20.01.2008

Descente non climatisée

Poursuite de l'analyse des chansons du premier album, avec cette "première descente aux enfers".
Dans la littérature, le thème de la descente aux enfers est abondant : Platon, Dante, Homère, Virgile, Molière l'ont abordé et ce motif a acquis une véritable dimension mythique.
Chez les grecs, les enfers sont le domaine des morts : "Les" enfers, car ce lieu accueille indifféremment les bons et les méchants, quoique en des lieux fort différents. Aux Champs Elysées se reposent ceux qui ont été justes et bons, au Tartare se trouvent les grands criminels qui ont osé braver les dieux : Tantale, Sysiphe, les Danaïdes entre autres. Sur ces lieux règne Hadès (Pluton), dieu des enfers et frère de Zeus. En ces enfers descendent des héros, le plus souvent investis d'une mission : Héraklès (Hercule) pour y capturer Cerbère, 67b2dcaac0edd92bcddb9185c2f8c797.jpgOrphée pour y retrouver Eurydice... Hubert en reparlera plus tard, bien sûr !
L'Enfer chrétien est différent, quoiqu'il s'y mêle des réminiscences gréco-romaines. Situé lui aussi sous Terre, il est le domaine du Démon, de Lucifer l'ange déchu et précipité du haut du ciel... Justement pour avoir voulu défier Dieu !b473bfb2469686deaab36ff56cbc15a6.jpg Comme quoi, les thèmes se recoupent. Cependant et à l'inverse des Enfers grecs, l'Enfer chrétien est le domaine exclusif des méchants, notamment de ceux qui ont commis un des sept péchés capitaux (Paresse, Orgueil, Gourmandise, Luxure, Avarice, Colère et Envie). Au jour du Jugement Dernier, les hommes seront définitivement partagés entre les bienheureux et ceux qui seront voués à l'éternelle souffrance. Au milieu du Moyen-Age, on "inventera" le Purgatoire pour adoucir un peu le système. Les peuples trouvaient quand même que tout cela manquait un peu de nuance ;-)) 
La descente aux Enfers a deux significations métaphoriques :
- Dans un premier cas, celui ou celle qui a pêché est condamné sans espoir de retour. Cette "descente" personnelle est donc assimilable à une déchéance : Le roi Tantale souffrant éternellement de la faim et de la soif, Don Juan précipité aux Enfers pour avoir séduit trop de femmes, rompu ses promesses et surtout renié Dieu, Lucifer précipité du haut du ciel. Dans tous les cas, le motif est le même : Avoir voulu défier Dieu ou les dieux, avoir voulu acquérir un savoir auquel on n'a pas droit. Cette descente condamne les mauvaises actions bien sûr, mais elle condamne surtout l'orgueil et l'ambition mal placés. Ce châtiment est sans retour ni pitié, il n'offre aucune chance !
- Dans un second cas, la descente aux Enfers est une étape douloureuse certes, mais surtout nécessaire et rédemptrice. Héraklès exécute le dernier de ses travaux pour se libérer, Odin souffre pour acquérir son savoir, Jésus descend aux Enfers pour mieux ressusciter et monter aux Cieux. De la même façon, tout un chacun peut connaître une descente aux Enfers qui le rendra plus fort... A condition de réussir son retour ! Pour ne pas avoir réussi, Orphée finit tué, autant de son propre désespoir que d'être assassiné.

L'ensemble de la chanson de Thiéfaine est construit selon un principe réthorique permanent, celui du détournement. Observons bien le texte :
Le titre, qui détourne une performance sportive. Ce qui se fait par la face nord (ou sud, ou autre !), c'est une ascension, celle d'une montagne. En réussir la "première" est un gage de gloire pour un alpiniste !
"La victoire en chantant...", premiers vers du "chant du départ", morceau révolutionnaire et militariste, hymne au combat s'il en est, aussitôt détourné, désamorcé et ridiculisé par les vers qui suivent. De même, la fin du morceau détourne et transforme une comptine enfantine bien connue.
Enfin, le passage aux Enfers est l'occasion de transformer le partage du vin ("le sang du Christ") en un rite satanique mais aussi païen : boire dans des crânes se faisait au Valhalla, paradis des guerriers morts dans les mythologies nordiques. Tout cela en passant par "l'entrée des novices" ("l'entrée de service ?"), ce qui sous-entend que notre héros n'a pas dû croiser Cerbère ni traverser le Styx !
 
