16.08.2009

Miroir, mon beau miroir

La descente aux enfers inaugurée par l'insomnie de la première chanson, se poursuit avec cette variation moderne sur le thème de Narcisse. Rappelons d'abord brièvement les grands aspects de ce thème mythologique :
Narcisse est un homme d'une beauté exceptionnelle. Un jour qu'il s'abreuve à une source, il voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il y reste alors de longs jours à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il finit par dépérir puis mourir. D'autres versions de ce mythe en font une vengeance divine ou encore la triste conséquence de la mort d'une soeur que Narcisse aimait passionnément. Quand la jeune fille mourut, il se rendit tous les jours près d'une source pour y retrouver son image en se mirant dans l'eau limpide. Depuis ce jour il tomba amoureux de lui même.
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Quelles qu'en soient les versions, le mythe insiste d'abord sur l'aspect néfaste de rester centré sur soi-même. Le drame de Narcisse, bien avant sa mort, est d'abord celui de l'isolement social. Trop fier de sa beauté, il refuse les avances de tous les soupirant(e)s et finit par ne plus accepter que lui-même. Or, à n'aimer que soi, on finit par dépérir, se flétrir et ne plus intéresser personne.

Cette chanson est fondamentale chez Thiéfaine à plus d'un titre.
D'abord, il s'agit de la deuxième variation sur un thème de la mythologie gréco-romaine : après Icare, Narcisse. Thiéfaine ira ensuite revisiter Diogène, Antinoüs, le Phénix, Orphée et Eurydice, ainsi que des mythes bibliques (Lilith et Loth) ou germaniques (Lorelei). Cette propension à prendre appui sur des mythes est une constante chez Thiéfaine, une des routes qu'il suit avec le plus de sûreté et de précision. Faut-il y voir un signe particulier ? Je pense surtout qu'il s'agit d'un moyen très puissant de parler de soi : la figure du poète dans Orphée ou dans le Phénix, le complexe d'Icare, le rire de Diogène sont autant de moyens pour l'auteur, de se dégager du trivial et du quotidien pour mieux parler de lui et surtout pour mieux se parler à soi-même.
C'est ici qu'intervient la deuxième originalité du texte : il est rédigé à la deuxième personne. Jusque là, les textes de Thiéfaine rédigés à la deuxième personne du singulier s'adressaient directement et très distinctement à une personne féminine : amante délaissée, compagne, sa fonction était claire. La seule chanson un peu particulière à ce titre restant "Vendôme Gardenal Snack". Là, pas d'ambigüité, c'est bien à un homme que s'adresse Thiéfaine.

La somme de ces deux aspects me conduit donc à penser que c'est d'abord à lui-même que Thiéfaine s'adresse, à ce qu'il fut, ce qu'il est et à ce qu'il voudrait être.
Ce qu'il fut. L'imparfait n'est utilisé qu'à trois reprises, mais elles sont parlantes : "glissait, pensait, croyait". Comment mieux dire l'illusion de l'avant ? Ces nénuphars, fleurs d'eau certes mais pas aussi belles que les narcisses, montrent le décalage : autrefois, une paix éphémère ("oubli", "glissait") mais trompeuse, dans une fausse douceur. Et puis, le passage...
Ce qu'il est. Le larsen, distorsion sonore, symbolise à merveille un passage : "franchir le miroir", dit la chanson. Mais pour aller ou ? C'est ici que le texte rejoint un second mythe, bien plus général celui-là : celui du miroir. Je vais bien sûr tisser ici, un petit lien avec ce merveilleux roman de Lewis Caroll, De l'autre côté du miroir. Ce roman met en scène Alice, de nouveau dans un monde imaginaire. Le monde du miroir se présente comme un monde inversé. Ainsi Alice, pour atteindre le jardin, doit-elle d'abord s'en éloigner, de même qu'il lui faut, dans cet univers étrange, courir très vite pour rester sur place. Si l'espace est mis à mal, le temps n'est pas non plus en reste. Il est ainsi possible de se souvenir du futur. Ce monde inversé permet néanmoins à l'héroïne de grandir et de progresser : de pion, elle devient reine et grandit ainsi de manière symbolique.
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Ce qu'il voudrait être. Il s'agit bien de passer de l'autre côté du miroir, donc de progresser et de muter. Mais pour ce faire, il faut d'abord regarder en face un sordide réalité : drogue en tous genres, crachats de sang, insomnie, le héros n'a pas bonne mine ! Thiéfaine semble ainsi se contempler avec une délectation morose et enfoncer  avec rage le clou de son échec. Le héros a beau se grimer, s'enfuir, "faire semblant" pour "faire croire" (magnifique image d'ailleurs) l'illusion ne tient pas. Seuls la solitude et le silence semblent accompagner le moderne Narcisse. Le monde parallèle qu'il recherche, obtenu à force de substances, n'a pas la force voulue.

