24.04.2009
Je laisse derrière toi... Mes albums de jeunesse
Dernière chanson de l'album, voici "Vendôme Gardénal Snack". Drôle de texte en fait. Placé en queue d'album, il sonne à la fois comme un bilan, un adieu et une promesse. Ce texte clôt les années "délires" folk et nez rouge, il annonce bel et bien les fulgurances poético-junkies de l'album suivant.
Selon un procédé qu'il va utiliser fréquemment, Thiéfaine s'immerge dans la peau du personnage. Cette empathie extrême permet une écriture très sensuelle et vibrante, ou le toucher et la vue sont prépondérants : "tu vois" (utilisé à trois reprises), "tu lèves les yeux", "tu traînes", "tu serres les poings".
Le personnage est donc placé sous le signe du "voyant", celle qui voit le réel, mais aussi au-delà des apparences. Elle perce les travestissements, traque "l'illusion" et voit sous les déguisements. Cette "vision", d'abord placée dans le réel, bascule bientôt dans l'hallucinatoire. Des visions cauchemardesques s'enchaînent : processions de chiens, exécutions à l'échafaud, cathédrales. On pense à l'écriture d'Aloysius Bertrand :
" Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont grouillant de capes et de chapeaux.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.
Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue."
Gaspard de la nuit
Et puis, comment ne pas penser ici à Rimbaud et à sa "lettre du voyant" ? Thiéfaine orchestre un "immense et raisonné dérèglement de tous les sens" (le rôle de l'alcool est mis en exergue dans la chanson") pour faire de son personnage, une véritable pythie hallucinée qui "voit" ce qui va advenir.

Mais alors, que voit donc cette prophétesse malgré elle ? Un adieu d'abord. Car il s'agit bien d'une chanson de rupture. Mais à contrario de l'habitude, c'est le "tu" qui est employé. Thiéfaine s'adresse peut-être à sa maîtresse... mais peut-être aussi à sa vie passée. Sa vie de musicien ("dernier concert"), celle du clown au nez rouge dont il a dit ensuite qu'il la vivait de plus en plus difficilement. Sa vie d'écrivain ("poète illusoire") qui ne le satisfait plus, ou du moins dans laquelle il cherche une nouvelle inspiration. Sa vie de chanteur ("le cri d'une chanson") qu'il laisse derrière lui. Un adieu ferme et définitif, ou il demande symboliquement à son passé, de le laisser en paix ("me jeter") voire de disparaître (le "gardénal" est un médicament aux effets secondaires très graves)... Finalement, cette fille qui se traîne, probablement enceinte, séduite et abandonnée, sombrant dans l'alcool, n'est-elle pas un concentré des personnages des trois premiers albums ? Abandonnée de "je t'en remets au vent", alcoolique de "twist, la dèche et le reste", "môme kaléidoscope", cette figure féminine symbolise bien à mon avis, le passé qui se traîne et que Thiéfaine somme de s'en aller.
Chanson de rupture, chanson de suicide... Mais ce que voit aussi la Pythie, c'est peut-être une chanson de mort et de renaissance. La symbolique natale des cigognes me paraît ici réelle. Elle peut signifier que Thiéfaine cherche à se séparer d'une vie mort-née, qu'il cherche à "avorter" de l'embryon de vie : "je ne fais que passer, je n'aurai pas de rides". Cet avortement est la condition d'une renaissance artistique et morale. A la recherche de son identité d'artiste, Thiéfaine crée ce personnage féminin qui, s'il est la représentation de figures passées, peut aussi être vu comme la préfiguration de personnages futurs : fille au rhésus négatif, petite fille sans nourrice ou Lorelei, elle marque ici la mutation artistique du chanteur.
Chanson passage, chanson de mort qui prépare la renaissance, il faut bien voir derrière les faux-semblants, les masques et les déguisements. Bientôt viendra l'album de la mutation.
19:23 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : amour, mort
05.04.2009
Rencontre des troisièmes types
Dans la série des vieux billets ressortis de nulle part, et en prévision d'une future soirée Thiéfaine, voici un vieux souvenir de Paris. En hommage à David et Yoann :
"La FNAC des Ternes est située, comme son nom l'indique, place des Ternes. Dix-septième arrondissement chic, dadames en fourrure, publicités pour les bijoux Chaumet, immeubles haussmanniens. Ce soir, Paul et Hubert faisaient les intéressants au forum de la FNAC.
