04.04.2009
Agence tous risques
Suite logique à mon sens du "De l'amour", voici "L'agence des amants de Mme Müller". L'écriture de Thiéfaine s'organise ici pour décliner alternativement trois thèmes : le sexe, la folie, la mort. Cette agence est comme le double pervers et déjanté du texte précédent : Là ou s'installait la folie douce, voici venir le dérangement brutal ; là ou les mots faisaient le réel en dépit de son absurdité, ne subsistera plus que le doute, et un souvenir dont le héros ne saura plus finalement, s'il est véridique ou non.
Ce deuxième "poème en prose" se déroule sur un rythme funky accompagné de quelques bruitages bien caractéristiques des années 70, entre disco et psychédélisme. Tout a l'air d'aller bien, et pourtant, une angoisse sourde s'installe dès le début. On sait qu'un jour ou l'autre, cela finira mal, on sait que la police viendra, on sait que cette vie en apparence paisible (femme, enfants, appartement) disparaîtra... On ne sait pas au juste ce que le narrateur a à se reprocher, et lui-même le sait-il ? Peu importe au fond, puisqu'il est destiné à être arrêté...
Ce terrible et absurde sentiment de culpabilité est sans doute le premier thème du texte : "sombre histoire de moeurs", affaire de "madame Müller" (référence possible à la célèbre Mme Claude), tout semble indiquer que le narrateur en a gros sur la conscience en matière de sexe. Proxénète ? Peut-être, à moins que cette "agence des amants" ne soit une agence de gigolos pour riches dames en quête de compagnie. Nous en sommes réduits à des supputations, d'autant plus que le narrateur lui-même cherche à brouiller les pistes en se prétendant musicien...
Un musicien louche, un peu mac et un peu gigolo... Un vrai héros de cinéma en somme, qui aurait une double vie avec une femme rencontrée bien longtemps avant...
"Just a gigolo
everywhere I go
people know the part
I'm playing
Paid for every dance
selling each romance
every night some heart
betraying
There will come a day
youth will pass away
then what will they say
about me
When the end comes I know
they'll say just a gigolo
as life goes on
without me
'Cause I aint got nobody
nobody nobody cares for me
I'm so sad and lonely
sad and lonely sad and lonely
Won't some sweet mama
come and take a chance with me
cause I aint so bad"
Après cette première partie sous le double signe du sexe, mais aussi d'une certaine culpabilité, le texte bascule de façon radicale dans la deuxième partie... Parti d'une simple "névrose", le narrateur, se voit d'un seul coup happé, totalement envoûté par une femme qui lui apparaît et le subjugue sans qu'il puisse rien y faire. Ce passage en évoque irrésistiblement pour moi, un autre beaucoup plus célèbre :
" Ce fut comme une apparition : Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux". Gustave Flaubert, l'Education Sentimentale

Comment mieux rendre compte de ce "coup de foudre" ? De la même façon, le texte de Thiéfaine passe à l'imparfait pour mieux rendre compte de l'éblouissement qui frappe le narrateur. Ce choc est de déclencheur d'un véritable coup de folie où les mots, le sexe et la violence s'entremêlent pour faire basculer dans la folie. Ce thème du coup de foudre, du désir amoureux qui frappe sans qu'on s'y attende, est bien une autre suite logique de la chanson précédente. Alors même que le narrateur s'abîmait dans des occupations triviales, il n'était prêt à rien d'autre qu'à tomber... Tomber amoureux, tomber dans la folie. Là ou la rencontre amoureuse du "De l'amour..." semblait couler de source, celle de "l'agence" est brutale, fortuite, née d'un jeu d'amour et de hasard.
