers installé par Thiéfaine : collages absurdes de mots sans liens logique entre eux, situations tout aussi absurdes, détournement de locutions idiomatiques ("il pleut des chats et des chiens", anglicisme réutilisé directement). Par ces jeux d'association nonsensiques, Thiéfaine campe un monde ou le réel semble s'être inversé : Les vieillards sont censés aller à l'école, les clowns font grève, les tombolas font gagner des lavabos, les enfants se suicident. Inversion du réel qui aboutit à une vision de cauchemar dominée par le défilé des militaires. Voila donc campé un univers délirant, inversé, ou semble s'être installé une véritable dictature. Univers qui semble proche des visions à la fois politiques et hallucinées de films comme "Brazil" :61abf19bfdef87f3d0365111db4ad4d8.jpge6d405eec4b16707fc66906fac5ede8a.jpg
Il serait cependant très réducteur, d'assimiller cette chanson à une simple vision dénonciatrice d'une société totalitaire et dictatoriale. Très vite, on s'aperçoit que l'hallucination vient du héros lui-même, et c'est bien la deuxième raison qui m'incite à pencher pour l'hypothèse de la crise de manque.

En effet, que penser d'un personnage dont les sens sont décuplés et pervertis (Il voit au travers de l'écouteur du téléphone) ? Que penser d'un personnage qui se réveille "en morceaux" ? Que penser d'un personnage sujet à de véritables crises hallucinatoires ou la réalité se déforme ? Ainsi d'un couple faisant l'amour dans de la chouroute garnie, ou encore de lamelles de semelles se "déconnectant" pour sauter au visage des personnes... Visions hallucinées, perception déformée de la réalité, sensations de démembrement corporel, voila bien les symptômes, ou de la folie, ou de la crise de manque. D'autant plus, indice troublant, que la chanson débute par le fait que le marchand de "coco" (le dealer ?) n'est pas passé....

Si on veut poursuivre, le petit jeu des liens, ce texte peut être relié à de nombreuses références littéraires et picturales. La "vierge" d'abord. On peut certes penser à la marque de voitures Dodge, mais son emblème me semble être une tête de bélier. En fait, cette vierge droguée m'a fait penser à ceci :
"Vierge folle, l'époux infernal
Écoutons la confession d'un compagnon d'enfer :
"Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !
Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encor plus tard, j'espère !
Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. L'autre peut me battre maintenant ! (...)
Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, on ne me tuera pas ! Comment vous le décrire ! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien !"
A. Rimbaud, extraits de Une saison en enfer

Bien  sûr, cette correspondance doit être fortuite, mais il me semblait intéressant de la mettre ici. Ce passage de Rimbaud a souvent été interprété comme faisant allusion à Verlaine.
Ensuite, il me semble intéressant dans ce texte, de noter la force des images construites par associations d'idées sans lien logique entre elles de prime abord : casser des huîtres avec des démonte-pneus, offrir un casier judiciaire ou une maladie (le béribéri). De telles associations sont encore accentuées par des comparaisons proprement hallucinantes qui comptent à mon sens parmi les plus belles trouvailles de Thiéfaine : Avoir la splendeur d'un enterrement de première classe et être timide comme un enfant mort-né !
Résumons : Humour morbide et grinçant, collages langagiers façon "cadavres exquis", distorsion de la réalité sous l'effet du rêve et de la drogue, analyse personnelle. Voila bien des ingrédient proprement surréalistes ! Pour la bonne bouche, je vous ai mis un tableau de Dali qui évoque bien cette distorsion de la réalité. Et pour finir, je vais vous laisser avec un autre spécialiste de l'écriture sous influence, même s'il n'est pas du groupe surréaliste : Henri Michaux.

"On s'informe c'est important, un empereur auprès de moi s'informe. Il s'agit de savoir si l'on peut chasser la baleine à la main, ou si il faut un filet. Moi j'ai oublié. Répondez sur l'honneur. Répondez par pneumatique. Si vous ne savez pas, demandez à un orcal, ils le savent tous. Il y en a dans les 400 000 rien que dans le Pacifique, et envoyez pastilles "cri" et moustaches "cra" généalogie gergreil et 280 en cape.

Urgent, urgent à l'infini. Il est 4 h 28. Journée exaspérante, il rôde depuis la toute première minute de ce matin. Il faut à présent se décider. Dites, dois-je tuer le buffle ?"

