04.04.2009

Agence tous risques

Suite logique à mon sens du "De l'amour", voici "L'agence des amants de Mme Müller". L'écriture de Thiéfaine s'organise ici pour décliner alternativement trois thèmes : le sexe, la folie, la mort. Cette agence est comme le double pervers et déjanté du texte précédent : Là ou s'installait la folie douce, voici venir le dérangement brutal ; là ou les mots faisaient le réel en dépit de son absurdité, ne subsistera plus que le doute, et un souvenir dont le héros ne saura plus finalement, s'il est véridique ou non.

Ce deuxième "poème en prose" se déroule sur un rythme funky accompagné de quelques bruitages bien caractéristiques des années 70, entre disco et psychédélisme. Tout a l'air d'aller bien, et pourtant, une angoisse sourde s'installe dès le début. On sait qu'un jour ou l'autre, cela finira mal, on sait que la police viendra, on sait que cette vie en apparence paisible (femme, enfants, appartement) disparaîtra... On ne sait pas au juste ce que le narrateur a à se reprocher, et lui-même le sait-il ? Peu importe au fond, puisqu'il est destiné à être arrêté...
Ce terrible et absurde sentiment de culpabilité est sans doute le premier thème du texte : "sombre histoire de moeurs", affaire de "madame Müller" (référence possible à la célèbre Mme Claude), tout semble indiquer que le narrateur en a gros sur la conscience en matière de sexe. Proxénète ? Peut-être, à moins que cette "agence des amants" ne soit une agence de gigolos pour riches dames en quête de compagnie. Nous en sommes réduits à des supputations, d'autant plus que le narrateur lui-même cherche à brouiller les pistes en se prétendant musicien...
Un musicien louche, un peu mac et un peu gigolo... Un vrai héros de cinéma en somme, qui aurait une double vie avec une femme rencontrée bien longtemps avant...

"Just a gigolo
everywhere I go
people know the part
I'm playing
Paid for every dance
selling each romance
every night some heart
betraying

There will come a day
youth will pass away
then what will they say
about me
When the end comes I know
they'll say just a gigolo
as life goes on
without me

'Cause I aint got nobody
nobody nobody cares for me
I'm so sad and lonely
sad and lonely sad and lonely
Won't some sweet mama
come and take a chance with me
cause I aint so bad"

Après cette première partie sous le double signe du sexe, mais aussi d'une certaine culpabilité, le texte bascule de façon radicale dans la deuxième partie... Parti d'une simple "névrose", le narrateur, se voit d'un seul coup happé, totalement envoûté par une femme qui lui apparaît et le subjugue sans qu'il puisse rien y faire. Ce passage en évoque irrésistiblement pour moi, un autre beaucoup plus célèbre :
" Ce fut comme une apparition : Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux". Gustave Flaubert, l'Education Sentimentale

flaubert.jpg

Comment mieux rendre compte de ce "coup de foudre" ? De la même façon, le texte de Thiéfaine passe à l'imparfait pour mieux rendre compte de l'éblouissement qui frappe le narrateur. Ce choc est de déclencheur d'un véritable coup de folie où les mots, le sexe et la violence s'entremêlent pour faire basculer dans la folie. Ce thème du coup de foudre, du désir amoureux qui frappe sans qu'on s'y attende, est bien une autre suite logique de la chanson précédente. Alors même que le narrateur s'abîmait dans des occupations triviales, il n'était prêt à rien d'autre qu'à tomber... Tomber amoureux, tomber dans la folie. Là ou la rencontre amoureuse du "De l'amour..." semblait couler de source, celle de "l'agence" est brutale, fortuite, née d'un jeu d'amour et de hasard.

Rêve ? Cauchemar ? Folie ? Ce texte me paraît enfin, être le pendant du précédent en ce sens ou il développe la dérive dans une folie furieuse là ou le "De l'amour" immergeait le narrateur dans une douce folie qui l'éloignait du monde. Dans les deux cas, le constat reste le même : amour et raison ne font pas bon ménage, l'amour conduit tout droit à la folie. Mais on est en droit de se demander si, chez Thiéfaine, ce constat est réellement pessimiste. Dans une oeuvre qui fait la balance permanente entre Eros et Thanatos, instincts et principes de vie et de mort, l'auteur finit sans doute toujours par préférer Felix le dingue ou Hubert le rêveur, à Thiéfaine le "normal". Vivre en société sans imagination, avec femme et enfants, n'est-ce pas au final une "mort" plus terrible encore que la folie et l'enfermement ? Thiéfaine le réaffirmera bien haut des années plus tard, en écrivant le "Jeu de la folie". Je terminerai donc ce billet avec une référence à un ouvrage peu connu de Nerval, fou notoire. Les illuminés, c'est un peu l'éloge de la folie de Gérard de Nerval. Egarements du coeur, égarements de l'esprit, égarements de la chair aussi, ou Nervalporte haut le flambeau de sa folie au travers de personnage comme le magnifique Raoul Spifame, roi de Bicêtre.

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De quoi se persuader une fois encore que Nerval est bien l'une des références fondamentales pour Thiéfaine.


Je terminerai cet article en remerciant David Starosta pour son soutien, et pour ses magnifiques reprises de Bashung. HFT 45 sur Dailymotion, allez-y voir, c'est un hommage extraordinaire à ce grand monsieur.

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