01.10.2009
Des bleus à l'âme
Attention, grand classique ! Chef-d'oeuvre, monument, pierre angulaire. Bref, après "je t'en remets au vent", "la fille du coupeur de joints" et "alligators 427", voici un nouveau col hors catégorie dans l'oeuvre de Thiéfaine. Je ne connais pas de fan de Thiéfaine qui ne cite cette chanson parmi -au moins- ses dix préférées. Alors, penchons-nous un peu sur ce morceau si singulier...
A première vue pourtant, rien de si exceptionnel. De doux arpèges de guitare, de jolis accords, bref une musique qui fleure bon les ballades typiques des années 80. La voix chaude et mélancolique de Thiéfaine ajoute à cette impression. Pour qui écouterait distraitement la chanson, on pourrait croire à une douce et tendre déclaration d'amour, à un de ces slows sirupeux qui abondaient à l'époque.
Une grande partie de l'effet de cette chanson vient donc du contraste entre la douceur de la musique et la cruauté des paroles. Cruauté ? Oui, même si elle n'apparaît pas forcément à première vue. Si nous écoutons très distraitement, c'est d'abord une belle chanson d'amour que nous entendons. Deux tourtereaux seuls au monde, ignorés des dieux et des hommes, qui s'épaulent mutuellement, "s'offrent" et profitent de cet instant de bonheur à deux.
Regardons maintenant le lexique utilisé : la souffrance physique et morale ("pauvre", "arrachée", "t'as mal"), la mélancolie ("il pleut", "mélanco"), la déchéance ("tu zones") et la peur ("SOS", "t'as peur") dressent le portrait d'une jeune fille paumée, désemparée, totalement abandonnée et livrée à elle-même. Jusqu'à la mort ("t'en crèves").
Pour arriver à ce contraste, Thiéfaine utilise ici un jeu subtil de maillage lexical. Pris isolément, mots et phrases ne font pas état d'un terrible situation. C'est la fréquence des mots liés à la souffrance qui nous fait prendre conscience de cette dernière. Ainsi, la peur et l'inquiétude n'arrivent pas immédiatement, elles se font jour à mesure que nous prenons conscience de la fréquence des mots liés à la souffrance et par la-même de la toile d'araignée que l'artiste a tissée.
Le carcan des mots est renforcé par un deuxième effet, celui du contraste de sens dans une même phrase. Chaque espoir, chaque lueur, chaque point positif est aussitôt anéanti au vers suivant ("Tu veux jouer/mais t'en crèves"), voire au mot d'après ("Tu m'offres/tes carences").
Ces deux techniques conjuguées permettent à Thiéfaine de déstabiliser son auditeur comme sans doute jamais auparavant. On comprend que ces deux êtres qui pourraient s'aimer et se secourir mutuellement, ne se rejoignent en fait que dans la souffrance. Souffrance physique certes, mais surtout morale. Au reste, les ressentis physiques des deux personnages se rejoignent dans un troublant parallèle ("t'as mal aux oneilles/j'ai mal aux globules") qui met autant en valeur l'absurdité physique de ces souffrances (les organes cités sont bien étranges !) que les similitudes de situation entre les deux personnages.
Souffrance donc, mais laquelle ? Plusieurs interprétations sont possibles, mais celle qui me convient le mieux est celle d'un "trip" lié à la drogue. D'abord parce que les allusions y sont nombreuses, de la poudre ("cartouches") au "shoot" en passant par le sang ("globules") et le vocabulaire de la "transe". Ensuite, parce que la construction du texte s'y prête : après le "soleil" (le flash) suit la dégringolade au fond d'un "précipice", comme "arrachée du soleil" et la lente redescente. Et ce "réveil" qui est comme une mort après l'état euphorique qui suit la prise du produit. Alors se retrouvent seuls, abandonnés de tout et même des dieux, ces amants magnifiques et morbides...
Ce texte, l'un des plus noirs à mon sens de Thiéfaine, m'a donné envie de faire un petit lien avec le couple d'amant maudit sans doute le plus célèbre de la littérature.

"Ô Roméo! Roméo! pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet"
Après les amants dérisoires enfermés dans les cabinets, voici les amants transitoires prisonniers de leur dépendance...
Amants que seuls la mort semble pouvoir réunir, même si le fond de l'album n'est pas encore touché.
Ce sera pour le prochain morceau... A bientôt !
