08.03.2009

Amour est enfant de Folie

Passées les premières chansons, nous basculons maintenant dans la deuxième partie de l'album, pour un changement de décor radical. Aux chansons courtes succèdent les longs morceaux de bravoure. Aux mélodies, les longs moments parlés. Aux arrangements structurés, les constructions plus complexes. Nous entrons dans l'univers du poème en prose, ou Thiéfaine paie sa dette aux maîtres surréalistes.


Pour aborder cette partie, j'ai choisi de considérer "De l'amour..." et "L'agence des amants..." comme un diptyque, c'est à dire comme un ensemble cohérent et animé d'une logique identique. Pourquoi ce choix ? D'abord, parce que la forme est identique : ce sont deux poèmes parlés sur des arrangements musicaux. La seule différence vient de la présence d'un refrain dans "L'agence des amants...". Ensuite, parce que les thèmes se rejoignent : Amour et Folie. Enfin, parce que l'un peut être considéré comme une suite logique de l'autre.

Sur des musiques parfois étranges et inquiétantes (bruitages, rythmique entêtante de "L'agence..."), un narrateur soliloque. Il s'imagine d'abord un avenir (le premier texte est au futur), ou plutôt veut s'en imaginer un. Comment interpréter autrement la supplique inaugurale, lancée comme chuchotée "écoute-moi mon amour".

Mais qui écouterais celui qui déraille de la sorte ? En effet, le discours que cet amant emprunte bien vite des chemins détournés. Confusion temporelle et spatiale, apparition d'un bestiaire fantastique (alligators, scolopendres, sirènes), tout semble indiquer que le récitant est en train de sombrer dans le délire.

Pourtant, une logique persiste en ce discours, celle des mots. Le réel est distordu, passé à la moulinette du langage. Les mots sont happés, soit pris au pied de la lettre, soit détournés en de superbes images (le magnifique "chapeau à cran d'arrêt", une des plus belles trouvailles de Thiéfaine). Ici l'écriture de Thiéfaine se fait totalement surréaliste en ce sens ou le poète, non seulement dit le réel, mais il le fait également. Au feu du langage, la réalité se transforme tel un processus alchimique... Le narrateur est peut-être en proie à la folie, mais qu'importe ! Par ses images, ses jeux de mots, son aptitude à mettre en oeuvre des situations absurdes, Thiéfaine crée un univers qui n'a pas moins de force que la réalité, puisqu'il est le réel même. Jugeons plutôt : jeux de mots (de Marignan à Marignane), métaphores et comparaisons absurdes ("beau comme un passage à niveau"), glissements de sens (le mot "sirènes"), réminiscences (les tilleuls font penser à l'arôme "tilleul-menthe"). La déstructuration du langage accompagne celle de l'esprit : Un monde se crée, ou le temps et l'espace n'ont plus cours, ou vit un bestiaire hallucinatoire qui n'est pas sans rappeler la célèbre scène du Cercle rouge(des monstres sortent dans la pièce pour attaquer un Yves Montand en plein délire alcoolique).

spaceball.gif2506547804_6ea42f3181.jpg%3Fv%3D1211225923Ce monde est ici créé par le seul pouvoir du langage, il rejoint une conception de la langue ou dire, c'est faire, dire c'est créer...

 

 

"Au commencement était le Verbe
Et le Verbe était avec Dieu
Et le Verbe était Dieu"
Evangile selon Saint-Jean

L'allusion à la résurrection christique n'est pas innocente à mon sens, en ce qu'elle est liée au pouvoir du langage. Le Christ, donc son Père, a le pouvoir de ressusciter d'entre les morts (ou de faire revenir d'autres personnes) par le pouvoir de sa parole. Ici, le langage est bien le révélateur de la folie du personnage, mais aussi à mon avis, de l'indéfectible croyance de Thiéfaine dans le pouvoir et la force des mots. Entre deux êtres qui s'aiment... ou entre le narrateur et sa lubie, un rendes-vous est fixé, il doit et va avoir lieu ! Qu'importe en fait, que cet amour existe ou non, qu'importe ou elle se trouve, qu'importe que cette rencontre ait eu lieu ou même qu'elle ait lieu. Ici, la force des mots emporte tout dans une mélancolie douce-amère et laisse le personnage dans un état partagé en attendant la rencontre avec celle qu'il a semble-t-il déjà connue... Etat d'un entre-deux, état d'attente, joie et douleur mêlées, entre extase et folie... N'est-ce pas, au fond, le discours amoureux ?