Détourner oui, mais pourquoi ? D'abord, il est possible (mais pas certain, bien sûr !) de voir dans cette chanson, une métaphore du parcours de Thiéfaine : Arrivé sans un sou à Paris, galérant pendant des années, parfois sans domicile fixe, gravement malades à une période, il voit enfin une "sortie" (toute relative bien sûr) à cette descente aux Enfers personnelle. C'est bien le moment alors, avec cette chanson, de faire le point et surtout de renvoyer dans les limbes toutes les autorités qui ont pu gâcher la vie du jeune Hubert-Félix : Politiqui, économiqui, sociologui (amusant pour un ancien étudiant !), fliqui, et surtout, surtout, la religion et l'armée, le "sabre et le goupillon".
Dans le texte, c'est la religion qui récolte la palme du ridicule et du dérisoire : Détournement de rituel, transformation de Dieu en un Fox-terrier, voila les "marchands de bonheur" (piétinés et renvoyés au néant. Je pense que cette dernière expression peut englober les religions, mais aussi les sectes. Thiéfaine parlera de Moon dans l'album suivant...
Si les religieux sont ridiculisés, les militaires sont attaqués très violemment. Derrière les chants de victoire,voici la réalité : bourrage de crâne (dans les livres d'histoire), massacres, perte de l'innocence enfantine (cf la "souris verte"). Les militaires sont dangereux, ils poussent à la guerre et à la dictature. Pour cette raison, le rire est quelque peu figé et la charge est particulièrement violente !687180cb48d2dff38c64275477409f49.jpg
Pour conclure, et même si elle met en scène un parcours personnel, je considère cette chanson comme un texte d'un pessimisme radical. Liberté certes, mais bornée et sans cesse murée : Proclamant la nécessité de (se) "mettre en danger", le texte n'est débute pas moins par une mort symbolique. Celle du héros ou celle des "pères fouettards" ? Les deux à la fois sans doute, et c'est nécessaire pour mieux renaître et repartir.
Mais ou mène cette résurrection : Au paradis ? 
Non, au garde-à-vous. Difficile d'y voir un message d'espoir !
 
 
 
PS : Suite à quelques discussions, je tiens à préciser que ce blog n'est EN AUCUN CAS une somme d'explications définitives et incontestables des textes de Thiéfaine. Il s'agit seulement de ressentis et de correspondances établis librement et de façon très personnelle en lien avec mes lectures, mes expériences et ma sensibilité. Rien d'autre. 

04.01.2008

Un mois, un album : Tout corps vivant branché sur le secteur...

C'est donc décidé : ici, je ne parle plus que de Thiéfaine ! Mes idées, mes envies, mes opinions, mes discours ! En fait, ça me fera mon forum à moi et rien que (rire sardonique) pour dire mes conneries en français et envoyer paître le syndicat des langues mortes.

