16.08.2009

Miroir, mon beau miroir

La descente aux enfers inaugurée par l'insomnie de la première chanson, se poursuit avec cette variation moderne sur le thème de Narcisse. Rappelons d'abord brièvement les grands aspects de ce thème mythologique :
Narcisse est un homme d'une beauté exceptionnelle. Un jour qu'il s'abreuve à une source, il voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il y reste alors de longs jours à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il finit par dépérir puis mourir. D'autres versions de ce mythe en font une vengeance divine ou encore la triste conséquence de la mort d'une soeur que Narcisse aimait passionnément. Quand la jeune fille mourut, il se rendit tous les jours près d'une source pour y retrouver son image en se mirant dans l'eau limpide. Depuis ce jour il tomba amoureux de lui même.
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Quelles qu'en soient les versions, le mythe insiste d'abord sur l'aspect néfaste de rester centré sur soi-même. Le drame de Narcisse, bien avant sa mort, est d'abord celui de l'isolement social. Trop fier de sa beauté, il refuse les avances de tous les soupirant(e)s et finit par ne plus accepter que lui-même. Or, à n'aimer que soi, on finit par dépérir, se flétrir et ne plus intéresser personne.

Cette chanson est fondamentale chez Thiéfaine à plus d'un titre.
D'abord, il s'agit de la deuxième variation sur un thème de la mythologie gréco-romaine : après Icare, Narcisse. Thiéfaine ira ensuite revisiter Diogène, Antinoüs, le Phénix, Orphée et Eurydice, ainsi que des mythes bibliques (Lilith et Loth) ou germaniques (Lorelei). Cette propension à prendre appui sur des mythes est une constante chez Thiéfaine, une des routes qu'il suit avec le plus de sûreté et de précision. Faut-il y voir un signe particulier ? Je pense surtout qu'il s'agit d'un moyen très puissant de parler de soi : la figure du poète dans Orphée ou dans le Phénix, le complexe d'Icare, le rire de Diogène sont autant de moyens pour l'auteur, de se dégager du trivial et du quotidien pour mieux parler de lui et surtout pour mieux se parler à soi-même.
C'est ici qu'intervient la deuxième originalité du texte : il est rédigé à la deuxième personne. Jusque là, les textes de Thiéfaine rédigés à la deuxième personne du singulier s'adressaient directement et très distinctement à une personne féminine : amante délaissée, compagne, sa fonction était claire. La seule chanson un peu particulière à ce titre restant "Vendôme Gardenal Snack". Là, pas d'ambigüité, c'est bien à un homme que s'adresse Thiéfaine.

La somme de ces deux aspects me conduit donc à penser que c'est d'abord à lui-même que Thiéfaine s'adresse, à ce qu'il fut, ce qu'il est et à ce qu'il voudrait être.
Ce qu'il fut. L'imparfait n'est utilisé qu'à trois reprises, mais elles sont parlantes : "glissait, pensait, croyait". Comment mieux dire l'illusion de l'avant ? Ces nénuphars, fleurs d'eau certes mais pas aussi belles que les narcisses, montrent le décalage : autrefois, une paix éphémère ("oubli", "glissait") mais trompeuse, dans une fausse douceur. Et puis, le passage...
Ce qu'il est. Le larsen, distorsion sonore, symbolise à merveille un passage : "franchir le miroir", dit la chanson. Mais pour aller ou ? C'est ici que le texte rejoint un second mythe, bien plus général celui-là : celui du miroir. Je vais bien sûr tisser ici, un petit lien avec ce merveilleux roman de Lewis Caroll, De l'autre côté du miroir. Ce roman met en scène Alice, de nouveau dans un monde imaginaire. Le monde du miroir se présente comme un monde inversé. Ainsi Alice, pour atteindre le jardin, doit-elle d'abord s'en éloigner, de même qu'il lui faut, dans cet univers étrange, courir très vite pour rester sur place. Si l'espace est mis à mal, le temps n'est pas non plus en reste. Il est ainsi possible de se souvenir du futur. Ce monde inversé permet néanmoins à l'héroïne de grandir et de progresser : de pion, elle devient reine et grandit ainsi de manière symbolique.
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Ce qu'il voudrait être. Il s'agit bien de passer de l'autre côté du miroir, donc de progresser et de muter. Mais pour ce faire, il faut d'abord regarder en face un sordide réalité : drogue en tous genres, crachats de sang, insomnie, le héros n'a pas bonne mine ! Thiéfaine semble ainsi se contempler avec une délectation morose et enfoncer  avec rage le clou de son échec. Le héros a beau se grimer, s'enfuir, "faire semblant" pour "faire croire" (magnifique image d'ailleurs) l'illusion ne tient pas. Seuls la solitude et le silence semblent accompagner le moderne Narcisse. Le monde parallèle qu'il recherche, obtenu à force de substances, n'a pas la force voulue.

