25.03.2008
Faites l'amour, pas la guerre
"Enfermé dans les cabinets" est une "hippie song". Et oui ! Bon, je vous l'accorde, c'est difficile à accepter comme idée, de prime abord. Mais lisez plutôt : "Make love, not war" disait les hippies.
La chanson toute entière se développe autour de cette opposition. D'abord le vocabulaire guerrier : "Mitrailleuse, barbelés, tenue léopard, cartes". Voila pour dresser le portrait de guerriers d'opérette, en l'occurrence la famille de la jeune fille. Famille de vétérans des guerres coloniales (Algérie et Tonkin), amis qu'on devine glauques à souhait, chasseurs de préférence, armés jusqu'aux dents. Cela ne vous rappelle rien ?
Et oui, voici l'adjudant kronenbourg ! Et voici bien sûr, son inséparable compagnon croqué par Cabu : Mon beauf !
Nous voila donc avec les héros, aux prises avec une bande de beaufs fachos, crétins et "fana-mili". Tout l'art de Thiéfaine ici, est de brosser un portrait féroce, au travers d'une porte de cabinets, d'une France hideuse, extrême-droitière, traditionaliste et pétainiste. Cette même France dont il fera plus tard le portrait à charge dans "exercice de simple provocation". Tout y passe : la nostalgie des guerres coloniales, le goût de la torture, la haine primale et agressive pour toute personne un peu différente (et le Thiéfaine chevelu en est une, de personne différente !). Bien sûr, quelques références sympas peuvent venir à l'esprit :Rasé c'est plein de tristesse et de kif
Tu te vois encore en tenue léopard bourrée d'explosifs
Sauter de ton aéroplane
La nostalgie camarade, la nostalgie camarade"
Y a une espèce de barbouze
Qui surveille les entrées,
Qui tire sur tout c' qui bouge,
Surtout si c'est bronzé,
Passe ses nuits dans les caves
Avec son Beretta,
Traque les mômes qui chouravent
Le pinard aux bourgeois.
Y s' recrée l'Indochine
Dans sa p'tite vie d' peigne cul.
Sa femme sort pas d' la cuisine,
Sinon y cogne dessus.
Il est tellement givré
Que même dans la Légion
Z'ont fini par le j'ter,
C'est vous dire s'il est con!"
Et en face ? Et bien, deux héros amoureux, jeunes et beaux ! Modernes aventuriers des gogues, Roméo et Juliette des chiottes, ils alternent le sublime et le grotesque avec aisance. De fait, cette chanson n'est pas sans rapport avec "la fille du coupeur de joint". Comme elle, c'est un hymne à la jeunesse et à l'amour, un encouragement à braver le prude morale de la France giscardienne pour goûter au fruit défendu. Comme elle, elle nous redonne le goût des premier baisers volés, des étreintes furtives (dans les toilettes ? Ben oui, c'est arrivé à beaucoup de monde !) et des jeunes filles farouches mais pas trop. Bref, après l'adolescence, voici un hymne à la jeunesse et ça fait du bien ! Moralité (si on peut dire) très dans le ton de l'époque : L'amour est une aventure !!
19:40 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : sexe
08.03.2008
Jolie môme
Voici donc une pute, qui aime (?) ou en tout cas aimait peut-être ce qu'elle fait. "Sainte vierge des paumés", "infirmière des fantômes", elle se donne (se vend mais pas toujours) pour le plaisir d'hommes qui la laisseront tomber ensuite. Le vocabulaire soignant et religieux utilisé ici m'amène à faire un premier lien avec Marie-Madeleine, femme disciple de Jésus. Délivrée des démons par Jésus, elle le suit et elle est notamment, le premier témoin de sa résurrection ("infirmière des fantômes"). Selon certaines théories, Marie-Madeleine aurait été la femme du Christ et aurait eu des enfants avec lui. L'Eglise aurait étouffé ces faits par la force et la terreur et œuvré pour cacher la vérité, non seulement en occultant le rôle majeur joué par Marie Madeleine dans la transmission de l’enseignement de Jésus, mais encore en effaçant le mariage du Christ et de sa « disciple préférée ». Elle en aurait ensuite fait une prostituée pour condamner le désir charnel. En tout cas, dans la tradition chrétienne ultérieure, le rôle ambivalent de Marie-Madeleine comme pécheresse et comme guérisseuse est très présent. Selon une légende médiévale, elle serait venue se fixer en Provence ou elle est toujours l'objet d'un culte très vivace aux Saintes-Maries de la mer comme sainte guérisseuse et fécondatrice. Les gitans en particulier, la vénèrent tout particulièrement. Serait-ce pour cela qu'elle est la "sainte vierge des paumés" ?

Le texte ne se résume cependant pas à un "portrait de femme". Il raconte aussi l'histoire d'une déchéance. Celle d'une prostituée connue et désirée devenue une femme détruite et peut-être morte. Cette rupture temporelle est d'abord symbolisée par les écarts de niveau de langue : familier, argotique voire ordurier pour les couplets ; triste et mélancolique pour les refrains. Démonstration :
Les couplets : On y parle argent ("oseille","thune", "dollars", "sacs", "magot" ), sexe ("gigolos", "macs", "chatte", "siphon", "dégraisser l'oignon", "miches", "tailler", "se faire défoncer") , drogue ("coca", "clope"), arnaque ("gogos", "gravos", "sucée jusqu'à l'os"). Voila campé le monde de la fête, du sexe et de l'argent facile par une jeune fille qu'on devine à la fois naïve (elle finira d'ailleurs par se faire avoir) et passablement vulgaire comme en atteste son langage.
Changement de ton dans les refrains, nous voici au pays des amours lynchées. Le ton est celui de la déchéance, de la nostalgie et des regrets, thèmes que Thiéfaine maîtrise à la perfection. Plaisirs enfuis, fleurs flétries, passé irrattrapable et pour finir, la mort. Au fil des refrains, la déchéance et la solitude s'accentuent, au point que même le "salut" (spirituel et religieux s'entend) semble impossible, Un voile de brume recouvre cette vie et finit par recouvrir toute la chanson puisque le dernier couplet est lui aussi ancré dans le présent. La description d'une ex-fille de joie cadavérique et agonisante clôt ainsi la chanson sur une note totalement pessimiste.
Alors au final, hors de propos la référence à la "môme" Piaf ? Pas tant que cela si on considère non la prostitution mais l'itinéraire d'une femme qui va de succès en succès puis sombre dans l'alcool et les médicaments. Sinon, pour une histoire semblable (ascension, chute et mort d'une prostituée de luxe), une de mes lecture préférées reste le roman d'Emile Zola : Nana.

18:28 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : langue française, sexe