Dans un texte qui est peut-être un des plus radicalement pessimistes de Thiéfaine, l'important au final, me paraît résider dans ce "changer de gueule". Tout progrès, toute mutation, tout franchissement de miroir ne peut s'obtenir qu'au prix de douleurs et de sacrifices. Le processus est en marche même si le poète semble pour l'heure, condamné à l'immobilisme et à l'illusion. Les textes suivants permettront peu à peu de casser la gangue pour libérer l'énergie créatrice. A suivre donc.

Ce billet est dédié à Evadné. Merci de tes encouragements littéraires.

Commentaires

Merci, Foxy!!! J'en suis très touchée...
C'est drôle, je viens de me refaire l'intégrale de tes billets sur Thiéfaine, et à chaque fois, j'avais envie de poster un commentaire pour dire la pertinence de tes rapprochements! Je me suis modérée jusqu'ici !
Merci vraiment, pour toutes ces lectures foisonnantes d'interprétations et de références...
Ce qui est formidable, c'est que non seulement tu me donnes envie de réécouter des chansons ( j'avoue que suite à ton billet sur Vendôme Gardénal Snack, je me suis réécouté De l'art, de l'amour, album que j'avais tendance à délaisser..), mais en plus, tu me permets de retrouver des textes comme ceux d'Aloysius Bertrand. Je reprends Gaspard de la nuit avec beaucoup de plaisir!
Que dire d'autre si ce n'est que je piaffe et m'impatiente au fond des starting -blocks ? La chanson suivante est celle avec laquelle j'ai découvert l'artiste, elle a donc une place toute particulière dans mon coeur...

La bise et Kenavo!

Ecrit par : Evadné | 17.08.2009

Cette chanson vient de prendre un tout autre reflet, il va falloir que je la relise ;-)

Ecrit par : Arnaud | 17.08.2009

" Je pense surtout qu'il s'agit d'un moyen très puissant de parler de soi : la figure du poète dans Orphée ou dans le Phénix, le complexe d'Icare, le rire de Diogène sont autant de moyens pour l'auteur, de se dégager du trivial et du quotidien pour mieux parler de lui et surtout pour mieux se parler à soi-même. "
N'est-ce pas là le cas pour tous ceux qui écrivent, quelque soit le support ?
Charles Juliet va jusqu'à dire que c'est l'écriture qui permet cet accès à la connaissance de soi (en gros). Je suis plutôt ok avec lui, même si j'admets que l'écriture de l'Autre est aussi un chemin important dans cette démarche...

Toujours excélents tes billets Foxy ;-)

Ecrit par : Tommie | 21.08.2009

Il y avait un moment que je n'était pas passé par ici, et je suis content de constater que tu n'as pas perdu la main pour nous sortir des billets des plus agréables!!

Amitiés bluesymentales Foxy!!

Ecrit par : Yoann | 08.09.2009

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