17.02.2008
Vierge folle
Première chanson de l'album "Autorisation de délirer", voici "La vierge au dodge 51". Nombre d'interprétations ont été proposées pour cette chanson, dont l'hypothèse qu'elle relate une crise de manque. Je me rallie à cette idée pour les raisons suivantes :


En effet, que penser d'un personnage dont les sens sont décuplés et pervertis (Il voit au travers de l'écouteur du téléphone) ? Que penser d'un personnage qui se réveille "en morceaux" ? Que penser d'un personnage sujet à de véritables crises hallucinatoires ou la réalité se déforme ? Ainsi d'un couple faisant l'amour dans de la chouroute garnie, ou encore de lamelles de semelles se "déconnectant" pour sauter au visage des personnes... Visions hallucinées, perception déformée de la réalité, sensations de démembrement corporel, voila bien les symptômes, ou de la folie, ou de la crise de manque. D'autant plus, indice troublant, que la chanson débute par le fait que le marchand de "coco" (le dealer ?) n'est pas passé....
"Vierge folle, l'époux infernal
"Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !
Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encor plus tard, j'espère !
Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. − L'autre peut me battre maintenant ! (...)
Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, − on ne me tuera pas ! − Comment vous le décrire ! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien !"
A. Rimbaud, extraits de Une saison en enfer
Bien sûr, cette correspondance doit être fortuite, mais il me semblait intéressant de la mettre ici. Ce passage de Rimbaud a souvent été interprété comme faisant allusion à Verlaine.
Ensuite, il me semble intéressant dans ce texte, de noter la force des images construites par associations d'idées sans lien logique entre elles de prime abord : casser des huîtres avec des démonte-pneus, offrir un casier judiciaire ou une maladie (le béribéri). De telles associations sont encore accentuées par des comparaisons proprement hallucinantes qui comptent à mon sens parmi les plus belles trouvailles de Thiéfaine : Avoir la splendeur d'un enterrement de première classe et être timide comme un enfant mort-né !
Résumons : Humour morbide et grinçant, collages langagiers façon "cadavres exquis", distorsion de la réalité sous l'effet du rêve et de la drogue, analyse personnelle. Voila bien des ingrédient proprement surréalistes ! Pour la bonne bouche, je vous ai mis un tableau de Dali qui évoque bien cette distorsion de la réalité. Et pour finir, je vais vous laisser avec un autre spécialiste de l'écriture sous influence, même s'il n'est pas du groupe surréaliste : Henri Michaux.
"On s'informe c'est important, un empereur auprès de moi s'informe. Il s'agit de savoir si l'on peut chasser la baleine à la main, ou si il faut un filet. Moi j'ai oublié. Répondez sur l'honneur. Répondez par pneumatique. Si vous ne savez pas, demandez à un orcal, ils le savent tous. Il y en a dans les 400 000 rien que dans le Pacifique, et envoyez pastilles "cri" et moustaches "cra" généalogie gergreil et 280 en cape.
Extraits de Lointain Intérieur. Ou comment soliloquer avec soi-même. A méditer ces jours prochains et jusqu'au prochain article.
19:25 Publié dans Solexine et ganja | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : poésie, drogue, folie
09.02.2008
Un mois, un album : Autorisation de délirer
Album centré donc sur l'ego et sa volonté de communiquer et de s'intégrer... Ou pas ! Car au final, c'est bien l'impossibilité de rejoindre le genre humain qui domine : crise de manque hallucinatoire ("la vierge"), amour impossible ("enfermé dans les cabinets", "court métrage"), solitude persistante ("la queue") ; tout concourt à dresser des barrières entre l'artiste et le monde. Au final, cette situation finit par déboucher sur une vision sociale radicalement pessimiste : Vies détruites dans la drogue et la prostitution (thème de la déchéance renouvelé dans "la môme kaléidoscope"), folie omniprésente ("complexe d'Icare"), mort qui rôde à chaque instant notamment la mort nucléaire. Même la musique est symboliquement morte, le rock en tout cas !La drogue sous ses formes les plus diverses, est omniprésente dans l'album : "coco" (cocaïne) citée dans deux chansons, opium, LSD, héroïne ("reniflette") sans parler des drogues "non conventionnelles" que sont l'ajax W... et le pouvoir ("l'homme politique...). Et n'oublions pas le "chauffer la cuillère" applicable à toutes sortes de substances. A mon sens, cet album a une consonance tout autant "junkie" que "dernières balises".
Se shooter, pour oublier quoi ? D'abord sans doute, le risque de folie : "Complexe d'Icare" (astucieux glissement pour évoquer à la fois la déchéance et les problèmes personnels, nous y reviendront), folie hallucinatoire ("la vierge"), dépression ("la queue"). D'ailleurs, ou peut donc être ce personnage qui soliloque dans "autorisation de délirer", sinon enfermé ? Dans sa folie, dans un asile ou dans le corps social tout entier, cela n'a au fond pas d'importance. L'album tout entier lance un cri sourd et continue : désespoir, folie, dépression, renfermement en soir, mort... Pour "compter ses os" tranquille, enfin ! "Enfin solitaire" est ici à la fois un cri du coeur, un manifeste et un constat. Derrière cet appel, la crainte obsédante de la mort ("je ne suis plus", "la mort est devenu un état permanent"). Quoi de plus symbolique, au final, que ce personnage qui crie sur la pochette, ou qui semble s'enfermer dans une écoute du néant ?