Dans un texte qui est peut-être un des plus radicalement pessimistes de Thiéfaine, l'important au final, me paraît résider dans ce "changer de gueule". Tout progrès, toute mutation, tout franchissement de miroir ne peut s'obtenir qu'au prix de douleurs et de sacrifices. Le processus est en marche même si le poète semble pour l'heure, condamné à l'immobilisme et à l'illusion. Les textes suivants permettront peu à peu de casser la gangue pour libérer l'énergie créatrice. A suivre donc.

Ce billet est dédié à Evadné. Merci de tes encouragements littéraires.

24.04.2009

Je laisse derrière toi... Mes albums de jeunesse

Dernière chanson de l'album, voici "Vendôme Gardénal Snack". Drôle de texte en fait. Placé en queue d'album, il sonne à la fois comme un bilan, un adieu et une promesse. Ce texte clôt les années "délires" folk et nez rouge, il annonce bel et bien les fulgurances poético-junkies de l'album suivant.
Selon un procédé qu'il va utiliser fréquemment, Thiéfaine s'immerge dans la peau du personnage. Cette empathie extrême permet une écriture très sensuelle et vibrante, ou le toucher et la vue sont prépondérants : "tu vois" (utilisé à trois reprises), "tu lèves les yeux", "tu traînes", "tu serres les poings".

Le personnage est donc placé sous le signe du "voyant", celle qui voit le réel, mais aussi au-delà des apparences. Elle perce les travestissements, traque "l'illusion" et voit sous les déguisements. Cette "vision", d'abord placée dans le réel, bascule bientôt dans l'hallucinatoire. Des visions cauchemardesques s'enchaînent : processions de chiens, exécutions à l'échafaud, cathédrales. On pense à l'écriture d'Aloysius Bertrand :
" Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont grouillant de capes et de chapeaux.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue."
Gaspard de la nuit
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Et puis, comment ne pas penser ici à Rimbaud et à sa "lettre du voyant" ? Thiéfaine orchestre un "immense et raisonné dérèglement de tous les sens" (le rôle de l'alcool est mis en exergue dans la chanson") pour faire de son personnage, une véritable pythie hallucinée qui "voit" ce qui va advenir.

 

 

 


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Mais alors, que voit donc cette prophétesse malgré elle ? Un adieu d'abord. Car il s'agit bien d'une chanson de rupture. Mais à contrario de l'habitude, c'est le "tu" qui est employé. Thiéfaine s'adresse peut-être à sa maîtresse... mais peut-être aussi à sa vie passée. Sa vie de musicien ("dernier concert"), celle du clown au nez rouge dont il a dit ensuite qu'il la vivait de plus en plus difficilement. Sa vie d'écrivain ("poète illusoire") qui ne le satisfait plus, ou du moins dans laquelle il cherche une nouvelle inspiration. Sa vie de chanteur ("le cri d'une chanson") qu'il laisse derrière lui. Un adieu ferme et définitif, ou il demande symboliquement à son passé, de le laisser en paix ("me jeter") voire de disparaître (le "gardénal" est un médicament aux effets secondaires très graves)... Finalement, cette fille qui se traîne, probablement enceinte, séduite et abandonnée, sombrant dans l'alcool, n'est-elle pas un concentré des personnages des trois premiers albums ? Abandonnée de "je t'en remets au vent", alcoolique de "twist, la dèche et le reste", "môme kaléidoscope", cette figure féminine symbolise bien à mon avis, le passé qui se traîne et que Thiéfaine somme de s'en aller.

