28.02.2009

A l'autre bout des galaxies

Aujourd'hui, mise en ligne des textes relatifs à l'album "Autorisation de délirer". J'en profite pour faire le point sur la galaxie Thiéfaine sur le web.

Dans la colonne de gauche, vous découvrirez les liens conduisant aux sites relatifs à Thiéfaine. Parmi ces sites, je ne saurais trop vous recommander :
L'excellent "Planète Thiéfaine", même s'il n'est plus actualisé depuis deux ans.
Le tout aussi excellent "Voyage au bout du rêve" ou Arnaud accomplit un boulot de recherche et d'analyse vraiment fantastique.
Un petit mot aussi du site officiel pour dire qu'il s'agit d'un site officiel, avec ses qualités et ses défauts. C'est tout. Je vous conseille également de faire un tour sur le site du fan club officiel. Perso, je ne suis pas adhérent mais si la démarche vous tente, c'est là que ça se passe !

Pour ce qui concerne les blogs, ma triple préférence va :
A l'incontournable blog de l'incontournable animal bluesymental. Avec un lien vers un forum qui est sans doute le plus convivial parmi ceux relatifs à HFT.
Au "cabaret Sainte-Lilith" de Katell. Humour, sensibilité et grande profondeur d'âme. A lire !
Enfin, à "l'espace clandestin" géré par la soeur sparadrap sur Myspace. Pour l'instant, bien plus intéressant que le Myspace officiel...

Mais l'univers de Thiéfaine est à tout autre pareil. Son expansion permanente ne l'empêche nullement d'y voir mourir des astres et se créer des trous noirs. Dans la même nanoseconde apparaissent de petits soleils encore frileux, comme aux premiers matins du Monde. Dans la catégorie "De profundis", après le défunt "Passion Thiéfaine", j'ai retiré des liens le site "Monsieur Thiéfaine". Après moultes péripéties, le lien menait désormais sur un site... d'horticulture. Je sais bien qu'Hubert apprécie l'herbe, mais il y a des limites. De même, je n'ai pu que constater la disparition du blog d'Amnésik, sans conteste un des plus intéressants et des mieux réalisés qu'il m'ait été donné de voir. Dommage...

Enfin, une petite ballade m'a permis de découvrir quelques astéroïdes errant aux marges du système, de fulgurantes comètes ou des satellites inconnus :
Sur le groupe autopsie. Une récente rencontre m'a permis de me rendre compte que le sieur Starosta et moi-même avions la région bordelaise en commun. Nous étions probablement à quelques mètres l'un de l'autre lors des tournées "bluesymental tour" ou "fragments"... La Médoquine, que de souvenirs ! Mais là n'est pas la question: En allant fouiner sur le site d'autopsie, j'ai réécouté des extraits de leurs reprises de Thiéfaine. Y'a pas à dire, ça déchire ! De la technique, mais aussi beaucoup de sensibilité, des arrangements fins. La version des "dingues et les paumés" m'a particulièrement touché. Le site est dans les liens, allez-y voir noudidju ! De même, j'ai gardé en lien le magnifique site "HFT le poète maudit", même s'il n'est plus actualisé depuis de nombreuses années.

Pour terminer en beauté, je suis allé flâner dans la constellation Dailymotion d'où j'ai ramené quelques novas et quasars de tailles diverses. Commençons par l'étoile absolue, celle qui donne toute sa lumière : HFT45. Son lien existait pour Youtube mais pas pour Dailymotion. C'est chose faite et c'est magnifique. Dans la même catégorie, l'Animal Bluesymental est en train de devenir la deuxième référence pour les reprises de Thiéfaine.
Toujours dans le domaine des gratteux, des petits nouveaux : Liliume, Ruket et Pifpafpouf57. A écouter, ils sont quand même bien meilleurs que moi en guitare.
Cet article ne saurait se terminer sans une mention pour tous les artistes plus ou moins méritants qui écument Dailymotion et nous livrent leurs versions des chansons d'Hubert. La fille du coupeur de joints est sans conteste la plus populaire : Outre les maîtres précédemment cités (HFT, l'animal, Liliume, Ruket et Pifpafpouf), pas moins de 5 autres zicos nous en proposent une versio. De manière générale, allez les voir : princelili93, lolomesrine, hubzesailor, menouille, musiciain, titcharly. C'est inégal, mais toujours avec la même passion.
La grande communauté des enfants du coupeur de joints ne cesse de s'agrandir, et c'est très bien ainsi !