Sous la FNAC se niche un parking souterrain. Alfa Roméo, Maserati, Jaguar, 4/4 de luxe. Dix-septième arrondissement clinquant et un peu tape-à-l'oeil. Ce soir, trois zozos faisaient les intéressants dans le parking : HFT 45, l'animal bluesymental et le Foxy.
Entre ces deux moments, il y eu l'odyssée du Foxy de Saint-Denis à la place des Ternes : une demi-heure en temps normal, plus du double en ce soir de grève et subséquemment d'embouteillages. Arrivé après la bataille, j'eus quand même le temps de me faire dédicacer l'album par les duettistes infernaux. Une bonne chose de faite !
Et ensuite ? Ben, ce fut d'abord une interminable discussion sur les mérites comparés des albums, la "structure" d'Hubert, ses talents d'écriture, une certaine soirée à Dôle, le tout au pied des escalators de la FNAC. Ce fut ensuite la même discussion dans un bar, toujours autour de notre passion commune. D'ou ressort le talent de conteur de David, mais aussi sa passion , sa gentillesse et sa modestie, modestie et gentillesse partagées par Yoann et Yohann. D'ou ressort la gouaille et la présence du Doc et de Trompette, salut à vous.
Et puis... Au sous-sol d'un parking chic, dans un coffre de voiture, une guitare. Et deux talents.... "Je vais te montrer quelque chose", "Ah oui, là ça sonne bien, attend, moi je la fais comme ça", "pourquoi tu le fais en capo 3 ?", "j'ai rajouté deux ou trois choses".
"Droide","Bipède, "Un automne à Tanger", "Also spracht Winnie", "Demain les kids", "Des adieux", "Les fastes", "Cabaret Sainte-Lilith", "Stalag Tilt", "Alligators", "mathématiques souterraines", "camélia, "confession d'un neverbeen", "télégramme", "demain les kids", "septembre rose", "tita dong dong song", "pulque", "je ne sais plus quoi faire" et j'en passe. Qui n'a rêvé d'un tel concert ? Et bien, deux types un peu fêlés, frères d'harmonie en parfait accord, ont offert cela à votre serviteur.
Moi Foxy, je suis le plus mauvais guitariste à l'ouest du Pecos. Mais je sais un peu écrire, juste pour pouvoir vous dire : merci les gars, de cette situation incongrue, de ce parking froid que vous avez, l'espace d'un instant, parsemé d'une petite poussière d'étoiles. Bonne route à tous les deux et rendez-vous au prochain carrefour."
L'occasion de recommander encore et toujours l'ancien site de David Starosta : Autopsie (voir liens). Quoique non actualisé, c'est une mine d'or ! 
Et l'occasion aussi, dans un autre style, de saluer l'arrivée d'un nouveau site, consacré exclusivement à l'album "Alambic sortie sud". De quoi se persuader que cet album reste décidément un bijou méconnu dans la discographie de Thifaine. Bonne route à ce nouveau collègue !
22:39 Publié dans Les fils du coupeur de joint | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : thiéfaine, musique, blogs amis
04.04.2009
Agence tous risques
Suite logique à mon sens du "De l'amour", voici "L'agence des amants de Mme Müller". L'écriture de Thiéfaine s'organise ici pour décliner alternativement trois thèmes : le sexe, la folie, la mort. Cette agence est comme le double pervers et déjanté du texte précédent : Là ou s'installait la folie douce, voici venir le dérangement brutal ; là ou les mots faisaient le réel en dépit de son absurdité, ne subsistera plus que le doute, et un souvenir dont le héros ne saura plus finalement, s'il est véridique ou non.
Ce deuxième "poème en prose" se déroule sur un rythme funky accompagné de quelques bruitages bien caractéristiques des années 70, entre disco et psychédélisme. Tout a l'air d'aller bien, et pourtant, une angoisse sourde s'installe dès le début. On sait qu'un jour ou l'autre, cela finira mal, on sait que la police viendra, on sait que cette vie en apparence paisible (femme, enfants, appartement) disparaîtra... On ne sait pas au juste ce que le narrateur a à se reprocher, et lui-même le sait-il ? Peu importe au fond, puisqu'il est destiné à être arrêté...
