08.05.2008

Le diable par la queue

"La queue", chanson autobiographique ? Sans doute, mais pas seulement. Dans un deuxième album plus fouillé et "mature", Thiéfaine prend le temps à plusieurs reprise, de se retourner sur son passé et son parcours. La construction du texte est à cet égard limpide : couplets en deux quatrains (rimes en "èr" pour le premier, en "o" pour le second), refrain différent introduit par la notion de rêve. Cette construction oppose un quotidien fait d'errance et de désillusions, à un "ailleurs" rêvé et fantasmatique marqué par un détournement des obsessions de Thiéfaine.

Les couplets : l'errance marquée par la marche et l'attente, est tout autant morale que physique. La déchéance du personnage se marque par le manque ("soupe populaire"), la drogue ("chauffer ma cuillère") et la mendicité. Dans cet envers du "on the road again", rien ni personne ne peut apporter de l'espoir : ni l'utopie beatnik ("babas-schizos"), ni la politique (des manifestations inutiles de Bastille à Nation), ni la spiritualité qui dégénère en aliénation sectaire (la secte Moon), ni même l'amour. Ce dernier est aussi foulé au pied, réduit à des étreintes sans joie (le devoir conjugal du samedi soir) ou à des rencontres sordides dans des "petits coins pervers". Enfin, la possession de biens de consommation n'apporte rien non plus, puisque Darty est mis dans le même sac que Moon.
De fait, au travers de ces énumérations, se dessine une description de la galère physique et morale d'un individu perdu dans un monde qui le ballote et l'entraîne dans un sens ou dans l'autre. A chaque phrase éclate un sentiment d'absurdité et de non-sens. Rien ne sert à rien finalement, la vie se résume à une longue file d'attente qui se termine par des désillusions. Sont notamment visées dans ce texte, l'armée et la religion sous toutes ses formes (sectes ou bonnes soeurs dans des cas extrêmes). Dans le registre de l'attente absurde et inutile d'on ne sait qui ou quoi, voici un petit extrait qui m'a paru judicieux :

"VLADIMIR
Nous sommes contents.
ESTRAGON
Nous sommes contents. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant qu'on est contents ?
VLADIMIR
On attend Godot.
ESTRAGON
C'est vrai.
VLADIMIR
Il y a du nouveau ici depuis hier.
ESTRAGON
On n'était pas là hier.
VLADIMIR
Tu ne te rappelles pas. Il s'en est fallu d'un cheveu qu'on se soit pendu. Qu'on -se- soit- pendu. Mais tu n'as pas voulu. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON
Tu l'as rêvé.
VLADIMIR
Est-ce possible que tu aies oublié déjà ?
ESTRAGON
Je suis comme ça. Ou j'oublie tout de suite ou je n'oublie jamais."

Samuel Beckett, En attendant Godot, Acte 2.

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 Pourtant, cet texte ne m'apparaît pas comme totalement pessimiste. En effet et de manière paradoxale, les refrains ouvrent une porte de sortie réelle quoique insolite. A la manière des surréalistes, c'est dans ses rêves, dans le "gel obscur de son mental", que le personnage transcende et combat ses doutes et ses démons intérieurs. En se rêvant en arme de combat, il conquiert une forme de toute-puissance (y compris sexuelle, voir le jeu de mots sur "se faire sauter"). Cette même puissance lui permet de toucher aux interdits sexuels et religieux à la fois, ce "slip de carmélite" lui offrant la protection, jusqu'à une paix finale que lui apporterait la mort.
Calme et douceur, lumières tamisées, le personnage "enfin solitaire" se sera alors trouvé et pourra se reposer l'âme. Paix illusoire sans doute, obtenue au prix d'un détournement de ses obsessions et de ses peurs. Mais une paix quand même, au bout de longues années. Pour illustrer ce propos, je vous propose un petit lien avec un extrait archi-connu et rebattu, mais qui me semble avoir du sens ici :

 

" Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité."
Châteaubriand, dernières phrases des Mémoires d'Outre-tombe.