Première série  : "Un mois, un album". Avec quinze albums studio, cinq albums live plus le bluesymental (en cassette celui là), je devrais tenir le temps que le prochain album studio sorte !
Commençons donc par le commencement "Tout corps vivant branché sur le secteur..." et tout le reste. 1978, premier album. Album très attendu... surtout par son auteur, après des années de galère ("j'ai même failli en crever" dixit lui-même lors de la tournée en solitaire).
9274d38b387c8f751fa9c5cd177bfd63.jpgCet album, devenu depuis disque de platine, se vend à l'époque à 3000 exemplaires. Pourtant, voila bien les meilleures balises avant mutation jamais posées ! On sent que l'ami Hub' a puisé le meilleur de son trésor de guerre. Certes, l'ensemble est très hétéroclite et la production est plus que minimale. Le son très "folk" ne correspond pas forcément aux desiderata de Thiéfaine, mais l'essentiel était de sortir la première galette.
De toute manière, la qualité générale des chansons rattrape tout. Que dire de ce premier album, du point de vue de l'écriture ?
D'abord, qu'il laisse une très grande place aux moments "parlés" ("L'ascenseur de 22 h. 43", "Maison Borniol", "22 Mai"), inaugurant une tendance que Thiéfaine amplifiera dans ses albums des années 90 et 20000.
Ensuite, que certains thèmes qui vont traverser l'oeuvre de Thiéfaine, sont déja bien établis.
Premier exemple, la religion. Jugez plutôt : " Suspendue à ta croix", "offrir à Lucifer, mon âme en sacrifice",  "un séminariste", "le Saint-Esprit", "trois siècles passés chez Lucifer" sans oublier une première référence à Babylone, qui inaugure la série des cités antiques et/ou bibliques que citera Thiéfaine au long de ses textes. Ce rapport ambigu, fait de grande érudition (nombre de références religieuses et bibliques de Thiéfaine sont  très fouillées), de fascination et de répulsion, est récurrent chez Thiéfaine. Dans les albums suivants, toutes les religions, monothéistes en particulier, seront concernées, qu'il s'agisse des "petites filles de Mahomet" ou du mur de Jérusalem. Si Thiéfaine est sans nul doute, un personnage qui fuit l'autorité ou la contourne (et la religion est une forme d'exercice de l'autorité), il ne cesse aussi d'être hanté par un pessimisme forcené, un instinct de mort qu'il n'aura de cesse d'exorciser dans ses textes. Rejet de l'autorité et recherche de la paix intérieure (pourquoi pas dans la religion ?) pour fuir la mort qui approche, voila une deuxième tension de l'oeuvre de Thiéfaine.
Deuxième thème donc, sont ridiculisées de multiples figures d'autorité : généraux, surveillant général, hommes politiques (Mendès-France, Servan-Schreiber). Rejet et révolte presque "adolescente" face aux porteurs de mort, les petits alchimistes qui vont pulvériser un continent. Pour ce faire, Thiéfaine rend dérisoire et pathétiques, ces personnages et archétypes : Voici le Surveillant général au prise avec sa braguette, les généraux hurlant "gaaaaaaard'à vous !!", Mendès-France donnant la tétée aux gosses (1) et Servan-Schreiber réduit à une attraction touristique. Mais pas d'idéaux derrière tout cela, au mieux le souhait de pédaler dans les nuages. Mai 68 est ravalé au rang d'un événement absurde et la "victoire en chantant" fabrique des amputés. Car plus fort que la révolte subsiste l'angoisse de la mort.
La mort : Avant même de chanter "vive la mort", Thiéfaine en a fait le personnage principal de ses chansons.Les figures humaines qu'il crée (à commencer par lui-même) dans ses chansons sont : décédés ("l'ascenseur", "le chant du fou"), amputés de la main ("l'ascenseur") ou du pied ("première descente"), électrocutés ("l'ascenseur"), accidentés ("22 MAI") ou pendus ("l'ascenseur"), sans parler des suicides collectifs pour les "pauvres mômes" et les "vieillards" ("Maison Borniol") et d'une première allusion à une menace nuclaire ("le chant du fou"). Hantise de la mort certes, mais aussi de la vie. Sans tomber dans l'explication autobiographique, Thiéfaine utilise sans cesse le "je" (il dira "tu" plus volontiers plus tard, puis "on") et si son personnage n'est pas mort, il ne vaut guère mieux : dépressif ("le saint-empire"), alcoolique("maison Borniol"), toxico ("le saint-empire", "la fille du coupeur de joints"), raté et égoïste ("je t'en remets au vent", "la dèche, le twist et le reste"), il ne fait guère envie. C'est d'ailleurs pourquoi sa vie sentimentale est un désastre !!
Alors ? Alors, ce qui pourrait sembler radicalement pessimiste, noir et angoissant, est "sauvé" (si l'on peut dire) par une écriture déja très fine et originale. Deux procédés me semblent, dès cet album, être significatifs de la manière d'écrire de Thiéfaine :
- Le recours à l'absurde des situations, littéralement au "nonsense" à l'anglaise ou les situations graves dérapent dans l'absurde : la concierge ne sait pas qu'elle est dans l'escalier, on revend les miradors une fois la guerre finie, le soldat se promène le "pied entre les dents", la cancoillote est aphrodisiaque, un "chinois de Hambourg déguisé en touriste américain" se rend compte qu'il "n'est pas au courant" d'un accident.
- Le recours aux images choquantes, abruptes et surprenantes. Comme issue d'un rêve, l'écriture de Thiéfaine fait s'entrechoquer des mots à priori dépourvus de connivences :
Les locutions courantes sont détournées de leur sens, avec des métaphores qui tournent sur l'ensembe d'une chanson. Au lieu d'un train, c'est un ascenseur qui est annoncé, non sur un quai mais sur un palier. On "demande la main" d'une dame... pour la couper. Les personnages quotidiens prennent une tournure inquiétante : le surveillant général a un laboratoire (y torture-t-il les enfants ?), le fossoyeur souhaite le choléra et offre des réductions  pour suicide collectif.
Plus grave, et annonciateur des tornades à venir, les mots se rencontrent et s'entrechoquent : "Une vérité au bout des doigts, une lampe entre les mâchoires", "l'alcool s'est figé sur ton verre, ta cigarette tombe sur ton coeur". Voila bien des images qui préfigurent les textes des années 80 et qui font du "chant du fou", à mon sens, le texte le plus intéressant de cet album.
Mais nous aurons bientôt le temps d'y aller voir plus tranquillement. Ce mois-ci, ce sera un billet par chanson. Prochain billet donc sur cet album : "L'ascenseur de 22 heures 43".

Bon week-end à tous, et que votre tête ne tombe jamais de son socle de rêves.
 
(1) Pierre Mendès-France. Plus de précisions dans le billet consacré à "La fin du Saint-Empire". 

28.11.2006

The pope on the road

En voyage à Istambul, je me demandais : Comment se fait-il qu'Hergé n'ait jamais songé à s'inspirer d'une ville si éminemment romanesque et aventureuse, pour y placer les aventures de Tintin ?

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Hergé l'a manqué, Benoît l'a fait ! The pope circus se déplace en Turquie. Malin, après des propos provocateurs sur l'Islam ! Finement joué !

Franchement, c'est vrai qu'une guerre de religion, ça nous manquait ! Bizarre comme des gens qui sont censés prêcher amour et compassion, semblent se démener pour semer haine, mépris et soif de vengeance.

C'est étrange... Mais je dois avoir mauvais esprit.

Fox