Chanson de rupture, chanson de suicide... Mais ce que voit aussi la Pythie, c'est peut-être une chanson de mort et de renaissance. La symbolique natale des cigognes me paraît ici réelle. Elle peut signifier que Thiéfaine cherche à se séparer d'une vie mort-née, qu'il cherche à "avorter" de l'embryon de vie : "je ne fais que passer, je n'aurai pas de rides". Cet avortement est la condition d'une renaissance artistique et morale. A la recherche de son identité d'artiste, Thiéfaine crée ce personnage féminin qui, s'il est la représentation de figures passées, peut aussi être vu comme la préfiguration de personnages futurs : fille au rhésus négatif, petite fille sans nourrice ou Lorelei, elle marque ici la mutation artistique du chanteur.

Chanson passage, chanson de mort qui prépare la renaissance, il faut bien voir derrière les faux-semblants, les masques et les déguisements. Bientôt viendra l'album de la mutation.

04.03.2009

Etre ou ne pas être beauf

Lu dans Libération il y a de cela quelques mois, à propos d'un film sur Ian Curtis :
"On écoutait seul Joy dans sa chambre parce que les autres mecs du lycée étaient des beaufs infâmes et qu'ils écoutaient Hubert-Félix Thiéfaine".

Ou on apprend qu'il est impossible d'écouter Thiéfaine ET Joy Division. Pourtant, bien des thématiques sont communes à Thiéfaine et Curtis, dans ces années 80. Ce sont deux sombres poètes, qui parlent du mal de vivre et de la difficulté d'être. La musique n'est parfois pas si éloignée (voir l'album "alambic sortie sud", avec les guitares aux accents délicieusement décadents). Bref, on y apprend que Libération s'arroge le droit de dire qui doit écouter quoi.
Ou on apprend aussi qui est beauf et qui ne l'est pas. Typique aussi, du parisianisme bobo-branchouillo-méprisant des pages "culture" de Libé. On y apprend donc qu'un journaleux de Libé s'installe en arbitre des élégances. Bravo !
Et ? Et ce sera tout. Inutile de faire davantage de pub à ce triste sire. Je m'en vais de ce pas, réécouter Thiéfaine. Avec plaisir, et pas tout seul dans ma chambre ;))
Bonne écoute à tous les fans d'Hubert (et à ceux de Joy aussi).

Ce soir, remise en ligne des textes écrits à propos du troisièeme album de Thiéfaine. Il en manque, je vais donc me remettre à l'écriture d'ici à la fin de la semaine. Bonne soirée à tous.

Comme un chien dans un pays imaginaire...

Sur une insolite musique de reggae (insolite car inhabituelle chez Thiéfaine), se clôt cette première partie de l'album. Rock, folk, pop, reggae, les genres musicaux sont très éclectiques, et les thèmes aussi. En effet, le chanson "comme un chien dans un cimetière" marque véritablement le tournant de l'album : Après deux chansons fort gaillardes voire paillardes, une introspection ricanante et une variation drôlatique sur le thème du sado-maso, voici venir une triste et lancinante chanson, rythmée par une comparaison qui renvoie régulièrement l'auditeur à une solitude et une tristesse absolues.
C'est peu de dire en effet, que cette chanson est triste. Autour d'un bestiaire fort anodin en apparence (lapins, canari, chien), l'auteur organise un jeu d'écriture alternant comparaisons ("comme un chien dans un cimetière") et métaphores ("les scellés sur mon coeur") qui nous mène d'un état d'euphorie supposée à une lente descente aux enfers intérieure. Euphorie supposée car la première phrase, son herbe et ses lapins, renvoie explicitement à un couplet de la "fille du coupeur de joint". Le ciel est bleu, tout va bien, nous allons pouvoir poursuivre sur le ton des chansons précédentes...