Rêve ? Cauchemar ? Folie ? Ce texte me paraît enfin, être le pendant du précédent en ce sens ou il développe la dérive dans une folie furieuse là ou le "De l'amour" immergeait le narrateur dans une douce folie qui l'éloignait du monde. Dans les deux cas, le constat reste le même : amour et raison ne font pas bon ménage, l'amour conduit tout droit à la folie. Mais on est en droit de se demander si, chez Thiéfaine, ce constat est réellement pessimiste. Dans une oeuvre qui fait la balance permanente entre Eros et Thanatos, instincts et principes de vie et de mort, l'auteur finit sans doute toujours par préférer Felix le dingue ou Hubert le rêveur, à Thiéfaine le "normal". Vivre en société sans imagination, avec femme et enfants, n'est-ce pas au final une "mort" plus terrible encore que la folie et l'enfermement ? Thiéfaine le réaffirmera bien haut des années plus tard, en écrivant le "Jeu de la folie". Je terminerai donc ce billet avec une référence à un ouvrage peu connu de Nerval, fou notoire. Les illuminés, c'est un peu l'éloge de la folie de Gérard de Nerval. Egarements du coeur, égarements de l'esprit, égarements de la chair aussi, ou Nervalporte haut le flambeau de sa folie au travers de personnage comme le magnifique Raoul Spifame, roi de Bicêtre.

De quoi se persuader une fois encore que Nerval est bien l'une des références fondamentales pour Thiéfaine.
Je terminerai cet article en remerciant David Starosta pour son soutien, et pour ses magnifiques reprises de Bashung. HFT 45 sur Dailymotion, allez-y voir, c'est un hommage extraordinaire à ce grand monsieur.
19:09 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sexe, mort
04.03.2009
Et s'envolent les filles...
En voici encore une, de chanson populaire détournée par le sieur Thiéfaine ! A l'origine sans doute de ce texte, une jolie chanson de marins : "Les filles de la Rochelle" :
"Sont les fill's de La Rochelle
Qu'ont armé un bâtiment
Pour aller faire la course
Dedans les mers du Levant
Ah la feuille s'envole, s'envole
Ah! la feuille s'envole au vent"
Une fois de plus, l'esprit compilateur et détourneur de Thiéfaine s'en donne à coeur joie. Cette ritournelle populaire est malaxée, mise à mal et finalement remixée pour en faire un refrain paillard dans la digne tradition des chants de carabins. Pourtant, le pastiche et le détournement ne sont pas si innocents qu'ils en ont l'air.
D'abord, à l'instar de "la fille du coupeur de joint", l'imitation et le détournement sont habiles et respectent les canons du genre : ritournelle reprise de façon régulière, musique sautillante comme une gigue, accent idoine quoique davantage franc-comtois que charentais (et o l'est in cagouillard qui z'ou dit !). De fait, tout commence comme bien des fois : "c'est l'histoire d'un pauvre gars...". Pauvre Martin, pauvre misère, pourrait-on penser alors à l'instar de Brassens...
"Pauvre Martin, pauvre misère
Creuse la terre, creuse le temps"
Et... tout bascule dès le second vers ! Ah le bougre, encore raté ! Le pauvre gars court la gueuse et la greluche, juché sur sa motocyclette. Bien vite alors, nous basculons dans le trivial et le gaillard : misère sexuelle, frustration... pour finir une fois de plus (la deuxième de l'album !) dans une zoophilie béate...
Alors, simple pochade ? Défoulement gaillard et paillard, chanson sans intérêt ? Je ne le pense pas, et à plusieurs titres. D'abord parce que Thiéfaine emprunte ici à une tradition de la chanson paillarde française qui a aussi inspiré les plus grands (Brassens et Perret entre autres). Rien de dégradant donc dans cet exercice que même les plus grands écrivains ont pratiqué... On peut citer les "exploits d'un jeune Don Juan" d'Appollinaire, les délires sexuels d'Artaud, Bataille, Céline ou encore ce fort joli quatrain :
"J'ai joué je ne sais ou
A un billard d'étrange sorte
Les billes restent à la porte
Et la queue entre dans le trou"
Et c'est de... Victor Hugo

Ceci pour dire que ce genre de texte s'inscrit dans une lignée que même les plus grands n'ont pas dédaignée et qui trouve son apogée à mon sens, dans l'oeuvre de Frederic Dard (le bien nommé) alias San Antonio.