Ne parvenant pas à nommer la spécialité de son désir pour l'être aimé, le sujet amoureux aboutit à ce mot un peu bête : adorable !
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux

Un poème pour finir et pour illustrer tout celà. Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé de Louise Labé, poétesse lyonnaise du XVIème siècle :

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie,
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure,
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout en un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure,
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé

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02.03.2009

Sur le registre de mes plaies...

Pour les fanas de l'écriture... Un petit message reçu de la maison de disque du sieur Thiéfaine.


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Pour fêter les 30 ans de carrière (et des poussières!) de Hubert Félix THIEFAINE, une anthologie sortira le 23 mars. Elle s'intitule «Séquelles», et paraîtra en édition limitée à la sortie (boîtier 3 cds, inclus un titre inédit, «Annihilation»).

A l'occasion de cette sortie, la maison de disque lance le sujet suivant : "Décrivez les séquelles laissées à un moment de votre vie par un album, une chanson, un concert de Hubert Félix Thiéfaine".
Les meilleurs textes seront imprimés dans le livret de l'édition collector.

Les textes sont à poster avant le 18 février sur le nouveau myspace officiel www.myspace.com/thiefaine (ouverture le 9 février). Attention, votre témoignage ne doit pas excéder 200 mots.

Pour ma part, je me contente ce soir, de remettre en ligne, mes textes "syndrôme albatros" autrefois publiés à la suite des écrits de Katell. Trop de séquelles laissées par Thiéfaine patrouillent encore dans le gel obscur de mon mental.

01.03.2009

Il voyage en solitaire

Suite à un commentaire de Tommie, ce texte magnifique de Gérard Manset, extrait du non moins magnifique album "royaume de Siam" :

medium_0uLj00Z288P1xVZnBDEjEjoI6tNfVVRmgYv-zg.jpgLa neige est blanche

A force de se regarder,
Ne pas comprendre, ne pas s'aimer,
Vraiment, le temps nous est compté,
Vraiment, le temps nous est compté.

Alors, puisque le mal est fait
Que le trou grandit, le lit défait,
Chacun se regarde, chacun se tait,

Chacun se regarde, chacun se tait.

C'est un homme dont le corps se penche.
Comme un arbre mort, il tend les branches
Mais le froid est là, la neige est blanche,
Mais le froid est là, la neige est blanche,
La neige est blanche.

Il s'en va demain, continue sa route.
Tout le long de son chemin, chaque pas lui coûte
Pour se détacher de toi, coûte que coûte,
Pour se détacher de toi, coûte que coûte.

Toi qui t'en va pour ce pays là
Où tu dis que les gens sont beaux,
Que veux-tu de plus que tu n'aie pas,
Que veux-tu de plus que tu n'aie pas ?


Pas forcément besoin de commentaires... Manset est autant une légende qu'un musicien, il est autant une vie qu'une oeuvre, il est indispensable même s'il est irritant, il est une idée de la vie. Sans concession. A vrai dire, j'apprécie presque davantage l'homme, en tout cas ce qu'il représente, que l'oeuvre. Et c'est ainsi que Manset est grand...

