28.07.2009
Sur des chemins non balisés
Et le voici ! THE album, au dire des fans. En tout cas, je n'ai jamais rencontré un(e) fan de Thiéfaine qui ne le cite au moins dans ses trois péférés. Cet album, ce phare, ce pic dans l'oeuvre de Thiéfaine, c'est bien entendu "dernières balises avant mutation".
D'emblée, l'objet choque et dérange. Les pochettes recto et verso annoncent la couleur : alcool, prostitution, drogue, entre enfance brisée, amours junkies et défonce radicale. Pourtant, vous l'aurez tous remarqué, la petite fille sourit. Oui, elle sourit, sur la quatrième de couverture, en nous présentant ce coeur défoncé, ce "triste coeur" dont on ne sait trop s'il est brisé ou boosté.

Cette double vision des choses me paraît être celle qui trace le chemin de l'album : entre descente et renaissance. "Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau", le poète se plonge dans l'enfer pour en mieux ressortir par la force de l'écriture. La genèse de cet album correspond chez Thiéfaine à une période de profonde remise en cause personnelle et artistique. Il connaît le succès, mais ne se reconnaît pas dans ce personnage de baba folkeux au nez rouge dans lequel il se sent enfermé. Alors, fièvreusement, pendant qu'il joue son personnage public sur les scènes de France, il écrit et enregistre cet album dont il pense bien qu'il sera le dernier. Cette énergie se ressent dans tout l'album : désespoir, tentation suicidaire, mais aussi urgente nécessité d'écrire. Je ressens toujours cet album, chaque fois que je l'écoute, comme une agression brute et sans artifices : le poète joue sa vie, au sens littéral du terme, car il y joue la construction de son identité artistique et personnelle. Pas de gants à prendre alors, il faut aller à l'essentiel.
Le premier essentiel, c'est d'abord une profonde rupture musicale. La majorité des musiciens de Machin suivent Thiéfaine dans l'aventure, mais cette fois, c'est lui qui est aux commandes et qui impose ses choix. Cette croix artistique n'est pas portée seul : tels les deux larrons du Golgotha, voici Tony Carbonare et surtout Claude Mairet.

Mairet ne partage pas seulement avec Thiéfaine, une allure déguigandée et une jeunesse commune. Fan de rock anglo-saxon, fin musicien et surtout magnifique arrangeur, il donne enfin à Thiéfaine l'univers musical qui lui convient : guitares saturées, riffs lancinants, lignes de basse ronflantes, tout fleure bon le rock à l'ancienne. Mais Mairet sait, au détour des années 70-80, jouer de la fin de l'ère punk et du début de la new-wave. Claviers subtils, bruitages, comptines d'enfants, voix distordues, l'ensemble concourt à créer une ambiance étrange et inquiétante. Comme si la confusion mentale du personnage, sa perception dérangée du réel, se traduisaient dans l'atmosphère musicale.
Le second essentiel est une rupture de ton dans l'écriture. Certes, le surréalisme verbal (et visuel, voir la deuxième de couv) est toujours en place : métaphores ahurissantes et jeux de mots jamais gratuits ("te reste-t-il assez d'amour/Pour prendre ton dernier mélo"), visions cauchemardesques, néologismes, la palette de l'écriture de Thiéfaine est bien là. Mais ce qui change, c'est que cette fois-ci, pas question de respirer ! Pas de ritournelle rigolote, pas de complainte ni de ballade. Les comptines sont morbides ("fais-moi une place dans ton cercueil"), les rencontres glauques (une copine camée, une femme fatale démoniaque, des paumés divers et variés) et les voyages ne mènent qu'à la défonce.
Ici, le parti-pris est radical : je vais au bout, je vais au fond de tout, je n'en sortirai que mort ou purifié. Les thèmes ne varient pas d'une chanson à l'autre : mort, suicide, drogue, sexe, alcool. Dans une atmosphère nocturne et mortifère, dans un cadre de grande métropole hostile, ou les dieux semblent avoir abandonné l'Homme, voici l'histoire d'un voyage intérieur et d'une rencontre avec les pires démons qui soient : les siens.
Refusant de se reposer sur un succès en trompe-l'oeil, Thiéfaine se lance à corps perdu dans une catharsis folle : tout dire, affronter ses peur pour les libérer enfin et peut-être, devenir enfin soi-même.
Ce cheminement me paraît se dérouler en trois phases :
Les trois premières chansons déroulent une véritable polyphonie de l'échec et de la déprime : solitude, insomnie, cafard, échec amoureux. Voici un Narcisse contemporain livré à lui-même, en proie à ses angoisses et ses tentations suicidaires. Cette phase culmine avec la quatrième chanson ("taxiphonant d'un pack de kro"), monument d'absurde quasi-existentialiste qui laisse le héros seul et désemparé. Dégoûté de ses contemporains ("113ème cigarette sans dormir"), dégoûté de lui-même ("Narcisse"), dégoûté même de l'amour, le voici livré aux pulsions morbides et suicidaires. Dans le mouvement de l'album, c'est l'instant ou Thanatos est dominant :

L'équilibre s'atteint dans la deuxième partie de l'album, avec cette dérisoire transition psalmodiée et chantée ("scènes de panique tranquille"-encore un oxymore magnifique-). Cette petite saynète est le signe d'un appel, celui de la déchéance. Perdu pour perdu, autant se perdre dans la fange...ce qui ne manque pas d'advenir. Démons femelles, appel du sexe et de la drogue, danse de mort et d'ivresse, voici de quoi se perdre dans les bas-fonds, dans un univers cauchemardesque ou fête et destruction se mêlent intimement... Se perdre pour mieux se retrouver...
Cette deuxième partie de l'album est pourtant marquée par un sursaut vital phénoménal : "Ou est le sang ? J'ai soif !!!". Le héros se perd encore dans les méandres d'une poupée junkie-toy et de ses aiguilles vénéneuses, mais on sent déja qu'il saura paradoxalement en tirer une nouvelle énergie vitale.
C'est cette énergie qui resplendit finalement dans les deux dernières chansons. Epuisé, vidé mais toujours en vie, le poète ne peut que constater qu'il n'en finit toujours pas de "rater son suicide". Le climax atteint, il est toujours debout. Il a traversé le feu, a consommé ce qu'il devait, a bu la cigüe jusqu'au bout, et il est toujours en vie. Certes, les réponses aux questions ne sont pas encore évidentes et un autre chemin reste à emprunter, mais l'instinct de vie a prévalu. La redescente qui s'amorce, semblable à un long sevrage, sera douloureuse mais néanmoins nécessaire et rédemptrice.
Voici donc un album exceptionnellement riche, aux grilles de lecture multiples : long "trip" toxico avec son shoot, son "flash" et sa descente ; cheminement personnel de la fange à la rédemption ; cheminement littéraire et poétique enfin, pour trouver son style et sa voie. Je ne choisis aucune de ces interprétations car toutes me paraissent valables.
Au final, le succès inattendu de cet album a permis à Thiéfaine de s'engager dans une nouvelle voie artistique et personnelle. Comme quoi, l'urgence et le risque sont aussi des moteurs de vie à nul autre pareils...
Ce billet est dédié à Kris l'impatiente ;-))
22:06 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : drogue, sexe, poésie, sf