17.02.2008

Vierge folle

Première chanson de l'album "Autorisation de délirer", voici "La vierge au dodge 51". Nombre d'interprétations ont été proposées pour cette chanson, dont l'hypothèse qu'elle relate une crise de manque. Je me rallie à cette idée pour les raisons suivantes :

D'abord, l'univers installé par Thiéfaine : collages absurdes de mots sans liens logique entre eux, situations tout aussi absurdes, détournement de locutions idiomatiques ("il pleut des chats et des chiens", anglicisme réutilisé directement). Par ces jeux d'association nonsensiques, Thiéfaine campe un monde ou le réel semble s'être inversé : Les vieillards sont censés aller à l'école, les clowns font grève, les tombolas font gagner des lavabos, les enfants se suicident. Inversion du réel qui aboutit à une vision de cauchemar dominée par le défilé des militaires. Voila donc campé un univers délirant, inversé, ou semble s'être installé une véritable dictature. Univers qui semble proche des visions à la fois politiques et hallucinées de films comme "Brazil" :61abf19bfdef87f3d0365111db4ad4d8.jpge6d405eec4b16707fc66906fac5ede8a.jpg
Il serait cependant très réducteur, d'assimiller cette chanson à une simple vision dénonciatrice d'une société totalitaire et dictatoriale. Très vite, on s'aperçoit que l'hallucination vient du héros lui-même, et c'est bien la deuxième raison qui m'incite à pencher pour l'hypothèse de la crise de manque.

En effet, que penser d'un personnage dont les sens sont décuplés et pervertis (Il voit au travers de l'écouteur du téléphone) ? Que penser d'un personnage qui se réveille "en morceaux" ? Que penser d'un personnage sujet à de véritables crises hallucinatoires ou la réalité se déforme ? Ainsi d'un couple faisant l'amour dans de la chouroute garnie, ou encore de lamelles de semelles se "déconnectant" pour sauter au visage des personnes... Visions hallucinées, perception déformée de la réalité, sensations de démembrement corporel, voila bien les symptômes, ou de la folie, ou de la crise de manque. D'autant plus, indice troublant, que la chanson débute par le fait que le marchand de "coco" (le dealer ?) n'est pas passé....

Si on veut poursuivre, le petit jeu des liens, ce texte peut être relié à de nombreuses références littéraires et picturales. La "vierge" d'abord. On peut certes penser à la marque de voitures Dodge, mais son emblème me semble être une tête de bélier. En fait, cette vierge droguée m'a fait penser à ceci :
"Vierge folle, l'époux infernal
Écoutons la confession d'un compagnon d'enfer :
"Ô divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la confession de la plus triste de vos servantes. Je suis perdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !
Pardon, divin Seigneur, pardon ! Ah ! pardon ! Que de larmes ! Et que de larmes encor plus tard, j'espère !
Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis née soumise à Lui. L'autre peut me battre maintenant ! (...)
Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce n'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi qui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au monde, on ne me tuera pas ! Comment vous le décrire ! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil, je pleure, j'ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si vous voulez, si vous voulez bien !"
A. Rimbaud, extraits de Une saison en enfer

Bien  sûr, cette correspondance doit être fortuite, mais il me semblait intéressant de la mettre ici. Ce passage de Rimbaud a souvent été interprété comme faisant allusion à Verlaine.
Ensuite, il me semble intéressant dans ce texte, de noter la force des images construites par associations d'idées sans lien logique entre elles de prime abord : casser des huîtres avec des démonte-pneus, offrir un casier judiciaire ou une maladie (le béribéri). De telles associations sont encore accentuées par des comparaisons proprement hallucinantes qui comptent à mon sens parmi les plus belles trouvailles de Thiéfaine : Avoir la splendeur d'un enterrement de première classe et être timide comme un enfant mort-né !
Résumons : Humour morbide et grinçant, collages langagiers façon "cadavres exquis", distorsion de la réalité sous l'effet du rêve et de la drogue, analyse personnelle. Voila bien des ingrédient proprement surréalistes ! Pour la bonne bouche, je vous ai mis un tableau de Dali qui évoque bien cette distorsion de la réalité. Et pour finir, je vais vous laisser avec un autre spécialiste de l'écriture sous influence, même s'il n'est pas du groupe surréaliste : Henri Michaux.

"On s'informe c'est important, un empereur auprès de moi s'informe. Il s'agit de savoir si l'on peut chasser la baleine à la main, ou si il faut un filet. Moi j'ai oublié. Répondez sur l'honneur. Répondez par pneumatique. Si vous ne savez pas, demandez à un orcal, ils le savent tous. Il y en a dans les 400 000 rien que dans le Pacifique, et envoyez pastilles "cri" et moustaches "cra" généalogie gergreil et 280 en cape.