Mais ici, cette euphorie passagère s'estompe très vite et ne débouche que sur l'impossibilité à communiquer : "faux numéro", "ne cherches plus dans l'annuaire", "je vais pouvoir m'évanouir"... Le récitant s'enfonce peu à peu dans une détresse qui se marque de façon physique (céphalée) et surtout mentale. Les hallucinations débutent, visuelles et auditives, pour se clôre dans un éclat de rire qui est celui au choix, de la folie ou du désespoir.
Dépression ? Mauvais trip hallucinogène ? Désespoir profond ? Un peu des trois peut-être, mais cela ne saurait expliquer la charme paradoxal, bizarre et douceâtre qu'exerce cette chanson. Cette exploration aux frontière de la folie et de l'halluciné, me paraît surtout importante en ce qu'elle aborde le thème fondamental de la fuite du temps et du deuil de l'enfance.
Le temps est omniprésent dans cette chanson : "14 juillet", "jour J"... et non "H" comme dans la Variation sur le complexe d'Icare, chanson qui parle surtout... de l'enfance, et oui ! La doucereuse descente aux enfers est en effet rythmée par un retour très régulier du thème de l'enfance. Le récitant désire à toute force se purifier, rejeter ses "ordures" pour retrouver un état d'enfance, une sorte de paradis perdu. Pourtant, et c'est la note pessimiste finale, les enfants eux-mêmes semblent avoir perdu cette innocence si tant est qu'ils l'aie possédée un jour...

Ce thème du retour vers l'enfance n'est pas propre à Thiéfaine. Il est très important notamment, dans la littérature anglaise du XIXème siècle. Ce "bateau" qui retourne vers l'enfance est semblable à celui de Jim Hawkins dans L'Ile au trèsor... Ile fantastique et fantasmatique que cette île, ou tout est possible, ou les méchants sont à la fois terrifiants et vulnérables, ou tout est possible aux jeunes aventureux.

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Ce bateau est surtout celui du retour vers un état de paradis originel et d'innocence, vers ce pays imaginaire créé par James Barrie dans Peter Pan. Pays ou l'imaginaire est roi, mais un imaginaire dangereux sous des airs tranquilles. En effet, Peter Pan est aussi un livre sur la mort, et sur la peur de la mort, raison de la volonté de Peter de ne pas grandir. La mort est très présente dans l'œuvre, sous différentes formes : elle est symbolisée par le crocodile-horloge, elle est la terreur du Capitaine Crochet et de Peter, mais elle est aussi thématisée indirectement par certains motifs récurrents de l'œuvre, notamment par l'oubli. Enfant égotiste et dénué de sentiments, Peter oublie ses aventures au fur et à mesure de leur déroulement, il nie tout simplement l'évolution et la maturité...

Au final, partir vers l'enfance serait refuser de grandir et de vieillir. Ce serait refuser le temps qui passe et son cortège de décrépitudes.

Mon sentiment dans cette chanson, est ici d'écouter la voix de quelqu'un qui accepte, même par désespoir, que la vie soit d'abord un passage à l'âge adulte, quel qu'en soit le prix.

Ce billet est dédié à Katell. Je te souhaite beaucoup de courage en cette épreuve qui te frappe.

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02.03.2009

Syndrôme albatros (3)

A la demande générale d'au moins deux personnes, voici la suite de mon petit délire perso :

 

 

medium_tougues303.jpg"Sentiments numériques revisités

 