Dies irae

Deuxième billet concernant "Alligators 427", pour nous intéresser cette fois à l'écriture et aux significations symboliques de ce texte.

Ce qui frappe d'emblée dans ce texte, c'est l'abondance des figures de style qui concourent à donner donner une impression d'étrange et plus encore, de fantastique. Le fantastique me semble bien être ce qui caractérise le mieux ce texte : Au milieu d'un monde qui était en apparence tranquille, voila que surgissent des monstres incroyables, et voila que la réalité se déforme sous les coups de boutoir des mots de Thiéfaine. Répétitions de l'adresse ("alligators 427") et du final ("je vous dis bravo et vive la mort"), ostinato ("vive la mort"), abondance des images (métaphores comme "étrange carnaval", "grand feu", "alchimie", synecdoques et surtout hyperbole quasi permanente), voila bien un langage qui s'attaque au réel pour le travailler, le déformer, le rendre tel que se la figure le poète halluciné. A ce titre, après le thème de l'Apocalypse, celui de l'alchimie me paraît prépondérant.
Reprenons le titre : Alligators 427. A 427... Un article de loi traitant du nucléaire, comme ce fut dit dans divers forums ? Une réminiscence d'une période ou Thiéfaine a travaillé dans le nucléaire, avec un tunnel d'une longueur de ce type, comme suggéré par un Conseiller Maritime bien connu ? On ne sait, et peu importe au fond : L'important pour moi, c'est qu'à cette invocation magique d'un nom aux sonorités bien précise, se mêle un nombre. Et alors me direz-vous ? Alors :
ALLIage-d'OR + Nombre ("Nombre d'or"). Quoi de plus alchimique ?
Grand feu+griller, donc fusion. Ajoutez à cela les métaux et les pierres précieuses (or, jaspe, diamant, argent). Quoi de plus alchimique ? D'ailleurs, si on regarde la progression des matières dans le texte, on constate qu'on passe du tissu et des épices aux métaux vils (le zinc), puis aux métaux plus nobles et enfin aux pierres précieuses.
Et si finalement, le nucléaire n'était pour Thiéfaine, que le récit d'une transmutation alchimique qui serait en train de rater ? Une transmutation qui dégénérerait en "mutation" et finalement provoquerait la perte de l'espèce humaine. Il est à noter que le dernier texte de l'album précédent contenait déjà un écho troublant : "tu verras tous ces petits alchimistes/pulvériser un continent".
Au delà de l'apocalypse et de l'alchimie, la signification symbolique de ce texte réside enfin pour moi, dans cette thématique thiéfainienne de l'humanité courant à sa perte. Que ce soit par le jugement dernier, la pollution ou la maladie, l'Homme reste pour Thiéfaine le principal sinon l'unique responsable d'une catastrophe annoncée et inéluctable. De nombreux textes en seront plus tard l'écho ("fin de millénaire", "quand la banlieue...", "femmes de Loth", "terrien t'es rien", "dans quel état Terre").
Mais alors, comment échapper à ce feu intérieur ou extérieur, à cette inéluctable punition ? Comment trouver un peu d'humanité dans ce chaos ? C'est ici mon cher Arnaud, que le Phénix prend sa place (mais ce n'est que mon avis).
phenix.1181047853.jpg&usg=AFQjCNF-oH7gVNAdnTHQ587TxCElUK5APwA contrario de ce feu nucléaire que les humains ne peuvent maîtriser, c'est au poète de se faire "voleur de feu" (Rimbaud encore) pour aller chercher une raison d'être et de vivre. Ce passage dans le feu, c'est l'épreuve du réel, dont le poète sort plus fort et ressourcé... Et sa pratique alchimique à lui, c'est bien sûr le travail sans fin sur le langage : prendre et reprendre un texte, caler les images, trouver de nouveaux mots ("destructive" est un anglicisme utilisé uniquement dans le vocabulaire du...nucléaire !), de nouvelles comparaisons et de nouveaux thèmes. Le poète, rescapé du réel, l'a dompté en maîtrisant un feu tout aussi dangereux, sinon davantage : les mots. Je conclurai avec cette magnifique citation de Pierre Reverdy :
"Le poète est un four à brûler le réel"...
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Le feu du ciel