Ce terrible et absurde sentiment de culpabilité est sans doute le premier thème du texte : "sombre histoire de moeurs", affaire de "madame Müller" (référence possible à la célèbre Mme Claude), tout semble indiquer que le narrateur en a gros sur la conscience en matière de sexe. Proxénète ? Peut-être, à moins que cette "agence des amants" ne soit une agence de gigolos pour riches dames en quête de compagnie. Nous en sommes réduits à des supputations, d'autant plus que le narrateur lui-même cherche à brouiller les pistes en se prétendant musicien...
Un musicien louche, un peu mac et un peu gigolo... Un vrai héros de cinéma en somme, qui aurait une double vie avec une femme rencontrée bien longtemps avant...
"Just a gigolo
everywhere I go
people know the part
I'm playing
Paid for every dance
selling each romance
every night some heart
betraying
There will come a day
youth will pass away
then what will they say
about me
When the end comes I know
they'll say just a gigolo
as life goes on
without me
'Cause I aint got nobody
nobody nobody cares for me
I'm so sad and lonely
sad and lonely sad and lonely
Won't some sweet mama
come and take a chance with me
cause I aint so bad"
Après cette première partie sous le double signe du sexe, mais aussi d'une certaine culpabilité, le texte bascule de façon radicale dans la deuxième partie... Parti d'une simple "névrose", le narrateur, se voit d'un seul coup happé, totalement envoûté par une femme qui lui apparaît et le subjugue sans qu'il puisse rien y faire. Ce passage en évoque irrésistiblement pour moi, un autre beaucoup plus célèbre :
" Ce fut comme une apparition : Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux". Gustave Flaubert, l'Education Sentimentale

Comment mieux rendre compte de ce "coup de foudre" ? De la même façon, le texte de Thiéfaine passe à l'imparfait pour mieux rendre compte de l'éblouissement qui frappe le narrateur. Ce choc est de déclencheur d'un véritable coup de folie où les mots, le sexe et la violence s'entremêlent pour faire basculer dans la folie. Ce thème du coup de foudre, du désir amoureux qui frappe sans qu'on s'y attende, est bien une autre suite logique de la chanson précédente. Alors même que le narrateur s'abîmait dans des occupations triviales, il n'était prêt à rien d'autre qu'à tomber... Tomber amoureux, tomber dans la folie. Là ou la rencontre amoureuse du "De l'amour..." semblait couler de source, celle de "l'agence" est brutale, fortuite, née d'un jeu d'amour et de hasard.
Rêve ? Cauchemar ? Folie ? Ce texte me paraît enfin, être le pendant du précédent en ce sens ou il développe la dérive dans une folie furieuse là ou le "De l'amour" immergeait le narrateur dans une douce folie qui l'éloignait du monde. Dans les deux cas, le constat reste le même : amour et raison ne font pas bon ménage, l'amour conduit tout droit à la folie. Mais on est en droit de se demander si, chez Thiéfaine, ce constat est réellement pessimiste. Dans une oeuvre qui fait la balance permanente entre Eros et Thanatos, instincts et principes de vie et de mort, l'auteur finit sans doute toujours par préférer Felix le dingue ou Hubert le rêveur, à Thiéfaine le "normal". Vivre en société sans imagination, avec femme et enfants, n'est-ce pas au final une "mort" plus terrible encore que la folie et l'enfermement ? Thiéfaine le réaffirmera bien haut des années plus tard, en écrivant le "Jeu de la folie". Je terminerai donc ce billet avec une référence à un ouvrage peu connu de Nerval, fou notoire. Les illuminés, c'est un peu l'éloge de la folie de Gérard de Nerval. Egarements du coeur, égarements de l'esprit, égarements de la chair aussi, ou Nervalporte haut le flambeau de sa folie au travers de personnage comme le magnifique Raoul Spifame, roi de Bicêtre.

De quoi se persuader une fois encore que Nerval est bien l'une des références fondamentales pour Thiéfaine.
Je terminerai cet article en remerciant David Starosta pour son soutien, et pour ses magnifiques reprises de Bashung. HFT 45 sur Dailymotion, allez-y voir, c'est un hommage extraordinaire à ce grand monsieur.
19:09 Publié dans Precox ejaculator | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sexe, mort