Christophe

Après Paul Personne, hommage à un autre frère de broie-du-noir : Christophe. L'ex-idole des sixties qui produisait de petites ritournelles avait déjà cette sombre mélancolie qui perçait dans ses textes (cf. "les marionettes"). Au fil du temps, il a évolué pour produire des albums fiévreux, hermétiques, bruitistes, sophistiqués, bref plus qu'intéressants.
Personnage mystérieux dont on dit qu'il vit dans un grand appartement entièrement vide, CHristophe navigue entre pop, techno et musique expérimentale. Maître ès spleen, chevauchant des néants cafardeux derrière des néons et des sunlights illusoires, il produit des oeuvres qui flaissent souvent circonspect, en lisière du sublime et du grotesque. Mais si le fil est ténu, Christophe s'y tient et sait ne jamais y tomber. Voici un extrait de l'album "comme si la terre penchait". Coïncidence : L'arrangeur en est Philippe Paradis (cf. l'album "Scandale mélancolique"). Thiéfaine rend d'ailleurs hommage à Christophe dans les remerciements de son précédent album, "Défloration 13".
Qui se ressemble...

L’ENFER COMMENCE AVEC L

Sous les arcades de ses yeux
Il y a eu tant d’amoureux

Tant de passants provisoires

Et puis soudain
De mon cœur à son cœur
Comme l’écho
D’un amour qui me laisse sans voix