Attention chef-d'oeuvre ! Pour terminer l'album "Autorisation de délirer", nous abordons ici, ce que je considère comme le premier grand texte de Thiéfaine. Dans mon album idéal d'Hubert, il serait le seul avec "Je t'en remets au vent" que je retiendrais des trois premiers albums, si j'avais à choisir une quinzaine de titres. Non que je n'aime pas les autres chansons, mais là, c'est vraiment du lourd !
Le texte se construit selon une double logique : logique de répétition presque obsessionnelle et logique de montée en puissance et en tension. Chaque couplet est construit sur une première approche très sensitive et sensorielle, qui fait émerger des créatures de cauchemar qui ne sont pas sans rappeler les mythiques dragons.
161headg0oixj7.jpgCette approche/accroche peut s'apparenter à une invocation du monstre. A la manière d'un sorcier en proie à une transe chamanique, l'auteur invoque la Bête en la nommant par ses attributs physiques (ailes, queue, yeux, crocs, griffes et enfin cerveau). Cette représentation hallucinée est accentuée par la force des images, comme si la perception sensorielle du poète était décuplée : odeurs (safran), toucher (cachemire, le zinc), goût (le sang), vue (phosphorescents, or, argent, jaspe, diamant), voila tous les sens sollicités. Et l'ouïe ? Et bien, le rythme s'en charge, avec un ostinato rythmique qui nous apparaît comme un grondement de bêtes certes lointain mais de plus en plus présent au fur et à mesure que se précise la menace.
Une menace est donc présente et se rapproche. A la manière de Rimbaud, HFT se fait donc "voyant" : "Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences."
A. Rimbaud, lettres dites "du voyant"
Sorcier, voyant, chaman, le poète est surtout PROPHETE et cette chanson est à la fois un travail d'invocation du monstre et d'annonce de sa venue. La métaphore de l'Apocalypse est constante dans la chanson, elle s'amplifie même tout au long du texte :
D'abord, la référence au "grand feu", qui peut être comprise soit comme le feu de l'enfer suite au jugement dernier, soit comme un feu de Saint-Jean, fête païenne et antéchrist aux yeux de l'Eglise.
Ensuite, dans l'Apocalypse de Jean, la venue du châtiment divin est annoncée par des "anges" qui deviennent "nucléaires" chez Thiéfaine. Enfin, Dieu punit ceux qui portent la marque de la Bête, et l'arrivée de ce jugement est annoncée par des trompettes comme celles qui résonnent à la fin du morceau.
Texte de sorcellerie, chamanique et prophétique, la chanson ne se contente pas d'une structure répétitive et obsessionnelle. Elle progresse et gagne en intensité et en précision, au travers de thèmes qui traversent le texte :
D'abord, la nature du danger. D'abord flou (une mutation), il se précise et dévoile peu à peu sa nature (nucléaire, compteur geiger, métamorphose, centrales, cancer, allusion au scientifique Louis Leprince-Ringuet).
Ensuite, la résignation morale du narrateur qui s'accentue : d'abord ricanant et moqueur comme un petit enfant (mouche mon nez, remonte mes chaussettes), il prend peu à peu l'attitude du condamné à mort (dernière cigarette) qui va au suicide avec dignité et fatalisme (allusion à la ciguë de Socrate).
Socrate_La_mort_de.jpgEnfin, la montée en puissance de la MORT. Présente de manière récurrente à la fin de chaque couplet, dans un refrain ironique et dérisoire à la fois, elle ne cesse de prendre une place de plus en plus importante : Souffrance (le besoin de morphine), agonie, guerre, maladie, décomposition, jusqu'à ce que la mort devienne "un état permanent". La fin est consommée, les cavaliers de l'Apocalypse sont sur Terre (Guerre, Mort, Famine et Maladie), il n'y a plus d'autre choix que d'attendre...

Attendre le prochain billet, qui vous parlera de la puissance stylistique de cette chanson, de ses diverses interprétations et de sa force symbolique... Ben oui, un peu de suspense ne nuit pas !