Urgent, urgent à l'infini. Il est 4 h 28. Journée exaspérante, il rôde depuis la toute première minute de ce matin. Il faut à présent se décider. Dites, dois-je tuer le buffle ?"

Extraits de Lointain Intérieur. Ou comment soliloquer avec soi-même. A méditer ces jours prochains et jusqu'au prochain article.

09.02.2008

Un mois, un album : Autorisation de délirer

Nous sommes en 1979, et l'étrange animal aperçu l'année précédente revient pour une deuxième livraison. S'il n'avait montré que ses pieds sur la pochette précédente, il ne se dévoile guère plus : de dos, maquillé quand il est de face. Voila qui n'est guère engageant. Pourtant, plus encore que le premier, ce deuxième album est centré sur la personnalité du "héros" bizarroïde qui sert de double (ou de triple !) à Thiéfaine. La pochette elle-même est construite sur cette dualité dos/face ou l'artiste se cache et se dévoile à la fois... Ou plutôt tente de se dévoiler et nous communiquer ce qu'il est. Mais qui est-il vraiment, celui qui se croit à l'écoute du Monde, et qui n'écoute que le néant d'un aquarium ? Ce thème de l'ego et de sa difficulté à communiquer avec le monde extérieur est omniprésent dans l'album : 7 chansons utilisent directement le "je", deux autres le "nous", avec l'idée très nette que l'artiste prend lui -même la parole au travers de ce "nous" (voir "Autorisation de délirer").
f3cd31c14cff1eaa913cb07609cf10e9.jpg Album centré donc sur l'ego et sa volonté de communiquer et de s'intégrer... Ou pas ! Car au final, c'est bien l'impossibilité de rejoindre le genre humain qui domine : crise de manque hallucinatoire ("la vierge"), amour impossible ("enfermé dans les cabinets", "court métrage"), solitude persistante ("la queue") ; tout concourt à dresser des barrières entre l'artiste et le monde. Au final, cette situation finit par déboucher sur une vision sociale radicalement pessimiste : Vies détruites dans la drogue et la prostitution (thème de la déchéance renouvelé dans "la môme kaléidoscope"), folie omniprésente ("complexe d'Icare"), mort qui rôde à chaque instant notamment la mort nucléaire. Même la musique est symboliquement morte, le rock en tout cas !
Une fois encore, les responsables en sont clairement désignés : hommes politiques corrompus et shootés au pouvoir, société déshumanisant, bureaucratique et conduisant à la folie (le magnifique "autorisation de délirer").
Si l'ego et son rapport au monde dominent les textes de l'album, ils sont soutenus par plusieurs des grandes obsessions thiéfainesques : la drogue, la mort, la folie.
La drogue sous ses formes les plus diverses, est omniprésente dans l'album : "coco" (cocaïne) citée dans deux chansons, opium, LSD, héroïne ("reniflette") sans parler des drogues "non conventionnelles" que sont l'ajax W... et le pouvoir ("l'homme politique...). Et n'oublions pas le "chauffer la cuillère" applicable à toutes sortes de substances. A mon sens, cet album a une consonance tout autant "junkie" que "dernières balises".
Se shooter, pour oublier quoi ? D'abord sans doute, le risque de folie : "Complexe d'Icare" (astucieux glissement pour évoquer à la fois la déchéance et les problèmes personnels, nous y reviendront), folie hallucinatoire ("la vierge"), dépression ("la queue"). D'ailleurs, ou peut donc être ce personnage qui soliloque dans "autorisation de délirer", sinon enfermé ? Dans sa folie, dans un asile ou dans le corps social tout entier, cela n'a au fond pas d'importance. L'album tout entier lance un cri sourd et continue : désespoir, folie, dépression, renfermement en soir, mort... Pour "compter ses os" tranquille, enfin ! "Enfin solitaire" est ici à la fois un cri du coeur, un manifeste et un constat. Derrière cet appel, la crainte obsédante de la mort ("je ne suis plus", "la mort est devenu un état permanent"). Quoi de plus symbolique, au final, que ce personnage qui crie sur la pochette, ou qui semble s'enfermer dans une écoute du néant ?
De même que la cohérence des textes est bien visible, celle de la musique est aussi évidente. Le travail de production de l'album est très important, loin de l'aspect "de bric et de broc" qui prévalait dans l'album précédent. Les musiques sont variées et soignées, des rythmes funky de "enfermé dans les cabinets" au blues de "court métrage" en passant par le rock. Claviers et piano rejoignent les guitares et donnent à l'ensemble de l'album une tonalité nettement plus rock, entrecoupée de quelques éclairs psychédéliques caractéristiques de l'époque.
Au final donc, un album plus cohérent et réfléchi, dominé par ce qui est à mon sens, le premier monument de Thiéfaine : Alligators 427, long discours imprécatoire, halluciné et apocalyptique , ou l'artiste clôt symboliquement cet album en se faisant "voyant" d'un monde futur livré à l'horreur et au chaos.
Solitaire oui, cynique et ricaneur aussi, tel un clown grinçant et railleur. Mais aussi engagé et impliqué dans le monde, refusant à tout jamais d'être indifférent. Voila bien la dualité d'un personnage que son dégoût de l'humain n'empêche nullement  de chercher à comprendre cette humanité. Cet album est bien celui de la mise en place de ce drôle de personnage qui ne cessera dès lors, de s'interroger sur son identité et son rapport aux autres. Hubert, Félix ou Thiéfaine, la réponse viendra peut-être au prochain album...