Extraits de Lointain Intérieur. Ou comment soliloquer avec soi-même. A méditer ces jours prochains et jusqu'au prochain article.

Autorisation de délirer

Nous sommes en 1979, et l'étrange animal aperçu l'année précédente revient pour une deuxième livraison. S'il n'avait montré que ses pieds sur la pochette précédente, il ne se dévoile guère plus : de dos, maquillé quand il est de face. Voila qui n'est guère engageant. Pourtant, plus encore que le premier, ce deuxième album est centré sur la personnalité du "héros" bizarroïde qui sert de double (ou de triple !) à Thiéfaine. La pochette elle-même est construite sur cette dualité dos/face ou l'artiste se cache et se dévoile à la fois... Ou plutôt tente de se dévoiler et nous communiquer ce qu'il est. Mais qui est-il vraiment, celui qui se croit à l'écoute du Monde, et qui n'écoute que le néant d'un aquarium ? Ce thème de l'ego et de sa difficulté à communiquer avec le monde extérieur est omniprésent dans l'album : 7 chansons utilisent directement le "je", deux autres le "nous", avec l'idée très nette que l'artiste prend lui -même la parole au travers de ce "nous" (voir "Autorisation de délirer").
f3cd31c14cff1eaa913cb07609cf10e9.jpg Album centré donc sur l'ego et sa volonté de communiquer et de s'intégrer... Ou pas ! Car au final, c'est bien l'impossibilité de rejoindre le genre humain qui domine : crise de manque hallucinatoire ("la vierge"), amour impossible ("enfermé dans les cabinets", "court métrage"), solitude persistante ("la queue") ; tout concourt à dresser des barrières entre l'artiste et le monde. Au final, cette situation finit par déboucher sur une vision sociale radicalement pessimiste : Vies détruites dans la drogue et la prostitution (thème de la déchéance renouvelé dans "la môme kaléidoscope"), folie omniprésente ("complexe d'Icare"), mort qui rôde à chaque instant notamment la mort nucléaire. Même la musique est symboliquement morte, le rock en tout cas !
Une fois encore, les responsables en sont clairement désignés : hommes politiques corrompus et shootés au pouvoir, société déshumanisant, bureaucratique et conduisant à la folie (le magnifique "autorisation de délirer").
Si l'ego et son rapport au monde dominent les textes de l'album, ils sont soutenus par plusieurs des grandes obsessions thiéfainesques : la drogue, la mort, la folie.
La drogue sous ses formes les plus diverses, est omniprésente dans l'album : "coco" (cocaïne) citée dans deux chansons, opium, LSD, héroïne ("reniflette") sans parler des drogues "non conventionnelles" que sont l'ajax W... et le pouvoir ("l'homme politique...). Et n'oublions pas le "chauffer la cuillère" applicable à toutes sortes de substances. A mon sens, cet album a une consonance tout autant "junkie" que "dernières balises".
Se shooter, pour oublier quoi ? D'abord sans doute, le risque de folie : "Complexe d'Icare" (astucieux glissement pour évoquer à la fois la déchéance et les problèmes personnels, nous y reviendront), folie hallucinatoire ("la vierge"), dépression ("la queue"). D'ailleurs, ou peut donc être ce personnage qui soliloque dans "autorisation de délirer", sinon enfermé ? Dans sa folie, dans un asile ou dans le corps social tout entier, cela n'a au fond pas d'importance. L'album tout entier lance un cri sourd et continue : désespoir, folie, dépression, renfermement en soir, mort... Pour "compter ses os" tranquille, enfin ! "Enfin solitaire" est ici à la fois un cri du coeur, un manifeste et un constat. Derrière cet appel, la crainte obsédante de la mort ("je ne suis plus", "la mort est devenu un état permanent"). Quoi de plus symbolique, au final, que ce personnage qui crie sur la pochette, ou qui semble s'enfermer dans une écoute du néant ?
De même que la cohérence des textes est bien visible, celle de la musique est aussi évidente. Le travail de production de l'album est très important, loin de l'aspect "de bric et de broc" qui prévalait dans l'album précédent. Les musiques sont variées et soignées, des rythmes funky de "enfermé dans les cabinets" au blues de "court métrage" en passant par le rock. Claviers et piano rejoignent les guitares et donnent à l'ensemble de l'album une tonalité nettement plus rock, entrecoupée de quelques éclairs psychédéliques caractéristiques de l'époque.
Au final donc, un album plus cohérent et réfléchi, dominé par ce qui est à mon sens, le premier monument de Thiéfaine : Alligators 427, long discours imprécatoire, halluciné et apocalyptique , ou l'artiste clôt symboliquement cet album en se faisant "voyant" d'un monde futur livré à l'horreur et au chaos.
Solitaire oui, cynique et ricaneur aussi, tel un clown grinçant et railleur. Mais aussi engagé et impliqué dans le monde, refusant à tout jamais d'être indifférent. Voila bien la dualité d'un personnage que son dégoût de l'humain n'empêche nullement  de chercher à comprendre cette humanité. Cet album est bien celui de la mise en place de ce drôle de personnage qui ne cessera dès lors, de s'interroger sur son identité et son rapport aux autres. Hubert, Félix ou Thiéfaine, la réponse viendra peut-être au prochain album...