 

23.03.2008

Oedipe et Icare sont dans un bateau

Les "variations" sont un texte très personnel de Thiéfaine. Il est axé d'abord sur le parlé, tel un texte de théâtre qui se dirait avec accompagnement musical. Le phrasé suit les variations des états d'âme du personnage : paniqué d'abord, sombrant ensuite dans la folie et finalement se retrouvant dans une quiétude bienheureuse dont il est permis de se demander l'origine. Cette progression se fait par une association d'idée qui se traduisent par des jeux de mots en escalier qui renvoient tous au thème des peurs. Peurs primales de l'enfant au moment d'aller à l'école  : qui n'a pas rêvé un jour qu'il arrivait à l'école sans avoir fait ses devoirs, ou sans s'être habillé correctement, ou qu'il arrivait au travail sans avoir préparé une chose importante ? Le texte nous renvoie ici à ces terreurs irrationnelles qui ont besoin pour être exorcisées, de la tutelle bienveillante et protectrice des parents : peur des blessures, peur de la mort, peur du froid, peur du noir. Peurs liées à l'intime, aux pulsions, aux fluides corporels (le sang), qui nécessitent d'abord qu'elles soient expulsées pour être exorcisées. Ma petite correspondance sera aujourd'hui, pour un célèbre tableau de Munch, "le cri" :
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Le texte de Thiéfaine est aussi à mon sens, une variation sur la place maternelle dans une vie d'enfant. Prot164026623.jpgection nécessaire et obligée, qui peut vite devenir étouffante. D'ou le double besoin de dépasser le complexe d' Œdipe pour devenir un homme à son tour, et de prendre son envol hors du "nid" familial tel Icare s'échappant en volant et se brûlant les ailes pour ne pas avoir écouté les conseils de son père.
 
Nous sommes ici dans l'idée que s'enfuir et s'émanciper comporte des risques et implique d'assumer ses propres peurs, ses angoisses et ses craintes de ne pas réussir. Beau parallèle avec Thiéfaine se décidant un jour à "monter" à la capitale et à proposer ses textes et ses chansons au rique de l'échec. Une histoire qui finalement nous concerne tous.

02.03.2008

Retour au terrier

Après deux semaines d'absence pour diverses raisons, le travail et les vacances étant les plus importantes, le renard est de retour au terrier ! Les analyses des textes d'Hubert vont donc reprendre incessamment. Et y'a du boulot, parce que le goupil a sérieusement molli du clavier ces derniers temps !

Sinon, j'ai quand même pris le temps d'ajouter dans les liens, le très beau blog de Lorelei22, nouvelle venue dans la galaxie et fan de bon ciné (entre autres).
Bienvenue à toi !

Voila. Sur ce, à bientôt tout le monde pour le prochain article ! 

28.01.2008

Triste bohème...

Fox is back, pour la présentation du morceau suivant : La dèche, le twist et le reste. Morceau charnière dans l'album, car morceau en déséquilibre permanent, sans cesse au bord de la chute.
La chute et la "déchéance" sont bien au coeur de ce texte. Sur une musique très classique ou s'égrènent des notes pianotées, le décor est tout de suite posé : misère, saleté, alcoolisme, malnutrition. Ce qui frappe d'emblée, c'est le procédé d'accumulation utilisé en permanence : les champs lexicaux de la misère, de la saleté, du désespoir sont utilisés en permanence. Les mots (adjectifs qualificatifs notamment) ne cessent d'affluer pour enfoncer un peu plus les personnages : "bidon, lamentable, invendable" et encore "haillons, naufrage". Déchéance financière, morale et physique qui semble ne pas avoir de fin. Chaque couplet semble construit pour nous pousser un peu plus dans une ambiance glauque et oppressante à souhait : misère et alcoolisme dans le premier, famine et prostitution dans le second, drogue dans le troisième. Ce texte se clôt sur une vision extrêmement pessimiste puisque même la séparation du couple semble improbable.
De par les thèmes abordés, ce texte se relie à de nombreux précédents qui traitent de la misère des artistes. Aznavour et Brassens entre autres, ont chanté le vie d'artiste bohème et sans le sou. Leurs chansons sont néanmoins teintées, au delà de la difficulté de la vie, d'un optimisme bien présent. Aznavour est nostalgique de sa "bohème", Brassens est sauvé par les amis ("la Jeanne", "l'auvergnat") ou par l'amour ("J'ai rendez-vous avec vous"). Point de tout cela chez Thiéfaine, c'est un pessimisme radical qui se traduit par deux conséquences : la chute physique (malnutrition) et surtout morale : prostitution, alcoolisme et drogue. A ce titre, Thiéfaine est plus proche ici, d'une description brute de la misère, que d'un idéal romantique et presque idéalisé de l'artiste "maudit". Par comparaison, lisons ce qu'en écrit Rimbaud :
 