Qu'il me soit permis enfin, de dire tout le bien que je pense de ce texte à titre purement personnel. Car il évoque pour moi, une époque à la fois triste et joyeuse, de frustration et de découverte mêlées : Mon adolescence. Ce texte sent le carburant de mobylette versé dans le réservoir, les fumées pétaradantes qui sortaient de l'engin, et bien sûr la vitesse dudit engin, inversement proportionnelle au bruit qu'il faisait. Ce texte fleure bon les sorties du samedi soir au "Macumba club", à la "Pitchouli" ou au "Miami" (noms garantis authentiques), la dragouille pas toujours couronnée de succès, les petites "pétasses" du samedi soir en mini-jupes qu'on regardait avec envie et qui étaient aussi peu à l'aise que nous en vérité. Ce texte me raconte un temps ou j'avais des jeans moule-burnes et la coupe de cheveux "mulet", un temps ou Cindy Lauper et Kim Wilde étaient des fantasmes qui enfièvraient nos nuits ("Oh girls, they wonna have fun") et ou les filles étaient des êtres étranges que nous avions tant de mal à comprendre. Ce texte me raconte enfin, mon pays d'origine, ma Saintonge ou j'ai vécu, ou on parle le "chérentais", ou "j'avons un habrail que tié badouères z'entandant reun". Pour tout celà, soyez remercié Mr Thiéfaine car vos textes me rendent heureux et me donnent à penser et à me souvenir... Merci encore.
Pour nous quitter, trois extraits de chansons que j'aime beaucoup :
"Tout au long de la vie qui pique,
On prend des beignes
À vouloir toucher les filles électriques,
Des sacrées châtaignes.
On retrouve, couché par terre,
L'effet uppercut.
Les filles, sans en avoir l'air,
Ça électrocute."
Souchon, Les filles électriques
"J'ai une tendresse particulière
Pour ces filles qui n'ont pas d'manières
Les hospitalières, les dociles
Vous les appelez les filles faciles
Celles qui marchandent pas leur corps
Ni pour des mots ni pour de l'or
Pour qui faut pas tout un débat
Ni pour leur haut ni pour leur bas
Pour quelques notes de guitare
Elles dormiront un peu plus tard (...)
Petite chanson d'reconnaissance
Pour ces stars d'mon adolescence
Je n'en ai oublié aucune
Chères et précieuses une à une"
Goldman, Les filles faciles
"Je n'étais pas de celles
A qui l'on fait la cour
Moi, j'étais de celles
Qui sont déjà d'accord
Vous veniez chez moi
Mais dès le lendemain
Vous refusiez en public
De me tenir la main"
Bénabar, Je suis de celles
Ce petit post est dédié aux filles de la Rochelle et d'ailleurs, aux filles de ma jeunesse et d'avant... Aux filles à qui je n'ai pas osé ou pas su dire les mots qu'il fallait, les mots que j'aurais bien voulu dire.
On est bien con, quand on n'a pas vingt ans et qu'on a peur d'aimer...
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Amour flou
"Laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à l'exception d'un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d'une fabrique - je suis loin d'être fixé sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots : « L'amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige."
André Breton, L'amour fou

Et oui, je me plais à croire que ce texte si simple en apparence du sieur Thiéfaine, est une incarnation certes déformée et grotesque mais bien vivante néanmoins, de ce texte magnifique -mon préféré surtout- d'André Breton.
Dans ce livre centré autour des hasards et coïncidences d'une rencontre amoureuse, ce récit apparemment déstructuré, Breton développe deux idées essentielles : La "beauté convulsive", magnifique image dont Thiéfaine a récemment tiré parti ("douceur convulsive des ventres funéraires") et la beauté d'être "aimé follement", ce qu'il finit par souhaiter à sa fille en une magnifique adresse finale.
Entre "beauté convulsive" qui fonde tout amour charnel et conditionne l'attrait sexuel, et amour platonique et de pur esprit, Breton situe "l'amour fou", point de rencontre des êtres et des sentiments... Regards échangés ("ils ont vu comme ils étaient beaux"), rencontres de hasard dans les transports en commun ("métro") et voilà l'amour fou qui transfigure deux personnes.
Simples "bêtes à dodo" condamnées au triste quotidien banal d'un métier sans joie, voilà deux êtres saisis par la passion charnelle et sensuelle. Deux êtres qui se trouvent et se complètent, qui s'enroulent sur eux-mêmes ("position de l'escargot", à tester !) et s'isolent du monde, même s'il s'agit de ne se retrouver que dans un "hôtel paumé aux murs glacés d'ennui". Deux êtres qui s'extirpent du quotidien pour un plaisir éphémère mais vu comme un "cadeau", pour un moment volé (ils vont d'ailleurs se perdre ensuite) qui agit comme une drogue euphorisante (allusion double sens au "pavot") dans ce moment ou il abandonne "ma racine à ta blessure".