25.02.2009

Une fille qui nous veut du bien...

Au programme ce soir, une fille pour laquelle j'ai une tendresse bien particulière... La fille du coupeur de joint, bien sûr !

Que dire de cette chanson, qui n'ait déjà été dit et redit ? Elle est de ces chansons qui dépassent leur auteur pour devenir des hymnes universels. A l'heure actuelle, combien d'ados fêtards ont fumé leur premier buzz en délirant sur cette chanson ? Combien de personnes savent qui a écrit ce texte ? Je l'affirme bien haut, cette chanson appartient au patrimoine français !

Analysons un peu et tentons de comprendre le phénomène. Sur une succession d'accords simples et de bon goût aux tonalités folks (Mi mineur, ré, do, sol, la mineur), un texte se met en place. Il emprunte à la chanson traditionnelle aussi bien qu'aux comptines enfantines : Rimes plates (parfois de simples assonances), répétition d'un même motif, couplets simples et sans refrain, pont musical entre chaque couplet. Cette structure est celle des chansons françaises traditionnelles, rondes et gigues notamment. Un exemple : "Le fermier dans son pré", avec son thème qui revient comme un leitmotiv ou encore "les prisons de Nantes". Dans tous les cas, le structure répétitive s'accompagne d'un progression dans l'action vers un véritable "climax" : évasion du prisonnier, "battue" du fromage, tout événement qui clôt la narration. On retrouve cette construction narrative dans des histoires de jeunesse comme "Roule galette", "la petite poule rousse", "Pousse poussin" ou encore "Boucle d'or et les 3 ours". Thiéfaine s'inscrit ici clairement dans cette tradition française, des chants et des histoires populaires. Son texte mélange d'ailleurs de façon plus ou moins consciente, des extraits de chants précédents. Démonstration :
"Elle descend de la montagne à cheval
Elle descend de la montagne à cheval
Elle descend de la montagne
Elle descend de la montagne
Elle descend de la montagne à cheval
"
Hugues Aufray, dans une traduction d'un traditionnel américain. Ou encore cette comptine :
"Sur mon chemin j'ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Sur mon chemin j'ai rencontré
La fille du coupeur de blé
Oui ! Oui ! J'ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Oui ! Oui ! J'ai rencontré
La fille du coupeur de blé."

Cette structure simple et répétitive, très "chant traditionnel", a encore été renforcée par les fans d'Hubert eux-mêmes. Ils ont en effet rajouté, sur le modèle des "digue-dondaine" ou autre "tradéridéra", un "o-ooo-oh-o-o-o" qui ponctue de la même façon, les transitions entre chaque couplet. Alors bien sûr, la substance invoquée ici est fortement illicite... Mais ce qui compte dans cette chanson, davantage que son texte, c'est son esprit ! Pour moi, c'est d'abord la première chanson de Thiéfaine que j'ai entendue, beuglée par des copains de lycée. Elle fleure bon l'insouciance, les joints du mercredi après-midi, les escapades nocturnes et clandestines vers le dortoir des filles. Elle respire les premiers émois d'ados, les campus en fleur (et les filles en fleur aussi), l'escapade hors de la réalité, les conneries entre potes. Elle a un doux parfum de nostalgeo, et elle est en même temps vivante et encore bien présente. Car cette fille-là a beau être une fille facile, elle ne donne qu'aux coeurs purs, aux pauvres hères, aux âmes simples et bonnes. Cette chanson, pour moi, et même si son thème reste la drogue, est un hymne à la jeunesse et à l'insouciance. Elle accompagne une vie, elle permet de faire le deuil d'une adolescence révolue, et d'y rester un tout petit peu...