30.01.2008

Une fille qui nous veut du bien...

Au programme ce soir, une fille pour laquelle j'ai une tendresse bien particulière... La fille du coupeur de joint, bien sûr !

Que dire de cette chanson, qui n'ait déjà été dit et redit ? Elle est de ces chansons qui dépassent leur auteur pour devenir des hymnes universels. A l'heure actuelle, combien d'ados fêtards ont fumé leur premier buzz en délirant sur cette chanson ? Combien de personnes savent qui a écrit ce texte ? Je l'affirme bien haut, cette chanson appartient au patrimoine français !

Analysons un peu et tentons de comprendre le phénomène. Sur une succession d'accords simples et de bon goût aux tonalités folks (Mi mineur, ré, do, sol, la mineur), un texte se met en place. Il emprunte à la chanson traditionnelle aussi bien qu'aux comptines enfantines : Rimes plates (parfois de simples assonances), répétition d'un même motif, couplets simples et sans refrain, pont musical entre chaque couplet. Cette structure est celle des chansons françaises traditionnelles, rondes et gigues notamment. Un exemple : "Le fermier dans son pré", avec son thème qui revient comme un leitmotiv ou encore "les prisons de Nantes". Dans tous les cas, le structure répétitive s'accompagne d'un progression dans l'action vers un véritable "climax" : évasion du prisonnier, "battue" du fromage, tout événement qui clôt la narration. On retrouve cette construction narrative dans des histoires de jeunesse comme "Roule galette", "la petite poule rousse", "Pousse poussin" ou encore "Boucle d'or et les 3 ours". Thiéfaine s'inscrit ici clairement dans cette tradition française, des chants et des histoires populaires. Son texte mélange d'ailleurs de façon plus ou moins consciente, des extraits de chants précédents. Démonstration :
"Elle descend de la montagne à cheval
Elle descend de la montagne à cheval
Elle descend de la montagne
Elle descend de la montagne
Elle descend de la montagne à cheval
"
Hugues Aufray, dans une traduction d'un traditionnel américain. Ou encore cette comptine :
"Sur mon chemin j'ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Sur mon chemin j'ai rencontré
La fille du coupeur de blé
Oui ! Oui ! J'ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Oui ! Oui ! J'ai rencontré
La fille du coupeur de blé."

Cette structure simple et répétitive, très "chant traditionnel", a encore été renforcée par les fans d'Hubert eux-mêmes. Ils ont en effet rajouté, sur le modèle des "digue-dondaine" ou autre "tradéridéra", un "o-ooo-oh-o-o-o" qui ponctue de la même façon, les transitions entre chaque couplet. Alors bien sûr, la substance invoquée ici est fortement illicite... Mais ce qui compte dans cette chanson, davantage que son texte, c'est son esprit ! Pour moi, c'est d'abord la première chanson de Thiéfaine que j'ai entendue, beuglée par des copains de lycée. Elle fleure bon l'insouciance, les joints du mercredi après-midi, les escapades nocturnes et clandestines vers le dortoir des filles. Elle respire les premiers émois d'ados, les campus en fleur (et les filles en fleur aussi), l'escapade hors de la réalité, les conneries entre potes. Elle a un doux parfum de nostalgeo, et elle est en même temps vivante et encore bien présente. Car cette fille-là a beau être une fille facile, elle ne donne qu'aux coeurs purs, aux pauvres hères, aux âmes simples et bonnes. Cette chanson, pour moi, et même si son thème reste la drogue, est un hymne à la jeunesse et à l'insouciance. Elle accompagne une vie, elle permet de faire le deuil d'une adolescence révolue, et d'y rester un tout petit peu...

Juste un tout petit peu, pour ne pas oublier le goût amer de la première bière au soleil avec les potes, et le goût sucré des premières lèvres féminines effleurées en rougissant, et la parfum qui flottait du corsage, et ce petit bout de chair entrevu. Un petit goût de fraîcheur et de première fois. Comme toutes les premières fois, si maladroites et si fortes en même temps...

Pour finir, un cadeau : Voici un authentique coupeur... de paille (ben oui, on fait ce qu'on peut !).
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