Alors bien sûr, l'amour meurt. L'amour est mou, l'amour est flou, l'amour est saoûl... Et les histoires d'amour finissent mal en général. Qu'importe, de cette apparente pochade écrite par Thiéfaine, subsiste néanmoins le parfum de l'amour fou, ce ces moments de plaisir ou tout semble permis, ou le ciel et l'enfer partagent à deux, ou le quotidien même se transfigure sous l'effet du rêve, de l'imagination et de l'écriture...
Ben, ce n'est pas le surréalisme, ça ?
Si fait mon bon, ça l'est bien ça...
Alors, "l'amour mou", nouveau manifeste surréaliste ? Et pourquoi pas ?
Puisque vous êtes gentils et que je suis resté absent bien longtemps, deux petites citations pour la route :
"Ils sont arrivés se tenant par la main
L’air émerveillé de deux chérubins
Portant le soleil ils ont demandé
D’une voix tranquille un toit pour s’aimer"
Edith Piaf, Les amants d'un jour
"La mer en vous comme un cadeau
Et dans vos vagues enveloppée
Tandis que de vos doigts glacés
Vous m'inventez sur un seul mot
O Ma Frégate des hauts-fonds
Petite frangine du mal
Remettez-vous de la passion
Venez que je vous fasse mal
Je vous dirai des mots d'amour
Des mots de rien de tous les jours
Les mots du pire et du meilleur
Et puis des mots venus d'ailleurs
Je vous dirai que je t'aimais
Tu me diras que vous m'aimez
Vous me ferez ce que tu peux
Je vous dirai ce que tu veux"
Léo Ferré, L'amour fou
Et surtout, n'oubliez pas d'aimer !

23:06 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : sexe, surréalisme, amour, poésie
La fille au coeur d'acier
Tiens, pourquoi ce titre me direz-vous, au moment d'évoquer cette "groupie" d'un genre un peu particulier ? Et bien, j'invite ceux qui s'intéressent à Higelin à aller écouter ce magnifique album nommé "Irradié"... ça ne date pas d'hier, j'en conviens, mais je pense que vous ferez vous aussi quelques liens intéressants avec la chanson que je vais évoquer dans cet article.
Après une auto-analyse centrée sur l'amour de soi, place à l'amour physique ! Et quel physique ! Nous voici dans une typique relation masochiste entretenue par le personnage jouée par Thiéfaine. Masochiste car fondée sur la douleur physique, mais surtout car le personnage y jouit d'une inversion des valeurs et des hiérarchies. Une "groupie" est traditionnellement une "fan" inconditionnelle, béate d'admiration et éperdue d'amour :
"Elle passe ses nuits sans dormir
A gâcher son bel avenir
La groupie du pianiste"
Michel Berger bien sûr, je n'ai pas pu y résister !
Cette inversion des hiérarchies est accentuée par les multiples humiliations (travestissement, zoophilie) et tortures subies par le héros : rasoir, couteau, nerf de boeuf, chaîne de vélo, la liste est impressionnante. Cette relation est bien sûr développée sur un ton badin, mais l'apparente futilité du texte ne saurait masquer le message. Au final, les deux amants sont heureux ! Heureux car sans complexes, heureux car allant au bout de leurs envies, heureux car assumant leur fantasmes, y compris la jeune fille qui essaie ses instruments sur elle-même. Détournement pervers du "jouissez sans entraves" soixante-huitard ? Un peu. Un peu aussi de cette vision très thiéfainienne des femmes : fortes car assumant leur sexualité, fortes car sans chichis ni manières, avec leurs idées et leurs problèmes.
Cette groupie virulente et dominatrice, ange et démon à la fois, douce et perverse, vierge et putain, est la première d'une longue liste de personnages féminins chez Thiéfaine : Lilith bien sûr, mais surtout la "Sweet Ammanite Phalloïde Queen" et la "Go qui cache pas ses blèmes" (noter à ce propos la récurrence du "c'est juste une"). Femme forte, dominatrice et tentatrice, femme jouisseuse sans complexe, femme fragile aussi. Ce personnage féminin archétypal est celui de la femme éternelle, attirant l'homme mais le piégeant aussi : Eve, Lilith, Salomé et bien d'autres !