Toujours dans mon ombre

La nuit soupire
Me dévisage


Sans rendez-vous

Là d’un seul coup
Elle boit le bleu de mes rêves

J’attends son heure

Quand le soir ouvre le bal

Je me pique à son étoile

L’enfer commence avec L

Sous les arcades de ses yeux

J’envisage mes nouveaux cernes
Cocktail de pâleur, bloody mortel

Mon mauvais ange
Se change pour me plaire

En belle de nuit

Et son souffle sur mes lèvres
Joue avec le feu sans éteindre

Ma vie


Sans rendez-vous
Là d’un seul coup
Elle boit le bleu de mes rêves

Puis m’abandonne

Quand le jour ferme le bal
Son éternité me tue

L’enfer commence avec L


Aucun miroir

Ne peut la voir
L’enlacer pour mieux me glacer
Je sens sa fièvre

Comment garder mon sang-froid

28.02.2009

Autorisation de délirer

Nous sommes en 1979, et l'étrange animal aperçu l'année précédente revient pour une deuxième livraison. S'il n'avait montré que ses pieds sur la pochette précédente, il ne se dévoile guère plus : de dos, maquillé quand il est de face. Voila qui n'est guère engageant. Pourtant, plus encore que le premier, ce deuxième album est centré sur la personnalité du "héros" bizarroïde qui sert de double (ou de triple !) à Thiéfaine. La pochette elle-même est construite sur cette dualité dos/face ou l'artiste se cache et se dévoile à la fois... Ou plutôt tente de se dévoiler et nous communiquer ce qu'il est. Mais qui est-il vraiment, celui qui se croit à l'écoute du Monde, et qui n'écoute que le néant d'un aquarium ? Ce thème de l'ego et de sa difficulté à communiquer avec le monde extérieur est omniprésent dans l'album : 7 chansons utilisent directement le "je", deux autres le "nous", avec l'idée très nette que l'artiste prend lui -même la parole au travers de ce "nous" (voir "Autorisation de délirer").
f3cd31c14cff1eaa913cb07609cf10e9.jpg Album centré donc sur l'ego et sa volonté de communiquer et de s'intégrer... Ou pas ! Car au final, c'est bien l'impossibilité de rejoindre le genre humain qui domine : crise de manque hallucinatoire ("la vierge"), amour impossible ("enfermé dans les cabinets", "court métrage"), solitude persistante ("la queue") ; tout concourt à dresser des barrières entre l'artiste et le monde. Au final, cette situation finit par déboucher sur une vision sociale radicalement pessimiste : Vies détruites dans la drogue et la prostitution (thème de la déchéance renouvelé dans "la môme kaléidoscope"), folie omniprésente ("complexe d'Icare"), mort qui rôde à chaque instant notamment la mort nucléaire. Même la musique est symboliquement morte, le rock en tout cas !
Une fois encore, les responsables en sont clairement désignés : hommes politiques corrompus et shootés au pouvoir, société déshumanisant, bureaucratique et conduisant à la folie (le magnifique "autorisation de délirer").
Si l'ego et son rapport au monde dominent les textes de l'album, ils sont soutenus par plusieurs des grandes obsessions thiéfainesques : la drogue, la mort, la folie.
La drogue sous ses formes les plus diverses, est omniprésente dans l'album : "coco" (cocaïne) citée dans deux chansons, opium, LSD, héroïne ("reniflette") sans parler des drogues "non conventionnelles" que sont l'ajax W... et le pouvoir ("l'homme politique...). Et n'oublions pas le "chauffer la cuillère" applicable à toutes sortes de substances. A mon sens, cet album a une consonance tout autant "junkie" que "dernières balises".
Se shooter, pour oublier quoi ? D'abord sans doute, le risque de folie : "Complexe d'Icare" (astucieux glissement pour évoquer à la fois la déchéance et les problèmes personnels, nous y reviendront), folie hallucinatoire ("la vierge"), dépression ("la queue"). D'ailleurs, ou peut donc être ce personnage qui soliloque dans "autorisation de délirer", sinon enfermé ? Dans sa folie, dans un asile ou dans le corps social tout entier, cela n'a au fond pas d'importance. L'album tout entier lance un cri sourd et continue : désespoir, folie, dépression, renfermement en soir, mort... Pour "compter ses os" tranquille, enfin ! "Enfin solitaire" est ici à la fois un cri du coeur, un manifeste et un constat. Derrière cet appel, la crainte obsédante de la mort ("je ne suis plus", "la mort est devenu un état permanent"). Quoi de plus symbolique, au final, que ce personnage qui crie sur la pochette, ou qui semble s'enfermer dans une écoute du néant ?
De même que la cohérence des textes est bien visible, celle de la musique est aussi évidente. Le travail de production de l'album est très important, loin de l'aspect "de bric et de broc" qui prévalait dans l'album précédent. Les musiques sont variées et soignées, des rythmes funky de "enfermé dans les cabinets" au blues de "court métrage" en passant par le rock. Claviers et piano rejoignent les guitares et donnent à l'ensemble de l'album une tonalité nettement plus rock, entrecoupée de quelques éclairs psychédéliques caractéristiques de l'époque.
Au final donc, un album plus cohérent et réfléchi, dominé par ce qui est à mon sens, le premier monument de Thiéfaine : Alligators 427, long discours imprécatoire, halluciné et apocalyptique , ou l'artiste clôt symboliquement cet album en se faisant "voyant" d'un monde futur livré à l'horreur et au chaos.
Solitaire oui, cynique et ricaneur aussi, tel un clown grinçant et railleur. Mais aussi engagé et impliqué dans le monde, refusant à tout jamais d'être indifférent. Voila bien la dualité d'un personnage que son dégoût de l'humain n'empêche nullement  de chercher à comprendre cette humanité. Cet album est bien celui de la mise en place de ce drôle de personnage qui ne cessera dès lors, de s'interroger sur son identité et son rapport aux autres. Hubert, Félix ou Thiéfaine, la réponse viendra peut-être au prochain album...