Juste un tout petit peu, pour ne pas oublier le goût amer de la première bière au soleil avec les potes, et le goût sucré des premières lèvres féminines effleurées en rougissant, et la parfum qui flottait du corsage, et ce petit bout de chair entrevu. Un petit goût de fraîcheur et de première fois. Comme toutes les premières fois, si maladroites et si fortes en même temps...

Pour finir, un cadeau : Voici un authentique coupeur... de paille (ben oui, on fait ce qu'on peut !).
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Triste bohème...

Fox is back, pour la présentation du morceau suivant : La dèche, le twist et le reste. Morceau charnière dans l'album, car morceau en déséquilibre permanent, sans cesse au bord de la chute.
La chute et la "déchéance" sont bien au coeur de ce texte. Sur une musique très classique ou s'égrènent des notes pianotées, le décor est tout de suite posé : misère, saleté, alcoolisme, malnutrition. Ce qui frappe d'emblée, c'est le procédé d'accumulation utilisé en permanence : les champs lexicaux de la misère, de la saleté, du désespoir sont utilisés en permanence. Les mots (adjectifs qualificatifs notamment) ne cessent d'affluer pour enfoncer un peu plus les personnages : "bidon, lamentable, invendable" et encore "haillons, naufrage". Déchéance financière, morale et physique qui semble ne pas avoir de fin. Chaque couplet semble construit pour nous pousser un peu plus dans une ambiance glauque et oppressante à souhait : misère et alcoolisme dans le premier, famine et prostitution dans le second, drogue dans le troisième. Ce texte se clôt sur une vision extrêmement pessimiste puisque même la séparation du couple semble improbable.
De par les thèmes abordés, ce texte se relie à de nombreux précédents qui traitent de la misère des artistes. Aznavour et Brassens entre autres, ont chanté le vie d'artiste bohème et sans le sou. Leurs chansons sont néanmoins teintées, au delà de la difficulté de la vie, d'un optimisme bien présent. Aznavour est nostalgique de sa "bohème", Brassens est sauvé par les amis ("la Jeanne", "l'auvergnat") ou par l'amour ("J'ai rendez-vous avec vous"). Point de tout cela chez Thiéfaine, c'est un pessimisme radical qui se traduit par deux conséquences : la chute physique (malnutrition) et surtout morale : prostitution, alcoolisme et drogue. A ce titre, Thiéfaine est plus proche ici, d'une description brute de la misère, que d'un idéal romantique et presque idéalisé de l'artiste "maudit". Par comparaison, lisons ce qu'en écrit Rimbaud :
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Plaisir des sens, béatitude et bonheur de la liberté et du voyage.  Voila à quoi rêvent tous les jeunes poètes. Mais la réalité est plus cruelle et même l'amour, y compris physique, ne parvient plus à réunir les amants. A ce titre, cette chanson peut être considérée comme un "anti Lorelei" et un "anti je t'en remets au vent". Ici, pas de séparation à l'amiable qui sauverait au moins quelques sentiments. Pas non plus, de désirs et de jouissance qui permettrait aux amants d'oublier quelque peu le désespoir quotidien. Entre une "môme kaléidoscope" qui n'a même pas la joie mener la grande vie et un "désespoir de la chanson française", la chanson dresse un constat totalement pessimiste et noir, sans autre issue possible qu'une improbable séparation. Dans ce déluge de tristesse, on ne peut que penser à certains portraits de Modigliani, quand il se représente miséreux et malade.

1268c4c9c0d0588e6be1ab90c682b08a.gifL'infinie tristesse de ces visages me semble une bonne illustration de ce texte...

Heureusement que le prochain morceau de l'album, va redonner du peps à l'ensemble !

Pour finir, un lien bien sympa sur un blog ou une fructueuse comparaison Thiéfaine-Bashung est développée. Instructif, intelligent et passionnant !

http://fatrazie.centerblog.net/217651-Bashung--Thiefaine--meme-combat