Au final donc, un album plus cohérent et réfléchi, dominé par ce qui est à mon sens, le premier monument de Thiéfaine : Alligators 427, long discours imprécatoire, halluciné et apocalyptique , ou l'artiste clôt symboliquement cet album en se faisant "voyant" d'un monde futur livré à l'horreur et au chaos.
20:40 Publié dans Solexine et ganja | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, politique, mort, folie, drogue
30.01.2008
Une fille qui nous veut du bien...
Au programme ce soir, une fille pour laquelle j'ai une tendresse bien particulière... La fille du coupeur de joint, bien sûr !
Que dire de cette chanson, qui n'ait déjà été dit et redit ? Elle est de ces chansons qui dépassent leur auteur pour devenir des hymnes universels. A l'heure actuelle, combien d'ados fêtards ont fumé leur premier buzz en délirant sur cette chanson ? Combien de personnes savent qui a écrit ce texte ? Je l'affirme bien haut, cette chanson appartient au patrimoine français !
Analysons un peu et tentons de comprendre le phénomène. Sur une succession d'accords simples et de bon goût aux tonalités folks (Mi mineur, ré, do, sol, la mineur), un texte se met en place. Il emprunte à la chanson traditionnelle aussi bien qu'aux comptines enfantines : Rimes plates (parfois de simples assonances), répétition d'un même motif, couplets simples et sans refrain, pont musical entre chaque couplet. Cette structure est celle des chansons françaises traditionnelles, rondes et gigues notamment. Un exemple : "Le fermier dans son pré", avec son thème qui revient comme un leitmotiv ou encore "les prisons de Nantes". Dans tous les cas, le structure répétitive s'accompagne d'un progression dans l'action vers un véritable "climax" : évasion du prisonnier, "battue" du fromage, tout événement qui clôt la narration. On retrouve cette construction narrative dans des histoires de jeunesse comme "Roule galette", "la petite poule rousse", "Pousse poussin" ou encore "Boucle d'or et les 3 ours". Thiéfaine s'inscrit ici clairement dans cette tradition française, des chants et des histoires populaires. Son texte mélange d'ailleurs de façon plus ou moins consciente, des extraits de chants précédents. Démonstration :
"Elle descend de la montagne à cheval
Elle descend de la montagne à cheval
Elle descend de la montagne
Elle descend de la montagne
Elle descend de la montagne à cheval"
Hugues Aufray, dans une traduction d'un traditionnel américain. Ou encore cette comptine :
"Sur mon chemin j'ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Sur mon chemin j'ai rencontré
La fille du coupeur de blé
Oui ! Oui ! J'ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Oui ! Oui ! J'ai rencontré
La fille du coupeur de blé."
Cette structure simple et répétitive, très "chant traditionnel", a encore été renforcée par les fans d'Hubert eux-mêmes. Ils ont en effet rajouté, sur le modèle des "digue-dondaine" ou autre "tradéridéra", un "o-ooo-oh-o-o-o" qui ponctue de la même façon, les transitions entre chaque couplet. Alors bien sûr, la substance invoquée ici est fortement illicite... Mais ce qui compte dans cette chanson, davantage que son texte, c'est son esprit ! Pour moi, c'est d'abord la première chanson de Thiéfaine que j'ai entendue, beuglée par des copains de lycée. Elle fleure bon l'insouciance, les joints du mercredi après-midi, les escapades nocturnes et clandestines vers le dortoir des filles. Elle respire les premiers émois d'ados, les campus en fleur (et les filles en fleur aussi), l'escapade hors de la réalité, les conneries entre potes. Elle a un doux parfum de nostalgeo, et elle est en même temps vivante et encore bien présente. Car cette fille-là a beau être une fille facile, elle ne donne qu'aux coeurs purs, aux pauvres hères, aux âmes simples et bonnes. Cette chanson, pour moi, et même si son thème reste la drogue, est un hymne à la jeunesse et à l'insouciance. Elle accompagne une vie, elle permet de faire le deuil d'une adolescence révolue, et d'y rester un tout petit peu...
Juste un tout petit peu, pour ne pas oublier le goût amer de la première bière au soleil avec les potes, et le goût sucré des premières lèvres féminines effleurées en rougissant, et la parfum qui flottait du corsage, et ce petit bout de chair entrevu. Un petit goût de fraîcheur et de première fois. Comme toutes les premières fois, si maladroites et si fortes en même temps...
Pour finir, un cadeau : Voici un authentique coupeur... de paille (ben oui, on fait ce qu'on peut !).

21:25 Publié dans Solexine et ganja | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : chanson française, drogue