25.02.2009

Plus on est de fous

Ce soir, dernier article consacré au premier album d'Hubert. Dernière chanson donc, et d'importance. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai toujours considéré que Thiéfaine avait toujours mis un soin particulier pour ses dernières chansons d'album. Lentes le plus souvent, elles comportent des titres très graves, durs et mélancoliques, assez courts pour la plupart. "Vendôme gardenal snack", "Redescente climatisée", "Villes natales et frenchitude", "Angry man" se situent dans cette catégorie. A l'inverse, "les fastes" et "Exercice" émargent plutôt au rayon des titres fleuves, mais ils sont des exceptions.
Cette chanson se base donc sur le thème de la folie, avec un personnage central qui bientôt se dédouble : LE fou. De nombreuses interprétations ont été tentées de ce texte, voici mon ressenti perso :
Premier couplet : Un personnage solitaire et meurtri jusqu'à la mort. Il chante sans effet, comme pour prévenir le monde, ou encore pour se faire entendre. De quel fou s'agit-il ? Un fou de bassan, ou mieux encore un albatros, figure baudelairienne du poète solitaire et incompris ? Un génie solitaire, usé par le monde et ses turpitudes ? Un petit lien, pour faire le parallèle :
"Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie
Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie".
Gérard de Nerval, mort fou comme nombre d'artistes du XIXème. Il est vrai que la Syphilis y était aussi pour quelque chose. Cette première évocation du personnage du fou incompris est soutenue par de puissantes images, produites par des associations de mots ou d'idées très éloignées entre elles et produisant un effet visuel saisissant :
"Les yeux croisés sur son perchoir
Une vérité au bout des doigts
Une lampe entre les mâchoire"
Ce procédé d'images de type surréalistes, au visuel immédiat et frappant, va devenir typique de l'écriture de Thiéfaine. Nous n'en sommes qu'aux prémices.
Cependant, la première strophe ne peut sans doute pas se réduire à cette idée. Dans de nombreuses civilisations, les figures du fou et du sage ne sont pas dissociées. Les philosophes cyniques de l'antiquité grecque se faisaient une apparence de folie (Diogène vivant tel un chien) pour mieux atteindre à la bonne perception des choses et des êtres. Les "bouffons" royaux ou fous, sous leur apparence ridicule, étaient les seuls à même de dire au roi ce que tout le monde pensait sans oser en parler.
78222783916cd6c608208e4f0c643cc5.jpg Mais quelle est donc cette vérité que ce fou aurait ainsi tenue au bout des doigts ? A la fois fou et sage, l'allusion à Diogène le Cynique me semble assez transparente : Diogène aussi se promenait avec une lampe, proclamant inlassablement qu'il cherchait "un homme",en fait  l'être humain dans son entier.
c61a74cdbb9b0eacbb25d2e3c4bef04c.gifVoila donc le premier couplet qui se clôt sur une note bien noire. Le chercheur de vérité est mort, le fou qui disait la vérité est mort, qui donc va chercher de nouveau cette vérité ?
Deuxième couplet : Sans cesse renouvelée, voici de nouveau la quête des hommes qui cherchent. Un autre fou a pris la place (la place du mort, si on ose dire) et cherche à son tour. Son rôle a changé cependant : de philosophe en quête de vérité spirituelle, il est devenu une sorte de prophète, de Cassandre mettant en garde un monde qui ne l'écoute pas. Le danger vient-il d'Asie (peut-être une allusion à Mao) ou d'ailleurs (la "coca") ? Toujours est-il que ce deuxième couplet prend parfois un ton imprécatoire, prophétique et apocalyptique qui préfigure "Alligators 427" ( première occurrence du terme "alchimie"  notamment) . Une fois encore cependant, rêveurs, chercheurs, prophètes, sages et fous, tous sombrent dans le néant, à mesure que s'effondre le "socle de rêves" qui les soutenait.
Conclusion radicale et pessimiste, redescente très brutale après les sommets de l'album, voila qui ne laisse pas augurer d'une oeuvre de joie et d'espoir !
Le prochain album nous en dira plus, critique prévue dans quelques jours pour une "autorisation de délirer".

Ascenseur pour le gibet

Pour présenter cette chanson, à mon sens une des meileures de l'album, je ne vais pas faire beaucoup de glose. Je vois cette chanson comme un vrai travail d'écriture surréaliste, au sens littéraire du terme :  métaphores récurrentes (le train), détournement des locutions du langage courant, présence permanente de l'absurde, rejet des représentants de l'autorité. Ce travail est renforcé par le recours aux chiffres, qui est déja une caractéristique de Thiéfaine, et dont je parlerai bientôt.
Aujourd'hui, je voudrais plutôt faire le jeu de quelques correspondances littéraires et artistiques : "les quais seront encombrés de pendus/laissant claquer leurs mâchoires dans le vent". Lisez plutôt le texte suivant :

1643ab943912f828f38a049b08e7ab1b.jpgLe bal des pendus
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël !
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !

Arthur Rimbaud, 1870, extrait

Comme une petite correspondance... Il faut dire que la "danse macabre", apparue au XIVème siècle avec les épidémies de peste, était très à la mode  à la fin du XIXème.
"La Danse macabre est un élément, le plus achevé, de l'art macabre du Moyen Âge, du XIVe au XVIe siècle. Elle représente, dans la littérature, la peinture ou la sculpture, l'entraînement inexorable de tous les humains, quelle que soit leur position sociale, dans un cortège solidaire vers un destin commun. On y voit à la suite un pape, un évêque, un moine, un empereur, un roi, un seigneur, un soldat, un bourgeois..." Source : Wikipédia.

Pour terminer, une petite illustration :9ed53457cb213fca955e9f0549e49613.jpg

 

 

 

 

 

"Moi je vous dis bravo, et vive la mort !"

Un mois, un album : Tout corps vivant branché sur le secteur...

C'est donc décidé : ici, je ne parle plus que de Thiéfaine ! Mes idées, mes envies, mes opinions, mes discours ! En fait, ça me fera mon forum à moi et rien que (rire sardonique) pour dire mes conneries en français et envoyer paître le syndicat des langues mortes.

Première série  : "Un mois, un album". Avec quinze albums studio, cinq albums live plus le bluesymental (en cassette celui là), je devrais tenir le temps que le prochain album studio sorte !
Commençons donc par le commencement "Tout corps vivant branché sur le secteur..." et tout le reste. 1978, premier album. Album très attendu... surtout par son auteur, après des années de galère ("j'ai même failli en crever" dixit lui-même lors de la tournée en solitaire).
9274d38b387c8f751fa9c5cd177bfd63.jpgCet album, devenu depuis disque de platine, se vend à l'époque à 3000 exemplaires. Pourtant, voila bien les meilleures balises avant mutation jamais posées ! On sent que l'ami Hub' a puisé le meilleur de son trésor de guerre. Certes, l'ensemble est très hétéroclite et la production est plus que minimale. Le son très "folk" ne correspond pas forcément aux desiderata de Thiéfaine, mais l'essentiel était de sortir la première galette.
De toute manière, la qualité générale des chansons rattrape tout. Que dire de ce premier album, du point de vue de l'écriture ?
D'abord, qu'il laisse une très grande place aux moments "parlés" ("L'ascenseur de 22 h. 43", "Maison Borniol", "22 Mai"), inaugurant une tendance que Thiéfaine amplifiera dans ses albums des années 90 et 20000.
Ensuite, que certains thèmes qui vont traverser l'oeuvre de Thiéfaine, sont déja bien établis.
Premier exemple, la religion. Jugez plutôt : " Suspendue à ta croix", "offrir à Lucifer, mon âme en sacrifice",  "un séminariste", "le Saint-Esprit", "trois siècles passés chez Lucifer" sans oublier une première référence à Babylone, qui inaugure la série des cités antiques et/ou bibliques que citera Thiéfaine au long de ses textes. Ce rapport ambigu, fait de grande érudition (nombre de références religieuses et bibliques de Thiéfaine sont  très fouillées), de fascination et de répulsion, est récurrent chez Thiéfaine. Dans les albums suivants, toutes les religions, monothéistes en particulier, seront concernées, qu'il s'agisse des "petites filles de Mahomet" ou du mur de Jérusalem. Si Thiéfaine est sans nul doute, un personnage qui fuit l'autorité ou la contourne (et la religion est une forme d'exercice de l'autorité), il ne cesse aussi d'être hanté par un pessimisme forcené, un instinct de mort qu'il n'aura de cesse d'exorciser dans ses textes. Rejet de l'autorité et recherche de la paix intérieure (pourquoi pas dans la religion ?) pour fuir la mort qui approche, voila une deuxième tension de l'oeuvre de Thiéfaine.