Ma vie est bleue. Dans une chambre océan, j’ai rencontré l’âme sœur. Les chroniques bluesymentales ont bercé mon premier véritable amour. Un an seulement, mais tes chansons m’en gardent le souvenir. Souvenir aussi d’une tournée, d’un concert et d’une osmose totale. Tes concerts… Ce sentiment délicieux de voir d’autres reprendre tes mots, se sentir moins seul alors, savoir, sentir que d’autres vibrent comme moi. Je serre mon amour fort et j’entends la foule. Chaque chanson qui débute donne le même frisson lorsque tu entonnes la première phrase : « d’avoir voulu vivre avec moi… », « pilote aux yeux de gélatine… », « pauvre petite fille sans nourrice… ». Nous chantons tous, et nous ne sommes plus seuls.
Lorsque par deux fois, est venu le temps des adieux, je suis retourné vers tes chansons. Je t’ai réécouté, j’ai réfléchi, pleuré, ri, envoyé le monde au diable. Mais tes textes ont accompagné chaque chemin parcouru pour m’aider à grandir.
Suis-je fan ? Certes oui, malgré mes déceptions ou mes incompréhensions. Tu empruntes parfois des chemins bien tortueux et j’avoue ne pas avoir toujours accroché tout de suite à toutes tes expériences. Ta treizième défloration m’a, je dois le dire, laissé bien circonspect de prime abord. Pourtant, j’y suis entré aussi, peu à peu, et je l’écoute maintenant aussi souvent que les autres. Je ne sais pas qui tu es, mais je sais le besoin que tu ressens de tenter chaque fois de nouvelles aventures. Tu te mets en danger, tu refuses le confort et tu refuses de t’établir et de t’arrêter. Tes chansons me sont des puzzles fascinants qui ne se dévoilent pas sans effort, elles sont exigeantes comme l’est ton écriture. Elles sont parfois lointaines, absurdes, elles sont les armes d’un Don Quichotte qui ferraille contre l’absurdité de ce monde inutile et chagrin. Tu sais dire notre mal d’être et notre difficulté à vivre, mais aussi notre tentation du bonheur, notre refus de retourner vers la face cachée de la nuit. "

 

A suivre

Syndrôme albatros, suite et fin !

Un dernier petit bout de texte, pour clôre ce voyage dans le gel obscur de mon mental :

 

 

"Les dingues et les paumés

 

medium_hfthiefaineG8.jpgTes chansons portent à dire, à parler, à rêver, à se disputer. Elles cimentent notre petite communauté. Etre « fan » de Thiéfaine reste quelque chose encore maintenant. Des sourires entendus lorsque j’en parle à certaines personnes, mais aussi leur surprise lorsque je leur fais écouter. Tu agaces, tu irrites, tu séduis, je suis moi-même parfois circonspect devant tes textes, tes paroles, tes actes. Mais tu ne laisses jamais indifférent. Irréductible aux classifications, aux simplifications, aux amalgames, tu appartiens pour moi à cette cohorte de mangeurs d’étoile plus ou moins incompris qui accompagne ma vie. En chanson, ils se nomment Manset, Christophe, Murat, Brel et quelques autres. Et je conclurai ce petit voyage avec cette soirée d’un été, il y a plus de deux ans de cela. Je dînais dans la douceur d’une nuit du Luberon, avec deux personnes d’âge certain. Ces dignes et vieillissants personnages m’entretenaient du fait que, depuis les années 70, la chanson française n’était plus ce qu’elle était (« qui écrit encore des textes dignes de ce nom, hein ? »). Alors je leur ai chanté (c’est un bien grand mot) « affaire Rimbaud », « les dingues et les paumés », et quelques autres encore. Et ils ont dit : « c’est beau ». Je suis allé chercher tes disques, et nous les avons écouté des heures durant.

Pour tous ces moments, pour d’autres dont je n’ai pas parlé, pour ceux à venir, merci Hubert. A bientôt sur planète fantôme."

 

Fox

PS : Je modifie cette note, juste pour vous donner le lien correspondant à une interview assez récente de Thiéfaine. C'est pour un site de reggae, mais on ne parle pas que de reggae dans l'interview. Voici le lien :
<p>Source : <a href="http://www.zabaniet.com/">Zabaniet</a><br />
<a href="http://www.zabaniet.com/interview-hubert-felix-thiefaine">Interview Hubert Felix Thiéfaine</a></p>

Bonne lecture !