Autorisation refusée

Au delà de son titre en forme d'oxymore, l'avant-dernier morceau de l'album se veut à la fois réflexion futuriste, exercice de libre écriture et sans doute aussi, introduction au dernier morceau, chef-d'oeuvre absolu de l'album. Sans transition, la première phrase nous "branche" sur un monde sans doute futuriste, monde d'aliénation et de négation de l'individu, monde qui pourrait bien devenir le nôtre.
Deux parties bien distinctes structurent le texte :
La première, aux relents de roman d'anticipation, met en place un parallèle saisissant et systématique entre l'homme et la machine : "générateurs"/coeur, "pompes"/cerveau, téléviseurs "ITT Océanic"/crâne. Nous voici dans un monde déshumanisé, ou l'homme consomme la machine, ou la machine prend la place de l'homme, ou l'homme et la machine se confondent. Monde qui n'est pas sans rappeller les "robots" d'Asimov en version ultra-pessimiste, et plus encore les ouvrages de Huxley ou Orwell.
lero__90.jpg" The machine has got to be accepted […] as a drug […] suspiciously. Like a drug, the machine is useful, dangerous and habit-forming." G. Orwell, in "Pleasure spots". Comment ne pas faire le parallèle avec cette "cover-girl" cellophanée qui se drogue et se détruit en même temps ?
Ce monde ou l'homme se rend à la machine est par essence un monde ou l'homme abandonne son libre-arbitre, et la référence au Orwell de 1984 me paraît ici incontournable : dans la société totalitaire décrite dans ce livre, les machines produisent de tout, y compris des idées. Les machines servent à espionner, à falsifier l'histoire, à produire de l'infra-littérature pornographique ou des chansons à boire, à déverser des torrents de propagande, à briser les corps ou encore à tuer en masse. Les machines surveillent l'homme au point de le réduire à l'état de "cerveau dans un bocal" (l'expression est aussi d'Orwell). Alors, ravalé au rang d'esclave, l'homme ne peut plus se révolter. Ce thème de la domination des machines a inspiré nombre de films, de "Terminator" à "Matrix".
Il n'en reste pas moins que celui qui a engendré cette domination et cette situation machiniste des êtres humains, c'est l'homme lui-même.
La deuxième partie du texte met en place cette domination de l'homme par lui-même. Dans une société ultra fonctionnarisée et bureaucratisée, point de salut hors la soumission à une logique de formulaires. Monde clinique, effrayant de propreté et de calme, monde ou l'individu n'a plus sa place... Monde à la "Brazil", film déja évoqué dans ce blog. Monde ou l'apocalypse est proche, qu'il survienne par la révolte des parias ("revolvers au bout des yeux", image digne d'André Breton et de son "revolver aux cheveux blancs") ou par le feu nucléaire que nous contera le texte suivant...

Rock not dead

PP30833~Lou-Reed-Posters.jpgRock autopsie, titre net et définitif. Pourtant, 30 ans après, Thiéfaine joue encore et le cadavre a l'air bien vivant ! Dans cette chanson désabusée, Thiéfaine tire en fait un trait sur sa jeunesse et ses idoles. Massacre nécessaire pour mieux se construire une identité et mieux trouver sa propre voie, cette chanson se place musicalement dans le registre parodique que Thiéfaine emprunte volontiers. Rythme binaire, accords 100% rock, l'ensemble fleure bon les sixties comme plus tard le si mal nommé "rock joyeux". Bien campé sur ces bases musicales très "roots" (le solo est un modèle du genre), la chanson tourne vite eu jeu de massacre qui n'est pas sans rappeler les "chamboule-tout", ces attractions de fête foraine ou on dézingue des figurines représentant des personnalités célèbres.
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Et il y en a, du beau linge : Dylan, les stones, les beatles, les who, Lou Reed, Hendrix, Jim Morrisson, Elvis Presley ! Le gotha du rock et du folk des années 60 et 70. Chacun a droit à un petit couplet qui détourne allègrement leurs chansons les plus connues : "Mister Tambourine man", "Lady Jane", "Lucy", "Lady madonna", "My generation", "Berlin", "Voodoo child", "Love me tender". Ce registre parodique n'a de cesse de se moquer plus ou moins gentiment de ces icônes du rock : Dylan défoncé, Jagger, les beatles et Lou Reed ringardisés, les autres presque tous morts ! De fait, c'est toute la mythologie "sex, drugs & rock'n'roll" qui est ici décortiquée avec lucidité et ravalée au rang de pantomime dérisoire. On va sur la tombe de Morrisson comme en pèlerinage, on écoute "My generation" mais tout cela est déjà passé. Victimes du show-biz, de la drogue et de l'alcool, un grand nombre d'idoles ont déjà disparu et les autres s'apprêtent à jouer leur propre rôle de manière plus ou moins pathétique jusqu'à aujourd'hui encore (voir les stones). Tout fout le camp, et même la sacro-sainte revue "Melody Maker" ne sert plus que de paillasson. C'était d'ailleurs prémonitoire, puisque la revue a disparu voici une dizaine d'années...
Au final, que reste-t-il ? Jouer du "traditionnel" avec de "vieux bouseux" (le groupe Machin ? On n'ose le croire !) ? S'enfermer dans l'aigreur et ressasser ses souvenirs ? S'accrocher à ces idoles dépassées ?
bob_dylan.jpgjagger no circo de cartola.jpg
4e4e53aa080247bc31d0eb4e7aeb07a0-2.jpgpresley-elvis-loving-you-4800384.jpg2912_1-beatles.jpghendrix.jpg zap_pete.gifUne fois encore, la suite a montré que Thiéfaine a choisi d'aller de l'avant. Critiquer ses idoles de jeunesse n'est pas les renier, c'est au contraire un moyen de relativiser leur importance et l'ombre encombrante de leur présence, pour mieux avancer par soi-même et donner libre cours à sa propre créativité. Le son métallique des who, la poésie noire et incantatoire d'un Morrisson, la justesse d'écriture d'un Dylan, autant d'éléments qui sont en train de se fondre à l'époque chez Thiéfaine. Bien loin d'être un défoulement anecdotique, je vois au contraire cette chanson, comme une étape essentielle du processus de création chez Thiéfaine : Se libérer de ses maîtres pour mieux en être digne. Si cette chanson est devenue un classique du répertoire live de Thiéfaine, c'est non seulement par son côté entraînant, mais aussi par son aspect joyeusement et cyniquement destructeur. On construit toujours mieux sur les ruines de l'ancien monde. Bien plus tard, d'autres jeunes artistes s'appuieront eux aussi sur Thiéfaine. On peut juste regretter que ce soit dans un respect total et presque confit en dévotion.

