08.03.2009
Amour est enfant de Folie
Passées les premières chansons, nous basculons maintenant dans la deuxième partie de l'album, pour un changement de décor radical. Aux chansons courtes succèdent les longs morceaux de bravoure. Aux mélodies, les longs moments parlés. Aux arrangements structurés, les constructions plus complexes. Nous entrons dans l'univers du poème en prose, ou Thiéfaine paie sa dette aux maîtres surréalistes.
Pour aborder cette partie, j'ai choisi de considérer "De l'amour..." et "L'agence des amants..." comme un diptyque, c'est à dire comme un ensemble cohérent et animé d'une logique identique. Pourquoi ce choix ? D'abord, parce que la forme est identique : ce sont deux poèmes parlés sur des arrangements musicaux. La seule différence vient de la présence d'un refrain dans "L'agence des amants...". Ensuite, parce que les thèmes se rejoignent : Amour et Folie. Enfin, parce que l'un peut être considéré comme une suite logique de l'autre.
Sur des musiques parfois étranges et inquiétantes (bruitages, rythmique entêtante de "L'agence..."), un narrateur soliloque. Il s'imagine d'abord un avenir (le premier texte est au futur), ou plutôt veut s'en imaginer un. Comment interpréter autrement la supplique inaugurale, lancée comme chuchotée "écoute-moi mon amour".
Mais qui écouterais celui qui déraille de la sorte ? En effet, le discours que cet amant emprunte bien vite des chemins détournés. Confusion temporelle et spatiale, apparition d'un bestiaire fantastique (alligators, scolopendres, sirènes), tout semble indiquer que le récitant est en train de sombrer dans le délire.
Pourtant, une logique persiste en ce discours, celle des mots. Le réel est distordu, passé à la moulinette du langage. Les mots sont happés, soit pris au pied de la lettre, soit détournés en de superbes images (le magnifique "chapeau à cran d'arrêt", une des plus belles trouvailles de Thiéfaine). Ici l'écriture de Thiéfaine se fait totalement surréaliste en ce sens ou le poète, non seulement dit le réel, mais il le fait également. Au feu du langage, la réalité se transforme tel un processus alchimique... Le narrateur est peut-être en proie à la folie, mais qu'importe ! Par ses images, ses jeux de mots, son aptitude à mettre en oeuvre des situations absurdes, Thiéfaine crée un univers qui n'a pas moins de force que la réalité, puisqu'il est le réel même. Jugeons plutôt : jeux de mots (de Marignan à Marignane), métaphores et comparaisons absurdes ("beau comme un passage à niveau"), glissements de sens (le mot "sirènes"), réminiscences (les tilleuls font penser à l'arôme "tilleul-menthe"). La déstructuration du langage accompagne celle de l'esprit : Un monde se crée, ou le temps et l'espace n'ont plus cours, ou vit un bestiaire hallucinatoire qui n'est pas sans rappeler la célèbre scène du Cercle rouge(des monstres sortent dans la pièce pour attaquer un Yves Montand en plein délire alcoolique).

Ce monde est ici créé par le seul pouvoir du langage, il rejoint une conception de la langue ou dire, c'est faire, dire c'est créer...
"Au commencement était le Verbe
Et le Verbe était avec Dieu
Et le Verbe était Dieu"
Evangile selon Saint-Jean
L'allusion à la résurrection christique n'est pas innocente à mon sens, en ce qu'elle est liée au pouvoir du langage. Le Christ, donc son Père, a le pouvoir de ressusciter d'entre les morts (ou de faire revenir d'autres personnes) par le pouvoir de sa parole. Ici, le langage est bien le révélateur de la folie du personnage, mais aussi à mon avis, de l'indéfectible croyance de Thiéfaine dans le pouvoir et la force des mots. Entre deux êtres qui s'aiment... ou entre le narrateur et sa lubie, un rendes-vous est fixé, il doit et va avoir lieu ! Qu'importe en fait, que cet amour existe ou non, qu'importe ou elle se trouve, qu'importe que cette rencontre ait eu lieu ou même qu'elle ait lieu. Ici, la force des mots emporte tout dans une mélancolie douce-amère et laisse le personnage dans un état partagé en attendant la rencontre avec celle qu'il a semble-t-il déjà connue... Etat d'un entre-deux, état d'attente, joie et douleur mêlées, entre extase et folie... N'est-ce pas, au fond, le discours amoureux ?
Ne parvenant pas à nommer la spécialité de son désir pour l'être aimé, le sujet amoureux aboutit à ce mot un peu bête : adorable !
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux
Un poème pour finir et pour illustrer tout celà. Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé de Louise Labé, poétesse lyonnaise du XVIème siècle :
Je vis, je meurs : je me brûle et me noie,
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure,
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout en un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure,
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labé
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13:24 Publié dans L'écriture est en transe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, poésie, folie
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