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Plaisir des sens, béatitude et bonheur de la liberté et du voyage.  Voila à quoi rêvent tous les jeunes poètes. Mais la réalité est plus cruelle et même l'amour, y compris physique, ne parvient plus à réunir les amants. A ce titre, cette chanson peut être considérée comme un "anti Lorelei" et un "anti je t'en remets au vent". Ici, pas de séparation à l'amiable qui sauverait au moins quelques sentiments. Pas non plus, de désirs et de jouissance qui permettrait aux amants d'oublier quelque peu le désespoir quotidien. Entre une "môme kaléidoscope" qui n'a même pas la joie mener la grande vie et un "désespoir de la chanson française", la chanson dresse un constat totalement pessimiste et noir, sans autre issue possible qu'une improbable séparation. Dans ce déluge de tristesse, on ne peut que penser à certains portraits de Modigliani, quand il se représente miséreux et malade.

1268c4c9c0d0588e6be1ab90c682b08a.gifL'infinie tristesse de ces visages me semble une bonne illustration de ce texte...

Heureusement que le prochain morceau de l'album, va redonner du peps à l'ensemble ! 

Pour finir, un lien bien sympa sur un blog ou une fructueuse comparaison Thiéfaine-Bashung est développée. Instructif, intelligent et passionnant !
http://fatrazie.centerblog.net/217651-Bashung--Thiefaine--meme-combat

02.12.2007

Recette d'un week-end pour oublier qu'il fait vraiment un temps pourri...

Prenez un samedi midi et des gens que vous aimez.
Ajoutez un bon repas arrosé de muscadet, une fort intéressante conversation, un café et une ch'tite poire...
Pour alléger l'ensemble, délayez dans une bonne sieste et laissez reposer.
Quand l'ensemble est bien prêt, placez successivement une couche de visite d'expo avec la meilleure des guides, une couche d'achats de vieilles BD au marché du coin et une couche de promenade en ville.
Enfournez l'ensemble dans un resto pour une grande bouffe entre copains (prenez plus de 20 copains ou prêts à le devenir). Parlez, mangez et buvez. Rentrez, dormez et laissez mijoter à feu doux.
Prenez enfin un dimanche midi, saupoudrez des restes du jour d'avant et mélangez à un excellent repas arrosé de Margaux cru bourgeois. Laissez aller la discussion, mettez-vous à l'aise, commentez abondamment les âneries qui passent à la télé.
Et surtout, dégustez et savourez !
 
Elle est pas belle, la vie ? 

01.10.2007

Un week-end banal en banlieue ordinaire

Bon, on va laisser le rugby quelque temps. Inutile de s'apesantir sur les heurts et malheurs de l'équipe de France et sur son inutile victoire face à la Georgie. De toute façon, j'ai regardé le match dans une ambiance de fin de repas dominical fort bien arrosé. Voila qui n'aide pas à la compréhension des subtilités tactico-stratégiques du jeu à quinze. Par contre, c'était idéal pour apprécier Irlande-Argentine. Que voila un match viril ! Du sang, du tampon, de la mêlée et du jeu au pied !! Argentin, quoi... J'avais prévu d'aller fêter ça dans le quartier de la soif, mais je crois que j'étais suffisamment chargé à la fin des matches et du repas ! Moralité : le rugby, ça donne soif !