Qui bene amat, bene castigat.
Plus que 20 jours d'ici le 28... Haut les coeurs !

Le diable par la queue

"La queue", chanson autobiographique ? Sans doute, mais pas seulement. Dans un deuxième album plus fouillé et "mature", Thiéfaine prend le temps à plusieurs reprise, de se retourner sur son passé et son parcours. La construction du texte est à cet égard limpide : couplets en deux quatrains (rimes en "èr" pour le premier, en "o" pour le second), refrain différent introduit par la notion de rêve. Cette construction oppose un quotidien fait d'errance et de désillusions, à un "ailleurs" rêvé et fantasmatique marqué par un détournement des obsessions de Thiéfaine.

Les couplets : l'errance marquée par la marche et l'attente, est tout autant morale que physique. La déchéance du personnage se marque par le manque ("soupe populaire"), la drogue ("chauffer ma cuillère") et la mendicité. Dans cet envers du "on the road again", rien ni personne ne peut apporter de l'espoir : ni l'utopie beatnik ("babas-schizos"), ni la politique (des manifestations inutiles de Bastille à Nation), ni la spiritualité qui dégénère en aliénation sectaire (la secte Moon), ni même l'amour. Ce dernier est aussi foulé au pied, réduit à des étreintes sans joie (le devoir conjugal du samedi soir) ou à des rencontres sordides dans des "petits coins pervers". Enfin, la possession de biens de consommation n'apporte rien non plus, puisque Darty est mis dans le même sac que Moon.
De fait, au travers de ces énumérations, se dessine une description de la galère physique et morale d'un individu perdu dans un monde qui le ballote et l'entraîne dans un sens ou dans l'autre. A chaque phrase éclate un sentiment d'absurdité et de non-sens. Rien ne sert à rien finalement, la vie se résume à une longue file d'attente qui se termine par des désillusions. Sont notamment visées dans ce texte, l'armée et la religion sous toutes ses formes (sectes ou bonnes soeurs dans des cas extrêmes). Dans le registre de l'attente absurde et inutile d'on ne sait qui ou quoi, voici un petit extrait qui m'a paru judicieux :

"VLADIMIR
Nous sommes contents.
ESTRAGON
Nous sommes contents. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant qu'on est contents ?
VLADIMIR
On attend Godot.
ESTRAGON
C'est vrai.
VLADIMIR
Il y a du nouveau ici depuis hier.
ESTRAGON
On n'était pas là hier.
VLADIMIR
Tu ne te rappelles pas. Il s'en est fallu d'un cheveu qu'on se soit pendu. Qu'on -se- soit- pendu. Mais tu n'as pas voulu. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON
Tu l'as rêvé.
VLADIMIR
Est-ce possible que tu aies oublié déjà ?
ESTRAGON
Je suis comme ça. Ou j'oublie tout de suite ou je n'oublie jamais."

Samuel Beckett, En attendant Godot, Acte 2.