22:31 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : mort, drogue, amour
24.04.2009
Je laisse derrière toi... Mes albums de jeunesse
Dernière chanson de l'album, voici "Vendôme Gardénal Snack". Drôle de texte en fait. Placé en queue d'album, il sonne à la fois comme un bilan, un adieu et une promesse. Ce texte clôt les années "délires" folk et nez rouge, il annonce bel et bien les fulgurances poético-junkies de l'album suivant.
Selon un procédé qu'il va utiliser fréquemment, Thiéfaine s'immerge dans la peau du personnage. Cette empathie extrême permet une écriture très sensuelle et vibrante, ou le toucher et la vue sont prépondérants : "tu vois" (utilisé à trois reprises), "tu lèves les yeux", "tu traînes", "tu serres les poings".
Le personnage est donc placé sous le signe du "voyant", celle qui voit le réel, mais aussi au-delà des apparences. Elle perce les travestissements, traque "l'illusion" et voit sous les déguisements. Cette "vision", d'abord placée dans le réel, bascule bientôt dans l'hallucinatoire. Des visions cauchemardesques s'enchaînent : processions de chiens, exécutions à l'échafaud, cathédrales. On pense à l'écriture d'Aloysius Bertrand :
" Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont grouillant de capes et de chapeaux.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue."
Gaspard de la nuit
Et puis, comment ne pas penser ici à Rimbaud et à sa "lettre du voyant" ? Thiéfaine orchestre un "immense et raisonné dérèglement de tous les sens" (le rôle de l'alcool est mis en exergue dans la chanson") pour faire de son personnage, une véritable pythie hallucinée qui "voit" ce qui va advenir.

Mais alors, que voit donc cette prophétesse malgré elle ? Un adieu d'abord. Car il s'agit bien d'une chanson de rupture. Mais à contrario de l'habitude, c'est le "tu" qui est employé. Thiéfaine s'adresse peut-être à sa maîtresse... mais peut-être aussi à sa vie passée. Sa vie de musicien ("dernier concert"), celle du clown au nez rouge dont il a dit ensuite qu'il la vivait de plus en plus difficilement. Sa vie d'écrivain ("poète illusoire") qui ne le satisfait plus, ou du moins dans laquelle il cherche une nouvelle inspiration. Sa vie de chanteur ("le cri d'une chanson") qu'il laisse derrière lui. Un adieu ferme et définitif, ou il demande symboliquement à son passé, de le laisser en paix ("me jeter") voire de disparaître (le "gardénal" est un médicament aux effets secondaires très graves)... Finalement, cette fille qui se traîne, probablement enceinte, séduite et abandonnée, sombrant dans l'alcool, n'est-elle pas un concentré des personnages des trois premiers albums ? Abandonnée de "je t'en remets au vent", alcoolique de "twist, la dèche et le reste", "môme kaléidoscope", cette figure féminine symbolise bien à mon avis, le passé qui se traîne et que Thiéfaine somme de s'en aller.
Chanson de rupture, chanson de suicide... Mais ce que voit aussi la Pythie, c'est peut-être une chanson de mort et de renaissance. La symbolique natale des cigognes me paraît ici réelle. Elle peut signifier que Thiéfaine cherche à se séparer d'une vie mort-née, qu'il cherche à "avorter" de l'embryon de vie : "je ne fais que passer, je n'aurai pas de rides". Cet avortement est la condition d'une renaissance artistique et morale. A la recherche de son identité d'artiste, Thiéfaine crée ce personnage féminin qui, s'il est la représentation de figures passées, peut aussi être vu comme la préfiguration de personnages futurs : fille au rhésus négatif, petite fille sans nourrice ou Lorelei, elle marque ici la mutation artistique du chanteur.
Chanson passage, chanson de mort qui prépare la renaissance, il faut bien voir derrière les faux-semblants, les masques et les déguisements. Bientôt viendra l'album de la mutation.
19:23 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : amour, mort
08.03.2009
Amour est enfant de Folie
Passées les premières chansons, nous basculons maintenant dans la deuxième partie de l'album, pour un changement de décor radical. Aux chansons courtes succèdent les longs morceaux de bravoure. Aux mélodies, les longs moments parlés. Aux arrangements structurés, les constructions plus complexes. Nous entrons dans l'univers du poème en prose, ou Thiéfaine paie sa dette aux maîtres surréalistes.