Sinon, ce billet consacré à mon dernier week-end, est aussi l'occasion de signaler l'ouverture d'un lieu bien sympa : la "petite scène" à Corbeil, pas loin donc de Viry. Petite scène ouverte à qui veut bien, située dans l'enceinte de la MJC. Je sais, ça fait un peu "années 70-80", les MJC, mais combien de bons groupes ou de grands artiste ont débuté là ? Hein ? Enfin, "combien", c'est une figure de style, vu que je ne sais justement pas combien... Bref, samedi soir, c'était un groupe de flamenco qui faisait l'ouverture. Ma doué, la vitesse des doigts ! A vous dégoûter de gratouiller votre guitare... Sinon, la communauté espagnole des environs était là, et l'ambiance avec. Bref, c'est petit, bien aménagé, sympa et convivial, parfait pour l'ambiance. C'est en banlieue et un peu de copinage, ça fait du bien.

Il faut dire aussi que le week-end précédent, ç'avait été plutôt "zoziaus in the country". Bourgogne et Berry au programme, avec de bons hôtels et des restos tout aussi bien. L'occasion de vérifier que même en plein centre de la France, on sait profiter de la vie. Mais je crois que je vais vous ajouter des photos dans l'album "Douce France", pour que vous puissiez vous en rendre compte. Ce sera bientôt fait.

Enfin, pour terminer ce billet hétéroclite, le traditionnel tour des requêtes tapées dans les moteurs de recherche pour accéder à ce blog. Dans les trucs rigolos de ces deux derniers mois, nous avons : "nains de Fort Boyard", "héros homosexuels dans la SF", "chants supporters argentins",  "pickpocket truc" (?!) et "prof d'allemand pas sadique et sympa". Mystères de la nature humaine... Pour finir, une autre stat amusante : Entre 15 et 20 % des visiteurs de ce blog (Un sur cinq les meilleurs mois) me rend visite... Entre minuit et cinq heures du matin. Je vois que certains passent les nuits à "s'attendre jusqu'au matin".

Moi en tout cas, je vais me coucher. Bonne nuit à tous.

29.09.2007

Etre ou ne pas être beauf

Lu dans Libération cette semaine, à propos d'un film qui sort sur Ian Curtis :
"On écoutait seul Joy dans sa chambre parce que les autres mecs du lycée étaient des beaufs infâmes et qu'ils écoutaient Hubert-Félix Thiéfaine".

Ou on apprend qu'il est impossible d'écouter Thiéfaine ET Joy Division. Pourtant, bien des thématiques sont communes à Thiéfaine et Curtis, dans ces années 80. Ce sont deux sombres poètes, qui parlent du mal de vivre et de la difficulté d'être. La musique n'est parfois pas si éloignée (voir l'album "alambic sortie sud", avec les guitares aux accents délicieusement décadents). Bref, on y apprend que Libération s'arroge le droit de dire qui doit écouter quoi.
Ou on apprend aussi qui est beauf et qui ne l'est pas. Typique aussi, du parisianisme bobo-branchouillo-méprisant des pages "culture" de Libé. On y apprend donc qu'un journaleux de Libé s'installe en arbitre des élégances. Bravo !
 
Et ? Et ce sera tout. Inutile de faire davantage de pub à ce triste sire. Je m'en vais de ce pas, réécouter Thiéfaine. Avec plaisir, et pas tout seul dans ma chambre ;)) 
Bonne écoute à tous les fans d'Hubert (et à ceux de Joy aussi). 

26.08.2007

Ma madeleine à moi

Entre deux notes sur Berlin et/ou le RER D, il faut quand même que je trouve le temps de vous parler de ma dernière virée au pays. Oui, le pays gabaye, bien sûr. Entre Prague et Noirmoutier, Sea-Line et moi avons fait un petit détour par chez mes parents. L'occasion rêvée de servir de guide à ma belle pour lui faire découvrir quelques merveilles de mon pays. Nous sommes donc allés voir la citadelle de Blaye. Bel édifice, noyé de soleil ce jour-là, ce qui nous a donné l'occasion de faire quelques photos (voir l'album "Douce France"). Des vieilles pierres, une vue superbe et romantique sur la Gironde, une bonne salade dans un petit resto local. Du bonheur...
Ouais... Sauf que Blaye, depuis mon souvenir lycéen , n'a pas beaucoup changé. Toujours 5000 habitants environ, toujours ces rues mortes qui fleurent bon la province endormie, toujours cette mentalité, comment dire... blayaise ! Un exemple ? Et bien, nous avions envie de nous abreuver et nous sustenter dans l'unique crêperie de la citadelle. Cadre sympa, rue avenante, jolie terrasse dans le quartier habité (car la citadelle est habitée), bref tout était parfait. Mais :

NOUS- Bonjour, pouvons-nous nous asseoir ?
LA SERVEUSE REVECHE- Ou vous voulez, mais PAS à une table de quatre !!!
NOUS- Les autres tables (de  deux) sont en plein soleil.
LA S. R.- Installez-vous ou vous voulez, mais PAS à une table de quatre !

