01.10.2009

Des bleus à l'âme

Attention, grand classique ! Chef-d'oeuvre, monument, pierre angulaire. Bref, après "je t'en remets au vent", "la fille du coupeur de joints" et "alligators 427", voici un nouveau col hors catégorie dans l'oeuvre de Thiéfaine. Je ne connais pas de fan de Thiéfaine qui ne cite cette chanson parmi -au moins- ses dix préférées. Alors, penchons-nous un peu sur ce morceau si singulier...

A première vue pourtant, rien de si exceptionnel. De doux arpèges de guitare, de jolis accords, bref une musique qui fleure bon les ballades typiques des années 80. La voix chaude et mélancolique de Thiéfaine ajoute à cette impression. Pour qui écouterait distraitement la chanson, on pourrait croire à une douce et tendre déclaration d'amour, à un de ces slows sirupeux qui abondaient à l'époque.
Une grande partie de l'effet de cette chanson vient donc du contraste entre la douceur de la musique et la cruauté des paroles. Cruauté ? Oui, même si elle n'apparaît pas forcément à première vue. Si nous écoutons très distraitement, c'est d'abord une belle chanson d'amour que nous entendons. Deux tourtereaux seuls au monde, ignorés des dieux et des hommes, qui s'épaulent mutuellement, "s'offrent" et profitent de cet instant de bonheur à deux.

Regardons maintenant le lexique utilisé : la souffrance physique et morale ("pauvre", "arrachée", "t'as mal"), la mélancolie ("il pleut", "mélanco"), la déchéance ("tu zones") et la peur ("SOS", "t'as peur") dressent le portrait d'une jeune fille paumée, désemparée, totalement abandonnée et livrée à elle-même. Jusqu'à la mort ("t'en crèves").
Pour arriver à ce contraste, Thiéfaine utilise ici un jeu subtil de maillage lexical. Pris isolément, mots et phrases ne font pas état d'un terrible situation. C'est la fréquence des mots liés à la souffrance qui nous fait prendre conscience de cette dernière. Ainsi, la peur et l'inquiétude n'arrivent pas immédiatement, elles se font jour à mesure que nous prenons conscience de la fréquence des mots liés à la souffrance et par la-même de la toile d'araignée que l'artiste a tissée.
Le carcan des mots est renforcé par un deuxième effet, celui du contraste de sens dans une même phrase. Chaque espoir, chaque lueur, chaque point positif est aussitôt anéanti au vers suivant ("Tu veux jouer/mais t'en crèves"), voire au mot d'après ("Tu m'offres/tes carences").

Ces deux techniques conjuguées permettent à Thiéfaine de déstabiliser son auditeur comme sans doute jamais auparavant. On comprend que ces deux êtres qui pourraient s'aimer et se secourir mutuellement, ne se rejoignent en fait que dans la souffrance. Souffrance physique certes, mais surtout morale. Au reste, les ressentis physiques des deux personnages se rejoignent dans un troublant parallèle ("t'as mal aux oneilles/j'ai mal aux globules") qui met autant en valeur l'absurdité physique de ces souffrances (les organes cités sont bien étranges !) que les similitudes de situation entre les deux personnages.

Souffrance donc, mais laquelle ? Plusieurs interprétations sont possibles, mais celle qui me convient le mieux est celle d'un "trip" lié à la drogue. D'abord parce que les allusions y sont nombreuses, de la poudre ("cartouches") au "shoot" en passant par le sang ("globules") et le vocabulaire de la "transe". Ensuite, parce que la construction du texte s'y prête : après le "soleil" (le flash) suit la dégringolade au fond d'un "précipice", comme "arrachée du soleil" et la lente redescente. Et ce "réveil" qui est comme une mort après l'état euphorique qui suit la prise du produit. Alors se retrouvent seuls, abandonnés de tout et même des dieux, ces amants magnifiques et morbides...

Ce texte, l'un des plus noirs à mon sens de Thiéfaine, m'a donné envie de faire un petit lien avec le couple d'amant maudit sans doute le plus célèbre de la littérature.
11-la-mort-de-Romeo-Romeo-et-Juliette.jpg

"Ô Roméo! Roméo! pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet"

 Après les amants dérisoires enfermés dans les cabinets, voici les amants transitoires prisonniers de leur dépendance...
Amants que seuls la mort semble pouvoir réunir, même si le fond de l'album n'est pas encore touché.

Ce sera pour le prochain morceau... A bientôt !

Commentaires

Et voilà, il suffisait de demander! ;)
Merci Foxy, pour ce billet tant attendu!

Ecrit par : Evadné | 04.10.2009

Oui, un billet comme je les aime aussi !

Bravo, merci et biz à toi, petit renard.... ;-)

Ecrit par : kris | 09.10.2009

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