Pour aborder cette partie, j'ai choisi de considérer "De l'amour..." et "L'agence des amants..." comme un diptyque, c'est à dire comme un ensemble cohérent et animé d'une logique identique. Pourquoi ce choix ? D'abord, parce que la forme est identique : ce sont deux poèmes parlés sur des arrangements musicaux. La seule différence vient de la présence d'un refrain dans "L'agence des amants...". Ensuite, parce que les thèmes se rejoignent : Amour et Folie. Enfin, parce que l'un peut être considéré comme une suite logique de l'autre.
Sur des musiques parfois étranges et inquiétantes (bruitages, rythmique entêtante de "L'agence..."), un narrateur soliloque. Il s'imagine d'abord un avenir (le premier texte est au futur), ou plutôt veut s'en imaginer un. Comment interpréter autrement la supplique inaugurale, lancée comme chuchotée "écoute-moi mon amour".
Mais qui écouterais celui qui déraille de la sorte ? En effet, le discours que cet amant emprunte bien vite des chemins détournés. Confusion temporelle et spatiale, apparition d'un bestiaire fantastique (alligators, scolopendres, sirènes), tout semble indiquer que le récitant est en train de sombrer dans le délire.
Pourtant, une logique persiste en ce discours, celle des mots. Le réel est distordu, passé à la moulinette du langage. Les mots sont happés, soit pris au pied de la lettre, soit détournés en de superbes images (le magnifique "chapeau à cran d'arrêt", une des plus belles trouvailles de Thiéfaine). Ici l'écriture de Thiéfaine se fait totalement surréaliste en ce sens ou le poète, non seulement dit le réel, mais il le fait également. Au feu du langage, la réalité se transforme tel un processus alchimique... Le narrateur est peut-être en proie à la folie, mais qu'importe ! Par ses images, ses jeux de mots, son aptitude à mettre en oeuvre des situations absurdes, Thiéfaine crée un univers qui n'a pas moins de force que la réalité, puisqu'il est le réel même. Jugeons plutôt : jeux de mots (de Marignan à Marignane), métaphores et comparaisons absurdes ("beau comme un passage à niveau"), glissements de sens (le mot "sirènes"), réminiscences (les tilleuls font penser à l'arôme "tilleul-menthe"). La déstructuration du langage accompagne celle de l'esprit : Un monde se crée, ou le temps et l'espace n'ont plus cours, ou vit un bestiaire hallucinatoire qui n'est pas sans rappeler la célèbre scène du Cercle rouge(des monstres sortent dans la pièce pour attaquer un Yves Montand en plein délire alcoolique).

Ce monde est ici créé par le seul pouvoir du langage, il rejoint une conception de la langue ou dire, c'est faire, dire c'est créer...
"Au commencement était le Verbe
Et le Verbe était avec Dieu
Et le Verbe était Dieu"
Evangile selon Saint-Jean
L'allusion à la résurrection christique n'est pas innocente à mon sens, en ce qu'elle est liée au pouvoir du langage. Le Christ, donc son Père, a le pouvoir de ressusciter d'entre les morts (ou de faire revenir d'autres personnes) par le pouvoir de sa parole. Ici, le langage est bien le révélateur de la folie du personnage, mais aussi à mon avis, de l'indéfectible croyance de Thiéfaine dans le pouvoir et la force des mots. Entre deux êtres qui s'aiment... ou entre le narrateur et sa lubie, un rendes-vous est fixé, il doit et va avoir lieu ! Qu'importe en fait, que cet amour existe ou non, qu'importe ou elle se trouve, qu'importe que cette rencontre ait eu lieu ou même qu'elle ait lieu. Ici, la force des mots emporte tout dans une mélancolie douce-amère et laisse le personnage dans un état partagé en attendant la rencontre avec celle qu'il a semble-t-il déjà connue... Etat d'un entre-deux, état d'attente, joie et douleur mêlées, entre extase et folie... N'est-ce pas, au fond, le discours amoureux ?
Ne parvenant pas à nommer la spécialité de son désir pour l'être aimé, le sujet amoureux aboutit à ce mot un peu bête : adorable !
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux
Un poème pour finir et pour illustrer tout celà. Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé de Louise Labé, poétesse lyonnaise du XVIème siècle :
Je vis, je meurs : je me brûle et me noie,
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure,
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout en un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure,
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labé
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13:24 Publié dans L'écriture est en transe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, poésie, folie
04.03.2009
Et s'envolent les filles...