Et elle nous tourne les talons. Du coup, nous sommes allés manger dans une petite brasserie sur le port. Il convient de préciser que 5 ou 6 personnes tout au plus, garnissaient la terrasse. Comme un condensé de l'esprit blayais, prétentieux et pétant plus haut que son derrière. De fait, à part les souterrains de la citadelle et la découverte d'Hubert, je n'y ai pas vraiment de souvenirs intéressants. Mais les souterrains sont maintenant accessibles uniquement par visite guidée. Qu'ils me laissent la faire cette visite ! J'en aurai, moi, des anecdotes croustillantes et authentiques ! Du rire, du sexe et du frisson ! Garanti !
Bon. Laissons Blaye de côté pour arriver au sujet de cette note. Un peu long, je sais, mais c'est ainsi. Lors de ce séjour, je suis allé fouiner dans le garage de la vieille maison de pépé, côté paternel. Derrière le garage, une petite pièce, ancienne buanderie, mais aussi entrepôts à... à plein de choses, en fait. En gabaye, on appelle ça "ine souillarde". Bref, c'est une petite pièce, avec au fond, des casiers à bouteilles. Et là, découverte ! Laissées là lors du déménagement de pépé de la maison, quelques bouteilles de rouge, antédiluviennes et non identifiées. Nous en ouvrons une : surprise, le vin est encore bon ! Et je commence à me dire que je sais ce que c'est...
Le soir même, mon père, en fin tastevin, confirma mes sensations. Vingt-sept ans d'âge ! Dernière cuvée embouteillée en provenance de vignes situées assez loin de chez nous, et perdues lors d'un remembrement en 1980. Pour garder un souvenir, mon père en avait fait une petite cuvée. Nous la buvions régulièrement, pour les bonnes occasions. C'est un de ces vins tout simples, mais bien vieillis, avec ce goût boisé qui fait le charme des vins vieux et non traités. Ce vin, c'est ma madeleine à moi. Il évoque nos jeux d'enfants dans un petit bois à côté de la vigne, quand nous étions encore trop jeunes pour participer aux vendanges. Et aussi, un vieux moulin en ruines qui se dressait (se dresse toujours d'ailleurs) sur la butte ; nous y montions jouer et dominer le monde, avec chaque soir, une petite lumière de soleil descendant qui faisait la vigne différente à chaque fois. Et puis aussi, la vieille Ami 8 de mon père et la Simca de mon grand-père. Pendant que les vendangeurs travaillaient, je m'installais au volant pour jouer à conduire.
Ce vin, encore bon presque 30 ans après, c'est aussi comme un petit échantillon du talent de mon père et de mon grand-père. Car s'il a tenu, c'est aussi grâce à la cire "maison" de pépé, pour envelopper le bouchon. Comme un petit trésor venu de l'enfance, et comme un joli petit fruit. Le fruit modeste du talent des hommes de cette terre, des hommes du pays gabaye. Pour me souvenir que je suis fier d'être né là-bas.
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23.08.2007