A ceux qui trouveraient que cette interprétation d'une relation sado-masochiste va un peu loin dans l'extrapolation vers des visions biblico-mythiques, je répondrai avec cette citation de Leopold Von Sacher-Masoch (oui, celui dont vient le mot "masochisme", mais il était d'abord un grand écrivain) :
« la femme, telle que la nature l'a faite, et telle qu'elle attire l'homme de nos jours, est son ennemie et ne saurait être que son esclave ou bien son tyran, mais jamais sa compagne. Cela, elle ne pourra l'être que lorsqu'elle sera son égale en droits, son égale aussi par son éducation et par son travail ».
In La Venus à la fourrure
Là, pour le coup, j'attends des commentaires de ces dames et demoiselles !

23:05 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : sexe, amour, masochisme, religion
De l'âme, de là, de loin...
Nous voici donc de nouveau branchés sur le hasard, pour cette chronique du troisième album du sieur Hubert. Nyctalopus airlines reprend son envol et le commandant de bord a rattaché sa ceinture... Moteur !
Un troisième album fort mésestimé... Et par Thiéfaine lui-même pour commencer ! Il a été écrit qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que de "fonds de tiroir", que Thiéfaine se contentait d'en finir avec son "trésor de guerre" ( dans l'excellente revue Chorus). Thiéfaine l'a dit et redit, il ne se sentait plus lui-même au moment de la réalisation de cet album et il en a largement délégué la réalisation. Bref, ce serait un album de fin de cycle et da qualité fort médiocre.
Revenons au réel, c'est-à-dire à l'album lui-même. Il appartient incontestablement au même cycle que les deux précédents : Les pieds au mur dans le premier, de dos dans le second, voilà l'artiste qui se dévoile dans le troisième, affublé d'un dérisoire nez rouge et de superbes bacchantes. C'est le dernier avatar du Thiéfaine folkeux et absurde, de ce personnage décalé qu'il avait mis en scène dans ces premiers albums. Ce hippie lunaire va bientôt céder à la place à un rocker dur féru de poésie urbaine, de guitares saturées et d'ambiances musicales new wave. Les seventies cèdent place aux eighties, le noir sera bientôt de rigueur et la mélancolie des âmes gagnera nos pensées adolescentes.... Album de transition, de réflexion, de doute ou l'artiste questionne son identité personnelle et artistique, album de passage. Album qu'on aurait alors tendance à voir seulement pour ce qu'il clôt et non pour ce qu'il promet.
Mais au fait, est-ce vraiment cela que cet album ? Une fois de plus à mon sens, Thiéfaine a trompé son monde !
Un album peu important... dont deux titres sont encore repris en concert par l'artiste près de 30 ans après...
Un album de raccroc, pauvre et peu construit... avec une richesse et une variété musicale en fait remarquable !
Un album décousu... qui s'organise selon une thématique bien précise !
Un album secondaire... qui contient au moins un texte fabuleux du monsieur... mais je ne vous dirai pas lequel ! ;))
A mon sens, l'album s'organise en deux parties qui déclinent une même thématique : L'AMOUR, au travers de ses rêveries sentimentales, de ses élans quasi métaphysiques et de ses réalités fort charnelles. Le titre emprunte au "De l'amour" de Stendhal avant de dériver vers une gaillardise assumée.
La première partie contient les 5 premières chansons, "comme un chien dans un cimetière" agissant comme un pont au-dessus d'une eau trouble. Cette partie décline des formes d'amour très physiques : sado-masochisme, nymphomanie, exhibitionnisme et même zoophilie ! De l'amour de soi (psychanalyse du singe) au dégoût de soi-même (comme un chien dans un cimetière), à la première ou à la troisième personne, voilà le Hubert (ou le Félix, ou le Thiéfaine, ou l'un après l'autre) qui expérimente les mille et une facettes de l'amour. Ce voyage se fait aussi au gré d'une grande variété musicale : rock, folk, reggae, pop sont convoqués au fil de cette déambulation rigolarde et assumée... Qui se clôt néanmoins sur un constat fort désespéré : ennui général, espoir néant ! L'amour physique est sans issue...