En voici encore une, de chanson populaire détournée par le sieur Thiéfaine ! A l'origine sans doute de ce texte, une jolie chanson de marins : "Les filles de la Rochelle" :
"Sont les fill's de La Rochelle
Qu'ont armé un bâtiment
Pour aller faire la course
Dedans les mers du Levant
Ah la feuille s'envole, s'envole
Ah! la feuille s'envole au vent"
Une fois de plus, l'esprit compilateur et détourneur de Thiéfaine s'en donne à coeur joie. Cette ritournelle populaire est malaxée, mise à mal et finalement remixée pour en faire un refrain paillard dans la digne tradition des chants de carabins. Pourtant, le pastiche et le détournement ne sont pas si innocents qu'ils en ont l'air.
D'abord, à l'instar de "la fille du coupeur de joint", l'imitation et le détournement sont habiles et respectent les canons du genre : ritournelle reprise de façon régulière, musique sautillante comme une gigue, accent idoine quoique davantage franc-comtois que charentais (et o l'est in cagouillard qui z'ou dit !). De fait, tout commence comme bien des fois : "c'est l'histoire d'un pauvre gars...". Pauvre Martin, pauvre misère, pourrait-on penser alors à l'instar de Brassens...
"Pauvre Martin, pauvre misère
Creuse la terre, creuse le temps"
Et... tout bascule dès le second vers ! Ah le bougre, encore raté ! Le pauvre gars court la gueuse et la greluche, juché sur sa motocyclette. Bien vite alors, nous basculons dans le trivial et le gaillard : misère sexuelle, frustration... pour finir une fois de plus (la deuxième de l'album !) dans une zoophilie béate...
Alors, simple pochade ? Défoulement gaillard et paillard, chanson sans intérêt ? Je ne le pense pas, et à plusieurs titres. D'abord parce que Thiéfaine emprunte ici à une tradition de la chanson paillarde française qui a aussi inspiré les plus grands (Brassens et Perret entre autres). Rien de dégradant donc dans cet exercice que même les plus grands écrivains ont pratiqué... On peut citer les "exploits d'un jeune Don Juan" d'Appollinaire, les délires sexuels d'Artaud, Bataille, Céline ou encore ce fort joli quatrain :
"J'ai joué je ne sais ou
A un billard d'étrange sorte
Les billes restent à la porte
Et la queue entre dans le trou"
Et c'est de... Victor Hugo

Ceci pour dire que ce genre de texte s'inscrit dans une lignée que même les plus grands n'ont pas dédaignée et qui trouve son apogée à mon sens, dans l'oeuvre de Frederic Dard (le bien nommé) alias San Antonio.
Qu'il me soit permis enfin, de dire tout le bien que je pense de ce texte à titre purement personnel. Car il évoque pour moi, une époque à la fois triste et joyeuse, de frustration et de découverte mêlées : Mon adolescence. Ce texte sent le carburant de mobylette versé dans le réservoir, les fumées pétaradantes qui sortaient de l'engin, et bien sûr la vitesse dudit engin, inversement proportionnelle au bruit qu'il faisait. Ce texte fleure bon les sorties du samedi soir au "Macumba club", à la "Pitchouli" ou au "Miami" (noms garantis authentiques), la dragouille pas toujours couronnée de succès, les petites "pétasses" du samedi soir en mini-jupes qu'on regardait avec envie et qui étaient aussi peu à l'aise que nous en vérité. Ce texte me raconte un temps ou j'avais des jeans moule-burnes et la coupe de cheveux "mulet", un temps ou Cindy Lauper et Kim Wilde étaient des fantasmes qui enfièvraient nos nuits ("Oh girls, they wonna have fun") et ou les filles étaient des êtres étranges que nous avions tant de mal à comprendre. Ce texte me raconte enfin, mon pays d'origine, ma Saintonge ou j'ai vécu, ou on parle le "chérentais", ou "j'avons un habrail que tié badouères z'entandant reun". Pour tout celà, soyez remercié Mr Thiéfaine car vos textes me rendent heureux et me donnent à penser et à me souvenir... Merci encore.
Pour nous quitter, trois extraits de chansons que j'aime beaucoup :
"Tout au long de la vie qui pique,
On prend des beignes
À vouloir toucher les filles électriques,
Des sacrées châtaignes.