Syndrôme albatros (2)

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La suite de mes réflexions Thiéfaino-perso-biographiques :

 

"Retour vers la lune noire

J’avance en âge, et je complète ma discographie : les cassettes dominent le marché, j’en ai acheté une et je l’écoute dès la sortie du magasin. Ce matin, il paraîtrait que le marchand de coco n’est pas passé et… Je plane. La rue est pleine de monde, il fait gris, les gens ne sourient pas, et moi je plane. J’ai écouté tout l’album sur mon baladeur avant d’arriver chez moi, et les alligators aux ailes de cachemire-safran sont revenus me manger les oreilles durant la nuit.
Je refais ta discographie à l’envers en ces années, n’ayant pas eu la chance d’avoir l’âge de déraison au moment où tu te branchais sur le secteur. J’étudie (peu) le jour, la nuit est à toutes les autres sortes de choses et Hubert me chante… Hubert me parle. Ici Londres, les dingues et les paumés jouent avec leurs manies. Ces années sont noires, nous aspirons la nuit, et les mots d’Hubert disent ce que nous sommes. Pour moi, tu es resté à jamais celui qui chante les âmes déchues affalées sur les trottoirs, les villes mortifères, les bars improbables et les drôles de créatures qui les peuplent et qui s’obstinent à se dire humains. Tu chantes, et toi seul sais le faire, les voyages au bout de la nuit dans des ambulances blafardes, le rien cafardeux qui nous saisit et la tentation du bonheur qui nous pousse à refuser de retourner vers la face cachée de la nuit. Il est des chansons que je ne peux écouter sans me retrouver 15 ans en arrière : « en ce temps-là nos fleurs vendaient leur viande aux chiens… nous étions les plus beaux, nous vivions à rebours ». Des mots ont accompagné mes beuveries, mes stades éthylico-rêveurs et mes vols planés dans des chambres immondes dont le souvenir même m’échappe… Ce sont tes mots."

 

A suivre...

 

Syndrôme albatros (1)

Sur son blog, Lilith a raconté sa découverte de Thiéfaine. Je m'y met aussi alors. Oyez donc, bonnes gens :

 

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"Villes natales et frenchitude

 

Retour en arrière, sur un adolescent qui me ressemble, qui se morfond dans la frenchitude de sa mini-minuscule ville de province. Le mercredi après-midi, l’internat fait relâche et je traîne en ville avec quelques désoeuvrés de deux ou trois ans mes aînés. Ils m’initient aux joies de la Valstar tiède, des premiers joints et du bécotage des filles (et plus si affinités) dans les souterrains d’une citadelle dont Vauban n’imaginait pas les usages futurs. J’ai 15 ans, je découvre… et j’entends un drôle de refrain que mes collègues d’ennui entonnent volontiers. Il y est question d’une fille qui distribuerait conjointement et fort généreusement, de l’amour et du rêve par la grâce de brins de paille qu’elle laisse négligemment traîner ici et là. Qui a écrit cela ? « Tu connais pas Thiéfaine ? » s’offusquent mes compagnons d’écurie qui n’en savent guère plus que moi. Emu par mon ignorance crasse, je fonce chez le disquaire local : - Fatalitas, il n’a pas de Thiéfaine ! Un long et périlleux voyage jusqu’à la grande ville voisine commence alors. Je change à Sodome, à Gomorrhe j’ouvre un pack et je déniche enfin un trésor : Noir, une moitié de visage, un titre en sabir hispano-allemand. Ce disque n’existe plus, désolé Hubert. Rayé, lessivé, craquant de partout à force d’écoutes intenses, répétées et répétitives. Je me suis pris pour toi du haut de mes 17 ans (je grandissais quand même, hein), devant mon miroir, les bras sur une guitare imaginaire, recueilli, les yeux fermés : j’étais la jambe de Rimbaud, de retour à Marseille, clochard à Buzenval-station pour repartir faire Nankin-Ouagadougou. Je te dois mes rêves d’adolescent, mes envies d’ailleurs, la rage de sortir du néant intellectuel promis aux fils de prolos auxquels on demande juste de rester à leur place. J’ai revu cet adolescent il n’y a pas longtemps : seul sur une scène avec sa guitare, il s’avançait. Il était droïde, de la même manière que je l’étais plus de 15 ans auparavant. Il nous a parlé de sa jeunesse, il a dit les fils de prolo qui ricanent de la vulgarité bourgeoise et de ses velléités révolutionnaires.