Deuxième thème donc, sont ridiculisées de multiples figures d'autorité : généraux, surveillant général, hommes politiques (Mendès-France, Servan-Schreiber). Rejet et révolte presque "adolescente" face aux porteurs de mort, les petits alchimistes qui vont pulvériser un continent. Pour ce faire, Thiéfaine rend dérisoire et pathétiques, ces personnages et archétypes : Voici le Surveillant général au prise avec sa braguette, les généraux hurlant "gaaaaaaard'à vous !!", Mendès-France donnant la tétée aux gosses (1) et Servan-Schreiber réduit à une attraction touristique. Mais pas d'idéaux derrière tout cela, au mieux le souhait de pédaler dans les nuages. Mai 68 est ravalé au rang d'un événement absurde et la "victoire en chantant" fabrique des amputés. Car plus fort que la révolte subsiste l'angoisse de la mort.
La mort : Avant même de chanter "vive la mort", Thiéfaine en a fait le personnage principal de ses chansons.Les figures humaines qu'il crée (à commencer par lui-même) dans ses chansons sont : décédés ("l'ascenseur", "le chant du fou"), amputés de la main ("l'ascenseur") ou du pied ("première descente"), électrocutés ("l'ascenseur"), accidentés ("22 MAI") ou pendus ("l'ascenseur"), sans parler des suicides collectifs pour les "pauvres mômes" et les "vieillards" ("Maison Borniol") et d'une première allusion à une menace nuclaire ("le chant du fou"). Hantise de la mort certes, mais aussi de la vie. Sans tomber dans l'explication autobiographique, Thiéfaine utilise sans cesse le "je" (il dira "tu" plus volontiers plus tard, puis "on") et si son personnage n'est pas mort, il ne vaut guère mieux : dépressif ("le saint-empire"), alcoolique("maison Borniol"), toxico ("le saint-empire", "la fille du coupeur de joints"), raté et égoïste ("je t'en remets au vent", "la dèche, le twist et le reste"), il ne fait guère envie. C'est d'ailleurs pourquoi sa vie sentimentale est un désastre !!
Alors ? Alors, ce qui pourrait sembler radicalement pessimiste, noir et angoissant, est "sauvé" (si l'on peut dire) par une écriture déja très fine et originale. Deux procédés me semblent, dès cet album, être significatifs de la manière d'écrire de Thiéfaine :
- Le recours à l'absurde des situations, littéralement au "nonsense" à l'anglaise ou les situations graves dérapent dans l'absurde : la concierge ne sait pas qu'elle est dans l'escalier, on revend les miradors une fois la guerre finie, le soldat se promène le "pied entre les dents", la cancoillote est aphrodisiaque, un "chinois de Hambourg déguisé en touriste américain" se rend compte qu'il "n'est pas au courant" d'un accident.
- Le recours aux images choquantes, abruptes et surprenantes. Comme issue d'un rêve, l'écriture de Thiéfaine fait s'entrechoquer des mots à priori dépourvus de connivences :
Les locutions courantes sont détournées de leur sens, avec des métaphores qui tournent sur l'ensembe d'une chanson. Au lieu d'un train, c'est un ascenseur qui est annoncé, non sur un quai mais sur un palier. On "demande la main" d'une dame... pour la couper. Les personnages quotidiens prennent une tournure inquiétante : le surveillant général a un laboratoire (y torture-t-il les enfants ?), le fossoyeur souhaite le choléra et offre des réductions  pour suicide collectif.
Plus grave, et annonciateur des tornades à venir, les mots se rencontrent et s'entrechoquent : "Une vérité au bout des doigts, une lampe entre les mâchoires", "l'alcool s'est figé sur ton verre, ta cigarette tombe sur ton coeur". Voila bien des images qui préfigurent les textes des années 80 et qui font du "chant du fou", à mon sens, le texte le plus intéressant de cet album.
Mais nous aurons bientôt le temps d'y aller voir plus tranquillement. Ce mois-ci, ce sera un billet par chanson. Prochain billet donc sur cet album : "L'ascenseur de 22 heures 43".

Bon week-end à tous, et que votre tête ne tombe jamais de son socle de rêves.
(1) Pierre Mendès-France. Plus de précisions dans le billet consacré à "La fin du Saint-Empire".