On retrouve, couché par terre,
L'effet uppercut.
Les filles, sans en avoir l'air,
Ça électrocute."
Souchon, Les filles électriques
"J'ai une tendresse particulière
Pour ces filles qui n'ont pas d'manières
Les hospitalières, les dociles
Vous les appelez les filles faciles
Celles qui marchandent pas leur corps
Ni pour des mots ni pour de l'or
Pour qui faut pas tout un débat
Ni pour leur haut ni pour leur bas
Pour quelques notes de guitare
Elles dormiront un peu plus tard (...)
Petite chanson d'reconnaissance
Pour ces stars d'mon adolescence
Je n'en ai oublié aucune
Chères et précieuses une à une"
Goldman, Les filles faciles
"Je n'étais pas de celles
A qui l'on fait la cour
Moi, j'étais de celles
Qui sont déjà d'accord
Vous veniez chez moi
Mais dès le lendemain
Vous refusiez en public
De me tenir la main"
Bénabar, Je suis de celles
Ce petit post est dédié aux filles de la Rochelle et d'ailleurs, aux filles de ma jeunesse et d'avant... Aux filles à qui je n'ai pas osé ou pas su dire les mots qu'il fallait, les mots que j'aurais bien voulu dire.
On est bien con, quand on n'a pas vingt ans et qu'on a peur d'aimer...
23:06 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : sexe, amour
Amour flou
"Laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à l'exception d'un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d'une fabrique - je suis loin d'être fixé sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots : « L'amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige."
André Breton, L'amour fou

Et oui, je me plais à croire que ce texte si simple en apparence du sieur Thiéfaine, est une incarnation certes déformée et grotesque mais bien vivante néanmoins, de ce texte magnifique -mon préféré surtout- d'André Breton.
Dans ce livre centré autour des hasards et coïncidences d'une rencontre amoureuse, ce récit apparemment déstructuré, Breton développe deux idées essentielles : La "beauté convulsive", magnifique image dont Thiéfaine a récemment tiré parti ("douceur convulsive des ventres funéraires") et la beauté d'être "aimé follement", ce qu'il finit par souhaiter à sa fille en une magnifique adresse finale.
Entre "beauté convulsive" qui fonde tout amour charnel et conditionne l'attrait sexuel, et amour platonique et de pur esprit, Breton situe "l'amour fou", point de rencontre des êtres et des sentiments... Regards échangés ("ils ont vu comme ils étaient beaux"), rencontres de hasard dans les transports en commun ("métro") et voilà l'amour fou qui transfigure deux personnes.
Simples "bêtes à dodo" condamnées au triste quotidien banal d'un métier sans joie, voilà deux êtres saisis par la passion charnelle et sensuelle. Deux êtres qui se trouvent et se complètent, qui s'enroulent sur eux-mêmes ("position de l'escargot", à tester !) et s'isolent du monde, même s'il s'agit de ne se retrouver que dans un "hôtel paumé aux murs glacés d'ennui". Deux êtres qui s'extirpent du quotidien pour un plaisir éphémère mais vu comme un "cadeau", pour un moment volé (ils vont d'ailleurs se perdre ensuite) qui agit comme une drogue euphorisante (allusion double sens au "pavot") dans ce moment ou il abandonne "ma racine à ta blessure".
Alors bien sûr, l'amour meurt. L'amour est mou, l'amour est flou, l'amour est saoûl... Et les histoires d'amour finissent mal en général. Qu'importe, de cette apparente pochade écrite par Thiéfaine, subsiste néanmoins le parfum de l'amour fou, ce ces moments de plaisir ou tout semble permis, ou le ciel et l'enfer partagent à deux, ou le quotidien même se transfigure sous l'effet du rêve, de l'imagination et de l'écriture...
Ben, ce n'est pas le surréalisme, ça ?
Si fait mon bon, ça l'est bien ça...
Alors, "l'amour mou", nouveau manifeste surréaliste ? Et pourquoi pas ?