Dans la salle, un plus que trentenaire écoutait sans rien dire. Je n’ai pas osé crier « merci ! ». Il faut bien que je l’écrive un jour. Merci Hubert."

 

A suivre...

 

25.02.2009

Exigeons l'immortalité

Et si on passait nos nuits, à nous attendre jusqu'au matin... Mais le vrai problème, c'est qu'on refuse d'y retourner, au bout de la nuit.
Thiéfaine cherche futur, ou un blog consacré au grizzli jurassien...
Noir comme le soleil chanté par Nerval
Hubert revisité album après album, chanson après chanson, pour mon plaisir et pour le vôtre j'espère. Je vais commencer par remettre en ligne, les anciens billets consacrés aux premier album. Le reste suivra, avec le goût retrouvé pour l'écriture.

Merci de vos encouragements

Fox

 

Un mois, un album : Tout corps vivant branché sur le secteur...

C'est donc décidé : ici, je ne parle plus que de Thiéfaine ! Mes idées, mes envies, mes opinions, mes discours ! En fait, ça me fera mon forum à moi et rien que (rire sardonique) pour dire mes conneries en français et envoyer paître le syndicat des langues mortes.

Première série  : "Un mois, un album". Avec quinze albums studio, cinq albums live plus le bluesymental (en cassette celui là), je devrais tenir le temps que le prochain album studio sorte !
Commençons donc par le commencement "Tout corps vivant branché sur le secteur..." et tout le reste. 1978, premier album. Album très attendu... surtout par son auteur, après des années de galère ("j'ai même failli en crever" dixit lui-même lors de la tournée en solitaire).
9274d38b387c8f751fa9c5cd177bfd63.jpgCet album, devenu depuis disque de platine, se vend à l'époque à 3000 exemplaires. Pourtant, voila bien les meilleures balises avant mutation jamais posées ! On sent que l'ami Hub' a puisé le meilleur de son trésor de guerre. Certes, l'ensemble est très hétéroclite et la production est plus que minimale. Le son très "folk" ne correspond pas forcément aux desiderata de Thiéfaine, mais l'essentiel était de sortir la première galette.
De toute manière, la qualité générale des chansons rattrape tout. Que dire de ce premier album, du point de vue de l'écriture ?
D'abord, qu'il laisse une très grande place aux moments "parlés" ("L'ascenseur de 22 h. 43", "Maison Borniol", "22 Mai"), inaugurant une tendance que Thiéfaine amplifiera dans ses albums des années 90 et 20000.
Ensuite, que certains thèmes qui vont traverser l'oeuvre de Thiéfaine, sont déja bien établis.
Premier exemple, la religion. Jugez plutôt : " Suspendue à ta croix", "offrir à Lucifer, mon âme en sacrifice",  "un séminariste", "le Saint-Esprit", "trois siècles passés chez Lucifer" sans oublier une première référence à Babylone, qui inaugure la série des cités antiques et/ou bibliques que citera Thiéfaine au long de ses textes. Ce rapport ambigu, fait de grande érudition (nombre de références religieuses et bibliques de Thiéfaine sont  très fouillées), de fascination et de répulsion, est récurrent chez Thiéfaine. Dans les albums suivants, toutes les religions, monothéistes en particulier, seront concernées, qu'il s'agisse des "petites filles de Mahomet" ou du mur de Jérusalem. Si Thiéfaine est sans nul doute, un personnage qui fuit l'autorité ou la contourne (et la religion est une forme d'exercice de l'autorité), il ne cesse aussi d'être hanté par un pessimisme forcené, un instinct de mort qu'il n'aura de cesse d'exorciser dans ses textes. Rejet de l'autorité et recherche de la paix intérieure (pourquoi pas dans la religion ?) pour fuir la mort qui approche, voila une deuxième tension de l'oeuvre de Thiéfaine.