Place donc à une deuxième partie (les 3 derniers morceaux) qui se place carrément sous le signe de la mélancolie ! Ne pas se laisser abuser par le groove fonky de "l'agence des amants de madame Müller" : ça groove certes, ça jouit aussi, mais la fin est carrément calamiteuse. Entre quatre murs, le personnage ne sait vraiment plus qui il est. Cette folie destructrice, qui éparpille des morceaux de conscience aux quatre coins de l'âme, est bien la conséquence de l'amour ! Cette mélancolie qui vous prend et ne vous lâche plus, elle est bien aussi la conséquence de l'amour ! Il est notable d'ailleurs que lorsque Thiéfaine a réécrit les paroles de "Psychanalyse du singe", il insiste sur les ravages physiques... de l'amour ("l'affreux rire de l'idiot") auxquels "le jeu de la folie" fait aussi allusion (la syphilis de Baudelaire).
L'amour rend aveugle, fou et mélancolique... Voilà pourquoi cet album est pour moi, le frère aîné de "Scandale mélancolique". Aussi varié musicalement, aussi décousu à la première écoute, aussi profond en réalité ! Album de remise en cause, de prise de distance ou paradoxalement et parce qu'il s'en désintéressait, l'artiste se livre à coeur découvert. Le dernier morceau, le chef-d'oeuvre de l'album à mon sens (ça y est, je l'ai dit !) est symptomatique de tout cela car il annonce les grands textes des albums à venir.

23:03 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : sexe, drogue, ego-trip-transit, musique, amour
28.02.2009
Faites l'amour, pas la guerre
"Enfermé dans les cabinets" est une "hippie song". Et oui ! Bon, je vous l'accorde, c'est difficile à accepter comme idée, de prime abord. Mais lisez plutôt : "Make love, not war" disait les hippies.
La chanson toute entière se développe autour de cette opposition. D'abord le vocabulaire guerrier : "Mitrailleuse, barbelés, tenue léopard, cartes". Voila pour dresser le portrait de guerriers d'opérette, en l'occurrence la famille de la jeune fille. Famille de vétérans des guerres coloniales (Algérie et Tonkin), amis qu'on devine glauques à souhait, chasseurs de préférence, armés jusqu'aux dents. Cela ne vous rappelle rien ?
Et oui, voici l'adjudant kronenbourg ! Et voici bien sûr, son inséparable compagnon croqué par Cabu : Mon beauf !
Nous voila donc avec les héros, aux prises avec une bande de beaufs fachos, crétins et "fana-mili". Tout l'art de Thiéfaine ici, est de brosser un portrait féroce, au travers d'une porte de cabinets, d'une France hideuse, extrême-droitière, traditionaliste et pétainiste. Cette même France dont il fera plus tard le portrait à charge dans "exercice de simple provocation". Tout y passe : la nostalgie des guerres coloniales, le goût de la torture, la haine primale et agressive pour toute personne un peu différente (et le Thiéfaine chevelu en est une, de personne différente !). Bien sûr, quelques références sympas peuvent venir à l'esprit :Rasé c'est plein de tristesse et de kif
Tu te vois encore en tenue léopard bourrée d'explosifs
Sauter de ton aéroplane
La nostalgie camarade, la nostalgie camarade"
Y a une espèce de barbouze
Qui surveille les entrées,
Qui tire sur tout c' qui bouge,
Surtout si c'est bronzé,
Passe ses nuits dans les caves
Avec son Beretta,
Traque les mômes qui chouravent
Le pinard aux bourgeois.
Y s' recrée l'Indochine
Dans sa p'tite vie d' peigne cul.
Sa femme sort pas d' la cuisine,
Sinon y cogne dessus.
Il est tellement givré
Que même dans la Légion
Z'ont fini par le j'ter,
C'est vous dire s'il est con!"
Et en face ? Et bien, deux héros amoureux, jeunes et beaux ! Modernes aventuriers des gogues, Roméo et Juliette des chiottes, ils alternent le sublime et le grotesque avec aisance. De fait, cette chanson n'est pas sans rapport avec "la fille du coupeur de joint". Comme elle, c'est un hymne à la jeunesse et à l'amour, un encouragement à braver le prude morale de la France giscardienne pour goûter au fruit défendu. Comme elle, elle nous redonne le goût des premier baisers volés, des étreintes furtives (dans les toilettes ? Ben oui, c'est arrivé à beaucoup de monde !) et des jeunes filles farouches mais pas trop. Bref, après l'adolescence, voici un hymne à la jeunesse et ça fait du bien ! Moralité (si on peut dire) très dans le ton de l'époque : L'amour est une aventure !!