Puisque vous êtes gentils et que je suis resté absent bien longtemps, deux petites citations pour la route :
"Ils sont arrivés se tenant par la main
L’air émerveillé de deux chérubins
Portant le soleil ils ont demandé
D’une voix tranquille un toit pour s’aimer"
Edith Piaf, Les amants d'un jour
"La mer en vous comme un cadeau
Et dans vos vagues enveloppée
Tandis que de vos doigts glacés
Vous m'inventez sur un seul mot
O Ma Frégate des hauts-fonds
Petite frangine du mal
Remettez-vous de la passion
Venez que je vous fasse mal
Je vous dirai des mots d'amour
Des mots de rien de tous les jours
Les mots du pire et du meilleur
Et puis des mots venus d'ailleurs
Je vous dirai que je t'aimais
Tu me diras que vous m'aimez
Vous me ferez ce que tu peux
Je vous dirai ce que tu veux"
Léo Ferré, L'amour fou
Et surtout, n'oubliez pas d'aimer !

23:06 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : sexe, surréalisme, amour, poésie
La fille au coeur d'acier
Tiens, pourquoi ce titre me direz-vous, au moment d'évoquer cette "groupie" d'un genre un peu particulier ? Et bien, j'invite ceux qui s'intéressent à Higelin à aller écouter ce magnifique album nommé "Irradié"... ça ne date pas d'hier, j'en conviens, mais je pense que vous ferez vous aussi quelques liens intéressants avec la chanson que je vais évoquer dans cet article.
Après une auto-analyse centrée sur l'amour de soi, place à l'amour physique ! Et quel physique ! Nous voici dans une typique relation masochiste entretenue par le personnage jouée par Thiéfaine. Masochiste car fondée sur la douleur physique, mais surtout car le personnage y jouit d'une inversion des valeurs et des hiérarchies. Une "groupie" est traditionnellement une "fan" inconditionnelle, béate d'admiration et éperdue d'amour :
"Elle passe ses nuits sans dormir
A gâcher son bel avenir
La groupie du pianiste"
Michel Berger bien sûr, je n'ai pas pu y résister !
Cette inversion des hiérarchies est accentuée par les multiples humiliations (travestissement, zoophilie) et tortures subies par le héros : rasoir, couteau, nerf de boeuf, chaîne de vélo, la liste est impressionnante. Cette relation est bien sûr développée sur un ton badin, mais l'apparente futilité du texte ne saurait masquer le message. Au final, les deux amants sont heureux ! Heureux car sans complexes, heureux car allant au bout de leurs envies, heureux car assumant leur fantasmes, y compris la jeune fille qui essaie ses instruments sur elle-même. Détournement pervers du "jouissez sans entraves" soixante-huitard ? Un peu. Un peu aussi de cette vision très thiéfainienne des femmes : fortes car assumant leur sexualité, fortes car sans chichis ni manières, avec leurs idées et leurs problèmes.
Cette groupie virulente et dominatrice, ange et démon à la fois, douce et perverse, vierge et putain, est la première d'une longue liste de personnages féminins chez Thiéfaine : Lilith bien sûr, mais surtout la "Sweet Ammanite Phalloïde Queen" et la "Go qui cache pas ses blèmes" (noter à ce propos la récurrence du "c'est juste une"). Femme forte, dominatrice et tentatrice, femme jouisseuse sans complexe, femme fragile aussi. Ce personnage féminin archétypal est celui de la femme éternelle, attirant l'homme mais le piégeant aussi : Eve, Lilith, Salomé et bien d'autres !

A ceux qui trouveraient que cette interprétation d'une relation sado-masochiste va un peu loin dans l'extrapolation vers des visions biblico-mythiques, je répondrai avec cette citation de Leopold Von Sacher-Masoch (oui, celui dont vient le mot "masochisme", mais il était d'abord un grand écrivain) :
« la femme, telle que la nature l'a faite, et telle qu'elle attire l'homme de nos jours, est son ennemie et ne saurait être que son esclave ou bien son tyran, mais jamais sa compagne. Cela, elle ne pourra l'être que lorsqu'elle sera son égale en droits, son égale aussi par son éducation et par son travail ».
In La Venus à la fourrure
Là, pour le coup, j'attends des commentaires de ces dames et demoiselles !

23:05 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : sexe, amour, masochisme, religion
De l'âme, de là, de loin...
Nous voici donc de nouveau branchés sur le hasard, pour cette chronique du troisième album du sieur Hubert. Nyctalopus airlines reprend son envol et le commandant de bord a rattaché sa ceinture... Moteur !