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Pourtant, cet texte ne m'apparaît pas comme totalement pessimiste. En effet et de manière paradoxale, les refrains ouvrent une porte de sortie réelle quoique insolite. A la manière des surréalistes, c'est dans ses rêves, dans le "gel obscur de son mental", que le personnage transcende et combat ses doutes et ses démons intérieurs. En se rêvant en arme de combat, il conquiert une forme de toute-puissance (y compris sexuelle, voir le jeu de mots sur "se faire sauter"). Cette même puissance lui permet de toucher aux interdits sexuels et religieux à la fois, ce "slip de carmélite" lui offrant la protection, jusqu'à une paix finale que lui apporterait la mort.
Calme et douceur, lumières tamisées, le personnage "enfin solitaire" se sera alors trouvé et pourra se reposer l'âme. Paix illusoire sans doute, obtenue au prix d'un détournement de ses obsessions et de ses peurs. Mais une paix quand même, au bout de longues années. Pour illustrer ce propos, je vous propose un petit lien avec un extrait archi-connu et rebattu, mais qui me semble avoir du sens ici :

 

" Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité."
Châteaubriand, dernières phrases des Mémoires d'Outre-tombe.

Faites l'amour, pas la guerre

"Enfermé dans les cabinets" est une "hippie song". Et oui ! Bon, je vous l'accorde, c'est difficile à accepter comme idée, de prime abord. Mais lisez plutôt : "Make love, not war" disait les hippies.

La chanson toute entière se développe autour de cette opposition.  D'abord le vocabulaire guerrier : "Mitrailleuse, barbelés, tenue léopard, cartes". Voila pour dresser le portrait de guerriers d'opérette, en l'occurrence la famille de la jeune fille. Famille de vétérans des guerres coloniales (Algérie et Tonkin), amis qu'on devine glauques à souhait, chasseurs de préférence, armés jusqu'aux dents. Cela ne vous rappelle rien ?

707731418.jpg Et oui, voici l'adjudant kronenbourg ! Et voici bien sûr, son inséparable compagnon croqué par Cabu : Mon beauf !
1687434421.jpgNous voila donc avec les héros, aux prises avec une bande de beaufs fachos, crétins et "fana-mili". Tout l'art de Thiéfaine ici, est de brosser un portrait féroce, au travers d'une porte de cabinets, d'une France hideuse, extrême-droitière, traditionaliste et pétainiste. Cette même France dont il fera plus tard le portrait à charge dans "exercice de simple provocation". Tout y passe : la nostalgie des guerres coloniales, le goût de la torture, la haine primale et agressive pour toute personne un peu différente (et le Thiéfaine chevelu en est une, de personne différente !). Bien sûr, quelques références sympas peuvent venir à l'esprit :
Gainsbourg :
"Il s'en passe des choses sous ton crâne
Rasé c'est plein de tristesse et de kif
Tu te vois encore en tenue léopard bourrée d'explosifs
Sauter de ton aéroplane
La nostalgie camarade, la nostalgie camarade"
Ou encore Renaud, bien sûr : ":Mon beauf" certes mais aussi ce petit couplet assassin :
"Au rez-d'-chaussée, dans mon HLM
Y a une espèce de barbouze
Qui surveille les entrées,
Qui tire sur tout c' qui bouge,
Surtout si c'est bronzé,
Passe ses nuits dans les caves
Avec son Beretta,
Traque les mômes qui chouravent
Le pinard aux bourgeois.
Y s' recrée l'Indochine
Dans sa p'tite vie d' peigne cul.
Sa femme sort pas d' la cuisine,
Sinon y cogne dessus.
Il est tellement givré
Que même dans la Légion
Z'ont fini par le j'ter,
C'est vous dire s'il est con!"
De belles correspondances donc, dans un registre anti-militariste et anti-colonialiste qui fleurit à l'époque, de Leforestier ("Parachutiste") à  Ferrat . Ce thème on le voit, est non seulement cher à Thiéfaine mais aussi très en vogue à la fin des années 70.

Et en face ? Et bien, deux héros amoureux, jeunes et beaux ! Modernes aventuriers des gogues, Roméo et Juliette des chiottes, ils alternent le sublime et le grotesque avec aisance. De fait, cette chanson n'est pas sans rapport avec "la fille du coupeur de joint". Comme elle, c'est un hymne à la jeunesse et à l'amour, un encouragement à braver le prude morale de la France giscardienne pour goûter au fruit défendu. Comme elle, elle nous redonne le goût des premier baisers volés, des étreintes furtives (dans les toilettes ? Ben oui, c'est arrivé à beaucoup de monde !) et des jeunes filles farouches mais pas trop. Bref, après l'adolescence, voici un hymne à la jeunesse et ça fait du bien ! Moralité (si on peut dire) très dans le ton de l'époque : L'amour est une aventure !!
PS : Ce billet est spécialement dédicacé à Arnaud.
STP ne fais pas l'idiot et rend-nous ton site tout beau tout neuf ! Et de toute façon, y'a pas gavé de gonzes comme toi, fi gueïlle !
Portes-toi bien mon frère.