Deuxième thème donc, sont ridiculisées de multiples figures d'autorité : généraux, surveillant général, hommes politiques (Mendès-France, Servan-Schreiber). Rejet et révolte presque "adolescente" face aux porteurs de mort, les petits alchimistes qui vont pulvériser un continent. Pour ce faire, Thiéfaine rend dérisoire et pathétiques, ces personnages et archétypes : Voici le Surveillant général au prise avec sa braguette, les généraux hurlant "gaaaaaaard'à vous !!", Mendès-France donnant la tétée aux gosses (1) et Servan-Schreiber réduit à une attraction touristique. Mais pas d'idéaux derrière tout cela, au mieux le souhait de pédaler dans les nuages. Mai 68 est ravalé au rang d'un événement absurde et la "victoire en chantant" fabrique des amputés. Car plus fort que la révolte subsiste l'angoisse de la mort.
La mort : Avant même de chanter "vive la mort", Thiéfaine en a fait le personnage principal de ses chansons.Les figures humaines qu'il crée (à commencer par lui-même) dans ses chansons sont : décédés ("l'ascenseur", "le chant du fou"), amputés de la main ("l'ascenseur") ou du pied ("première descente"), électrocutés ("l'ascenseur"), accidentés ("22 MAI") ou pendus ("l'ascenseur"), sans parler des suicides collectifs pour les "pauvres mômes" et les "vieillards" ("Maison Borniol") et d'une première allusion à une menace nuclaire ("le chant du fou"). Hantise de la mort certes, mais aussi de la vie. Sans tomber dans l'explication autobiographique, Thiéfaine utilise sans cesse le "je" (il dira "tu" plus volontiers plus tard, puis "on") et si son personnage n'est pas mort, il ne vaut guère mieux : dépressif ("le saint-empire"), alcoolique("maison Borniol"), toxico ("le saint-empire", "la fille du coupeur de joints"), raté et égoïste ("je t'en remets au vent", "la dèche, le twist et le reste"), il ne fait guère envie. C'est d'ailleurs pourquoi sa vie sentimentale est un désastre !!
Alors ? Alors, ce qui pourrait sembler radicalement pessimiste, noir et angoissant, est "sauvé" (si l'on peut dire) par une écriture déja très fine et originale. Deux procédés me semblent, dès cet album, être significatifs de la manière d'écrire de Thiéfaine :
- Le recours à l'absurde des situations, littéralement au "nonsense" à l'anglaise ou les situations graves dérapent dans l'absurde : la concierge ne sait pas qu'elle est dans l'escalier, on revend les miradors une fois la guerre finie, le soldat se promène le "pied entre les dents", la cancoillote est aphrodisiaque, un "chinois de Hambourg déguisé en touriste américain" se rend compte qu'il "n'est pas au courant" d'un accident.
- Le recours aux images choquantes, abruptes et surprenantes. Comme issue d'un rêve, l'écriture de Thiéfaine fait s'entrechoquer des mots à priori dépourvus de connivences :
Les locutions courantes sont détournées de leur sens, avec des métaphores qui tournent sur l'ensembe d'une chanson. Au lieu d'un train, c'est un ascenseur qui est annoncé, non sur un quai mais sur un palier. On "demande la main" d'une dame... pour la couper. Les personnages quotidiens prennent une tournure inquiétante : le surveillant général a un laboratoire (y torture-t-il les enfants ?), le fossoyeur souhaite le choléra et offre des réductions  pour suicide collectif.
Plus grave, et annonciateur des tornades à venir, les mots se rencontrent et s'entrechoquent : "Une vérité au bout des doigts, une lampe entre les mâchoires", "l'alcool s'est figé sur ton verre, ta cigarette tombe sur ton coeur". Voila bien des images qui préfigurent les textes des années 80 et qui font du "chant du fou", à mon sens, le texte le plus intéressant de cet album.
Mais nous aurons bientôt le temps d'y aller voir plus tranquillement. Ce mois-ci, ce sera un billet par chanson. Prochain billet donc sur cet album : "L'ascenseur de 22 heures 43".

Bon week-end à tous, et que votre tête ne tombe jamais de son socle de rêves.
(1) Pierre Mendès-France. Plus de précisions dans le billet consacré à "La fin du Saint-Empire".

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