Un troisième album fort mésestimé... Et par Thiéfaine lui-même pour commencer ! Il a été écrit qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que de "fonds de tiroir", que Thiéfaine se contentait d'en finir avec son "trésor de guerre" ( dans l'excellente revue Chorus). Thiéfaine l'a dit et redit, il ne se sentait plus lui-même au moment de la réalisation de cet album et il en a largement délégué la réalisation. Bref, ce serait un album de fin de cycle et da qualité fort médiocre.
Revenons au réel, c'est-à-dire à l'album lui-même. Il appartient incontestablement au même cycle que les deux précédents : Les pieds au mur dans le premier, de dos dans le second, voilà l'artiste qui se dévoile dans le troisième, affublé d'un dérisoire nez rouge et de superbes bacchantes. C'est le dernier avatar du Thiéfaine folkeux et absurde, de ce personnage décalé qu'il avait mis en scène dans ces premiers albums. Ce hippie lunaire va bientôt céder à la place à un rocker dur féru de poésie urbaine, de guitares saturées et d'ambiances musicales new wave. Les seventies cèdent place aux eighties, le noir sera bientôt de rigueur et la mélancolie des âmes gagnera nos pensées adolescentes.... Album de transition, de réflexion, de doute ou l'artiste questionne son identité personnelle et artistique, album de passage. Album qu'on aurait alors tendance à voir seulement pour ce qu'il clôt et non pour ce qu'il promet.
Mais au fait, est-ce vraiment cela que cet album ? Une fois de plus à mon sens, Thiéfaine a trompé son monde !
Un album peu important... dont deux titres sont encore repris en concert par l'artiste près de 30 ans après...
Un album de raccroc, pauvre et peu construit... avec une richesse et une variété musicale en fait remarquable !
Un album décousu... qui s'organise selon une thématique bien précise !
Un album secondaire... qui contient au moins un texte fabuleux du monsieur... mais je ne vous dirai pas lequel ! ;))
A mon sens, l'album s'organise en deux parties qui déclinent une même thématique : L'AMOUR, au travers de ses rêveries sentimentales, de ses élans quasi métaphysiques et de ses réalités fort charnelles. Le titre emprunte au "De l'amour" de Stendhal avant de dériver vers une gaillardise assumée.
La première partie contient les 5 premières chansons, "comme un chien dans un cimetière" agissant comme un pont au-dessus d'une eau trouble. Cette partie décline des formes d'amour très physiques : sado-masochisme, nymphomanie, exhibitionnisme et même zoophilie ! De l'amour de soi (psychanalyse du singe) au dégoût de soi-même (comme un chien dans un cimetière), à la première ou à la troisième personne, voilà le Hubert (ou le Félix, ou le Thiéfaine, ou l'un après l'autre) qui expérimente les mille et une facettes de l'amour. Ce voyage se fait aussi au gré d'une grande variété musicale : rock, folk, reggae, pop sont convoqués au fil de cette déambulation rigolarde et assumée... Qui se clôt néanmoins sur un constat fort désespéré : ennui général, espoir néant ! L'amour physique est sans issue...
Place donc à une deuxième partie (les 3 derniers morceaux) qui se place carrément sous le signe de la mélancolie ! Ne pas se laisser abuser par le groove fonky de "l'agence des amants de madame Müller" : ça groove certes, ça jouit aussi, mais la fin est carrément calamiteuse. Entre quatre murs, le personnage ne sait vraiment plus qui il est. Cette folie destructrice, qui éparpille des morceaux de conscience aux quatre coins de l'âme, est bien la conséquence de l'amour ! Cette mélancolie qui vous prend et ne vous lâche plus, elle est bien aussi la conséquence de l'amour ! Il est notable d'ailleurs que lorsque Thiéfaine a réécrit les paroles de "Psychanalyse du singe", il insiste sur les ravages physiques... de l'amour ("l'affreux rire de l'idiot") auxquels "le jeu de la folie" fait aussi allusion (la syphilis de Baudelaire).
L'amour rend aveugle, fou et mélancolique... Voilà pourquoi cet album est pour moi, le frère aîné de "Scandale mélancolique". Aussi varié musicalement, aussi décousu à la première écoute, aussi profond en réalité ! Album de remise en cause, de prise de distance ou paradoxalement et parce qu'il s'en désintéressait, l'artiste se livre à coeur découvert. Le dernier morceau, le chef-d'oeuvre de l'album à mon sens (ça y est, je l'ai dit !) est symptomatique de tout cela car il annonce les grands textes des albums à venir.