Oedipe et Icare sont dans un bateau

Les "variations" sont un texte très personnel de Thiéfaine. Il est axé d'abord sur le parlé, tel un texte de théâtre qui se dirait avec accompagnement musical. Le phrasé suit les variations des états d'âme du personnage : paniqué d'abord, sombrant ensuite dans la folie et finalement se retrouvant dans une quiétude bienheureuse dont il est permis de se demander l'origine. Cette progression se fait par une association d'idée qui se traduisent par des jeux de mots en escalier qui renvoient tous au thème des peurs. Peurs primales de l'enfant au moment d'aller à l'école  : qui n'a pas rêvé un jour qu'il arrivait à l'école sans avoir fait ses devoirs, ou sans s'être habillé correctement, ou qu'il arrivait au travail sans avoir préparé une chose importante ? Le texte nous renvoie ici à ces terreurs irrationnelles qui ont besoin pour être exorcisées, de la tutelle bienveillante et protectrice des parents : peur des blessures, peur de la mort, peur du froid, peur du noir. Peurs liées à l'intime, aux pulsions, aux fluides corporels (le sang), qui nécessitent d'abord qu'elles soient expulsées pour être exorcisées. Ma petite correspondance sera aujourd'hui, pour un célèbre tableau de Munch, "le cri" :
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Le texte de Thiéfaine est aussi à mon sens, une variation sur la place maternelle dans une vie d'enfant. Prot164026623.jpgection nécessaire et obligée, qui peut vite devenir étouffante. D'ou le double besoin de dépasser le complexe d' Œdipe pour devenir un homme à son tour, et de prendre son envol hors du "nid" familial tel Icare s'échappant en volant et se brûlant les ailes pour ne pas avoir écouté les conseils de son père.
Nous sommes ici dans l'idée que s'enfuir et s'émanciper comporte des risques et implique d'assumer ses propres peurs, ses angoisses et ses craintes de ne pas réussir. Beau parallèle avec Thiéfaine se décidant un jour à "monter" à la capitale et à proposer ses textes et ses chansons au rique de l'échec. Une histoire qui finalement nous concerne tous.

Politiquement incorrect

"L'homme politique, le roll-mops, etc...", occupe une place particulière dans l'album. Par son thème, très engagé, il casse le ton introspectif qui prévalait sur les chansons précédentes. Bien sûr, Thiéfaine ne nomme personne, mais les références sont nombreuses. Deux thèmes lexicaux se dégagent : la drogue (ou la politique vue comme une extase et une addiction) et la religion (ou la politique vue comme un faux espoir, une espérance mythique et illusoire). Cette chanson est à rapprocher de "La queue", ou le personnage Thiéfaine essaie vainement de trouver la vérité, que ce soit dans les sectes ou chez les philosophes. Comme souvent, la vanité des grands penseurs, des tribuns, des théoriciens, de tous ceux qui veulent imposer une vérité quelconque, est stigmatisée par un Thiéfaine plus solitaire que jamais.
Ainsi, par un jeu complexe de correspondances lexicales, le texte met en parallèle la volonté de puissance quasi-christique et messianique de l'homme politique ("le salut", "domestiquer nos envies", "rédemption", "contrôler") et son échec complet qui tourne eu grotesque et au ridicule ("combat foireux", "voies sans issue", "pissotières", "illusions", "coincé", "bouffon", "déroute"). Au final, les prétentions religieuses de sauveur du monde (Moïse et Jésus) tournent à l'addiction ("opium", "shoote", "dose", "overdose", "dealer") et à l'humiliation. On notera au passage la première apparition de la "reine" sanguinaire et dominatrice, qui reviendra dans "Lilith", "Sweet amanite" ou encore la "Reine noire".
Au final, je voudrais aussi me livrer au petit jeu des devinettes, sur le thème "de qui parle Thiéfaine ?". Pour l'homme politique, j'aurais bien suggéré De Gaulle.
450301871.jpgQuant au "Meinhof" qui clôt la chanson, je pensais qu'il s'agissait d'une allusion à Ulrike Meinhof, membre de la "Fraction Armée Rouge", groupe terroriste allemand d'extrême-gauche au tournant des années 70-80, plus connu sous le nom de "bande à Baader".
1391782204.jpgMais bon, si vous avez mieux comme idée, je suis preneur de vos suggestions !
Bonne soirée à tous, et bonne écoute de Thiéfaine !
Fox