Vu et entendu

Cinq jours déjà, que j'arpente de nouveau l'asphalte parisien. Plutôt mouillé d'ailleurs l'asphalte, mais on va faire abstraction du temps de merde pour livrer quelques impressions de retour. Quoique ça n'est pas si facile, de laisser la pluie de côté. Hier, en rentrant du taf, on se serait cru en pleine mousson. Sans rire ! Des trombes d'eau, que même le parapluie, il avait mal ! D'ailleurs aujourd'hui, le vent aidant, il a rendu l'âme... RIP... Et puis, se dire qu'on est au mois d'août alors qu'on attend le RER D en gare de Saint-Denis, qu'il pleut à verse et que le ciel reste d'un gris uniforme, ça donne envie moyen ! C'est pourtant, depuis mardi, le quotidien foxyesque. Et alors, il a vu et entendu quoi, le Foxy, pour justifier le titre de la présente note ?
J'ai entendu le premier message SNCF nous indiquant que "par suite, blabla", il y aurait du retard sur la ligne. Nous avons eu droit au premier "bagage sans surveillance" en gare du Châtelet, ainsi qu'à deux ou trois incidents divers. La routine, quoi. Ce matin, avec les horaires d'été, Juvisy-Saint-Denis : 1 heure et demi ! Faut quand même le faire.
J'ai vu que la rénovation de la gare de Saint-Denis n'est pas terminée. C'est un monde, de voir que les autres ne travaillent pas non plus lorsque je suis en vacances.
J'ai entendu mon premier con dans le RER : Il avait  eu une altercation avec "deux arabes" (on ne dit pas "deux filles" ou "deux jeunes filles" ou "deux personnes"; non, on dit "deux arabes") qui l'avaient insulté. Peut-être était-ce vrai. Ce qui est sûr, c'est que les commentaires ne manquaient pas de piquant : "un français, tu lui dit ça, il s'excuse et il déplace sa bagnole" (conclure qu'elles n'étaient pas françaises, il a du leur demander leurs papiers), et pour finir, "il faudrait revenir à la peine de mort", puis "je te mettrais tout ça dans un avion, moi !". Authentique.
J'ai vu les tronches des parisiens. Glauques, tristes et mornes. Agressives. Surtout je pense, chez ceux qui sont restés. Parce que parmi les gens qui restent en banlieue nord au mois d'août, y'a vraiment du glauque au balcon !
Et puis je me suis vu dans la vitre du train. Avec déjà une sale tronche, renfrognée et maussade. Oh Foxy, on ne se laisse pas gagner par la déprime ambiante, et on se remotive ! "Hi-Ho, Hi-Ho, on rentre du boulot"...
 
Je vis en banlieue et j'aime ça. 

19.07.2007

Ma grand-mère ne fait pas de vélo, mais elle sourit comme personne...

C'est une petite femme de 88 ans. Toute ridée, mais avec au fond des yeux, une lueur toujours aussi vive qui étincelle. Le verbe haut, la répartie cinglante, l'esprit toujours aussi affûté. C'est une petite femme qui ronchonne lorsqu'elle est de mauvaise humeur... mais aussi lorsqu'elle va bien.
C'est une présence qui nous suit à des centaines de kilomètres de distance, des miliers parfois. Parfois, lorsque j'appelle chez mes parents, c'est elle qui décroche. "Comment vas-tu, mon petit ? C'est pas trop dur, Paris ?". Non, ce n'est pas si dur que ça, quand on sent le sourire de ceux qu'on aime au bout du fil... "Et toi ?" - "Oh moi, j'ai du travail ! La cuisine à faire, et la lessive, et..." - "Mais repose-tu don, asteur ! T'écoute don reun !". Et je m'inquiète, et je m'énerve, et je reparle gabaye comme avant, quand j'étais juste un petit "drôle". Et je sais qu'elle n'en fera rien, de mes conseils. Mais c'est bon de l'entendre.
C'est une petite bonne femme qui vieillit. Et qui est parfois malade, et parfois à l'hôpital. Alors, on prend le train, l'inquiétude au ventre. Et puis, telle une géante invincible, elle a repris vie. Elle a pu se lever, manger, sourire de nouveau... et surtout se remettre à ronchonner. Heureuse quand même, de nous savoir tous là. Aujourd'hui, j'ai repris le train pour Paris et elle a quitté l'hôpital. Parce que la terre, quand ça vous tient, on a envie d'y retourner. Et moi, je sais bien qu'elle s'en ira un jour, mais je lui ai dit qu'on avait tous encore besoin d'elle, de son sourire et de son énergie. De ses fameuses sentences qui qualifient si bien les gens, notamment ceux qui sont vite éliminés d'un définitif : "tieux-là, y z'avant pas besoin de chier pour puer !!". 
Voilà. C'était le Foxy qui vous parlait de sa mémé au pays. Et ça, c'est sacré... 

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