23:03 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : sexe, drogue, ego-trip-transit, musique, amour
28.02.2009
Faites l'amour, pas la guerre
"Enfermé dans les cabinets" est une "hippie song". Et oui ! Bon, je vous l'accorde, c'est difficile à accepter comme idée, de prime abord. Mais lisez plutôt : "Make love, not war" disait les hippies.
La chanson toute entière se développe autour de cette opposition. D'abord le vocabulaire guerrier : "Mitrailleuse, barbelés, tenue léopard, cartes". Voila pour dresser le portrait de guerriers d'opérette, en l'occurrence la famille de la jeune fille. Famille de vétérans des guerres coloniales (Algérie et Tonkin), amis qu'on devine glauques à souhait, chasseurs de préférence, armés jusqu'aux dents. Cela ne vous rappelle rien ?
Et oui, voici l'adjudant kronenbourg ! Et voici bien sûr, son inséparable compagnon croqué par Cabu : Mon beauf !
Nous voila donc avec les héros, aux prises avec une bande de beaufs fachos, crétins et "fana-mili". Tout l'art de Thiéfaine ici, est de brosser un portrait féroce, au travers d'une porte de cabinets, d'une France hideuse, extrême-droitière, traditionaliste et pétainiste. Cette même France dont il fera plus tard le portrait à charge dans "exercice de simple provocation". Tout y passe : la nostalgie des guerres coloniales, le goût de la torture, la haine primale et agressive pour toute personne un peu différente (et le Thiéfaine chevelu en est une, de personne différente !). Bien sûr, quelques références sympas peuvent venir à l'esprit :Rasé c'est plein de tristesse et de kif
Tu te vois encore en tenue léopard bourrée d'explosifs
Sauter de ton aéroplane
La nostalgie camarade, la nostalgie camarade"
Y a une espèce de barbouze
Qui surveille les entrées,
Qui tire sur tout c' qui bouge,
Surtout si c'est bronzé,
Passe ses nuits dans les caves
Avec son Beretta,
Traque les mômes qui chouravent
Le pinard aux bourgeois.
Y s' recrée l'Indochine
Dans sa p'tite vie d' peigne cul.
Sa femme sort pas d' la cuisine,
Sinon y cogne dessus.
Il est tellement givré
Que même dans la Légion
Z'ont fini par le j'ter,
C'est vous dire s'il est con!"
Et en face ? Et bien, deux héros amoureux, jeunes et beaux ! Modernes aventuriers des gogues, Roméo et Juliette des chiottes, ils alternent le sublime et le grotesque avec aisance. De fait, cette chanson n'est pas sans rapport avec "la fille du coupeur de joint". Comme elle, c'est un hymne à la jeunesse et à l'amour, un encouragement à braver le prude morale de la France giscardienne pour goûter au fruit défendu. Comme elle, elle nous redonne le goût des premier baisers volés, des étreintes furtives (dans les toilettes ? Ben oui, c'est arrivé à beaucoup de monde !) et des jeunes filles farouches mais pas trop. Bref, après l'adolescence, voici un hymne à la jeunesse et ça fait du bien ! Moralité (si on peut dire) très dans le ton de l'époque : L'amour est une aventure !!
11:28 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : sexe, amour
25.02.2009
Le vent l'emportera...
Pour finir, une petite correspondance musicale et littéraire. On sait Thiéfaine, grand fan de Bob Dylan, dont il repris notamment "Mr Tambourine man". On peut relier "Je t'en remets au vent" à une autre célèbre chanson de rupture : "Don't think twice, it's all right" du même Dylan. Cette chanson a d'ailleurs été aussi reprise par Thiéfaine, en duo avec Capdevielle. Une différence cependant : Autant la chanson de Thiéfaine est douce et aimante, autant celle de Dylan est ironique et sardonique. Ecrite en pensant à l'une de ses "ex", elle a vocation à faire mal. On dit même que l'ex en question pleura en l'écoutant pour la première fois interprétée par Joan Baez (il est vrai alors, l'officielle du moment pour Dylan !). Il est intéressant de noter que les reprises qui ont été faites de cette chanson, ont souvent gommé son aspect sardonique et grinçant (je pense notamment à celle de Vonda Sheppard, pourtant magnifique).
Voila, c'est tout pour ce soir. Et n'oubliez pas, la réponse ...22:24 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : musique, littérature, amour