Jolie môme

La "môme kaléidoscope"... En ces temps "marion-cotillardesques", la référence à la môme Piaf vient d'elle-même. Pourtant, c'est davantage à un personnage féminin typique de Thiéfaine que nous avons affaire... Camée, prostituée, paumée, voila une figure à mi-chemin entre la "fille au rhésus négatif", la "lorelei" et la "pauvre petite fille sans nourrice". Comme un condensé de ces portraits de femmes fragiles, cassées par la vie et surtout par les hommes, déchues après la gloire, que Thiéfaine aime à brosser.
Voici  donc une pute, qui aime (?) ou en tout cas aimait peut-être ce qu'elle fait. "Sainte vierge des paumés", "infirmière des fantômes", elle se donne (se vend mais pas toujours) pour le plaisir d'hommes qui la laisseront tomber ensuite. Le vocabulaire soignant et religieux utilisé ici m'amène à faire un premier lien avec Marie-Madeleine, femme disciple de Jésus. Délivrée des démons par Jésus, elle le suit et elle est notamment, le premier témoin de sa résurrection ("infirmière des fantômes"). Selon certaines théories, Marie-Madeleine aurait été la femme du Christ et aurait eu des enfants avec lui. L'Eglise  aurait étouffé ces faits par la force et la terreur et œuvré pour cacher la vérité, non seulement en occultant le rôle majeur joué par Marie Madeleine dans la transmission de l’enseignement de Jésus, mais encore en effaçant le mariage du Christ et de sa « disciple préférée ». Elle en aurait ensuite fait une prostituée pour condamner le désir charnel. En tout cas, dans la tradition chrétienne ultérieure, le rôle ambivalent de Marie-Madeleine comme pécheresse et comme guérisseuse est très présent. Selon une légende médiévale, elle serait venue se fixer en Provence ou elle est toujours l'objet d'un culte très vivace aux Saintes-Maries de la mer comme sainte guérisseuse et fécondatrice. Les gitans en particulier, la vénèrent tout particulièrement. Serait-ce pour cela qu'elle est la "sainte vierge des paumés" ? 1341796556.jpg

Le texte ne se résume cependant pas à un "portrait de femme". Il raconte aussi l'histoire d'une déchéance. Celle d'une prostituée connue et désirée devenue une femme détruite et peut-être morte. Cette rupture temporelle est d'abord symbolisée par les écarts de niveau de langue : familier, argotique voire ordurier pour les couplets ; triste et mélancolique pour les refrains. Démonstration :
Les couplets : On y parle argent ("oseille","thune", "dollars", "sacs", "magot" ), sexe ("gigolos", "macs", "chatte", "siphon", "dégraisser l'oignon", "miches", "tailler", "se faire défoncer") , drogue ("coca", "clope"), arnaque ("gogos", "gravos", "sucée jusqu'à l'os"). Voila campé le monde de la fête, du sexe et de l'argent facile par une jeune fille qu'on devine à la fois naïve (elle finira d'ailleurs par se faire avoir) et passablement vulgaire comme en atteste son langage.
Changement de ton dans les refrains, nous voici au pays des amours lynchées. Le ton est celui de la déchéance, de la nostalgie et des regrets, thèmes que Thiéfaine maîtrise à la perfection. Plaisirs enfuis, fleurs flétries, passé irrattrapable et pour finir, la mort. Au fil des refrains, la déchéance et la solitude s'accentuent, au point que même le "salut" (spirituel et religieux s'entend) semble impossible, Un voile de brume recouvre cette vie et finit par recouvrir toute la chanson puisque le dernier couplet est lui aussi ancré dans le présent. La description d'une ex-fille de joie cadavérique et agonisante clôt ainsi la chanson sur une note totalement pessimiste.
Alors au final, hors de propos la référence à la "môme" Piaf ? Pas tant que cela si on considère non la prostitution mais l'itinéraire d'une femme qui va de succès en succès puis sombre dans l'alcool et les médicaments. Sinon, pour une histoire semblable (ascension, chute et mort d'une prostituée de luxe), une de mes lecture préférées reste le roman d'Emile Zola : Nana.
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Voila. A bientôt pour une prochaine analyse !

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