11:28 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : sexe, amour
Jolie môme
Voici donc une pute, qui aime (?) ou en tout cas aimait peut-être ce qu'elle fait. "Sainte vierge des paumés", "infirmière des fantômes", elle se donne (se vend mais pas toujours) pour le plaisir d'hommes qui la laisseront tomber ensuite. Le vocabulaire soignant et religieux utilisé ici m'amène à faire un premier lien avec Marie-Madeleine, femme disciple de Jésus. Délivrée des démons par Jésus, elle le suit et elle est notamment, le premier témoin de sa résurrection ("infirmière des fantômes"). Selon certaines théories, Marie-Madeleine aurait été la femme du Christ et aurait eu des enfants avec lui. L'Eglise aurait étouffé ces faits par la force et la terreur et œuvré pour cacher la vérité, non seulement en occultant le rôle majeur joué par Marie Madeleine dans la transmission de l’enseignement de Jésus, mais encore en effaçant le mariage du Christ et de sa « disciple préférée ». Elle en aurait ensuite fait une prostituée pour condamner le désir charnel. En tout cas, dans la tradition chrétienne ultérieure, le rôle ambivalent de Marie-Madeleine comme pécheresse et comme guérisseuse est très présent. Selon une légende médiévale, elle serait venue se fixer en Provence ou elle est toujours l'objet d'un culte très vivace aux Saintes-Maries de la mer comme sainte guérisseuse et fécondatrice. Les gitans en particulier, la vénèrent tout particulièrement. Serait-ce pour cela qu'elle est la "sainte vierge des paumés" ?

Le texte ne se résume cependant pas à un "portrait de femme". Il raconte aussi l'histoire d'une déchéance. Celle d'une prostituée connue et désirée devenue une femme détruite et peut-être morte. Cette rupture temporelle est d'abord symbolisée par les écarts de niveau de langue : familier, argotique voire ordurier pour les couplets ; triste et mélancolique pour les refrains. Démonstration :
Les couplets : On y parle argent ("oseille","thune", "dollars", "sacs", "magot" ), sexe ("gigolos", "macs", "chatte", "siphon", "dégraisser l'oignon", "miches", "tailler", "se faire défoncer") , drogue ("coca", "clope"), arnaque ("gogos", "gravos", "sucée jusqu'à l'os"). Voila campé le monde de la fête, du sexe et de l'argent facile par une jeune fille qu'on devine à la fois naïve (elle finira d'ailleurs par se faire avoir) et passablement vulgaire comme en atteste son langage.
Changement de ton dans les refrains, nous voici au pays des amours lynchées. Le ton est celui de la déchéance, de la nostalgie et des regrets, thèmes que Thiéfaine maîtrise à la perfection. Plaisirs enfuis, fleurs flétries, passé irrattrapable et pour finir, la mort. Au fil des refrains, la déchéance et la solitude s'accentuent, au point que même le "salut" (spirituel et religieux s'entend) semble impossible, Un voile de brume recouvre cette vie et finit par recouvrir toute la chanson puisque le dernier couplet est lui aussi ancré dans le présent. La description d'une ex-fille de joie cadavérique et agonisante clôt ainsi la chanson sur une note totalement pessimiste.
Alors au final, hors de propos la référence à la "môme" Piaf ? Pas tant que cela si on considère non la prostitution mais l'itinéraire d'une femme qui va de succès en succès puis sombre dans l'alcool et les médicaments. Sinon, pour une histoire semblable (ascension, chute et mort d'une prostituée de luxe), une de mes lecture préférées reste le roman d'Emile Zola : Nana.

Voila. A bientôt pour une prochaine analyse !
11:25 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : langue française, sexe
Première séance
Mais sans aller aussi loin, voyons comment s'organise cette entreprise de démolition forcenée et méthodique. Nous sommes bien dans un film américain, tous les ingrédients sont là et montrent bien qu'au delà du ricanement, Thiéfaine connaît et apprécie ses classiques. Voici la femme fatale :
Je l'ai fait énorme, le beau gosse, pour que vous puissiez sentir le magnétisme qui émane de sa personne... ;-). Oui je sais, je réussis bien autoportraits ;-)11:23 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, sexe