04.03.2009

Et s'envolent les filles...

En voici encore une, de chanson populaire détournée par le sieur Thiéfaine ! A l'origine sans doute de ce texte, une jolie chanson de marins : "Les filles de la Rochelle" :
"Sont les fill's de La Rochelle
Qu'ont armé un bâtiment
Pour aller faire la course
Dedans les mers du Levant

Ah la feuille s'envole, s'envole
Ah! la feuille s'envole au vent"

Une fois de plus, l'esprit compilateur et détourneur de Thiéfaine s'en donne à coeur joie. Cette ritournelle populaire est malaxée, mise à mal et finalement remixée pour en faire un refrain paillard dans la digne tradition des chants de carabins. Pourtant, le pastiche et le détournement ne sont pas si innocents qu'ils en ont l'air.
D'abord, à l'instar de "la fille du coupeur de joint", l'imitation et le détournement sont habiles et respectent les canons du genre : ritournelle reprise de façon régulière, musique sautillante comme une gigue, accent idoine quoique davantage franc-comtois que charentais (et o l'est in cagouillard qui z'ou dit !). De fait, tout commence comme bien des fois : "c'est l'histoire d'un pauvre gars...". Pauvre Martin, pauvre misère, pourrait-on penser alors à l'instar de Brassens...
"Pauvre Martin, pauvre misère
Creuse la terre, creuse le temps"

Et... tout bascule dès le second vers ! Ah le bougre, encore raté ! Le pauvre gars court la gueuse et la greluche, juché sur sa motocyclette. Bien vite alors, nous basculons dans le trivial et le gaillard : misère sexuelle, frustration... pour finir une fois de plus (la deuxième de l'album !) dans une zoophilie béate...

Alors, simple pochade ? Défoulement gaillard et paillard, chanson sans intérêt ? Je ne le pense pas, et à plusieurs titres. D'abord parce que Thiéfaine emprunte ici à une tradition de la chanson paillarde française qui a aussi inspiré les plus grands (Brassens et Perret entre autres). Rien de dégradant donc dans cet exercice que même les plus grands écrivains ont pratiqué... On peut citer les "exploits d'un jeune Don Juan" d'Appollinaire, les délires sexuels d'Artaud, Bataille, Céline ou encore ce fort joli quatrain :
"J'ai joué je ne sais ou
A un billard d'étrange sorte
Les billes restent à la porte
Et la queue entre dans le trou"
Et c'est de... Victor Hugo

Victor_hugo.jpg

Ceci pour dire que ce genre de texte s'inscrit dans une lignée que même les plus grands n'ont pas dédaignée et qui trouve son apogée à mon sens, dans l'oeuvre de Frederic Dard (le bien nommé) alias San Antonio.

Qu'il me soit permis enfin, de dire tout le bien que je pense de ce texte à titre purement personnel. Car il évoque pour moi, une époque à la fois triste et joyeuse, de frustration et de découverte mêlées : Mon adolescence. Ce texte sent le carburant de mobylette versé dans le réservoir, les fumées pétaradantes qui sortaient de l'engin, et bien sûr la vitesse dudit engin, inversement proportionnelle au bruit qu'il faisait. Ce texte fleure bon les sorties du samedi soir au "Macumba club", à la "Pitchouli" ou au "Miami" (noms garantis authentiques), la dragouille pas toujours couronnée de succès, les petites "pétasses" du samedi soir en mini-jupes qu'on regardait avec envie et qui étaient aussi peu à l'aise que nous en vérité. Ce texte me raconte un temps ou j'avais des jeans moule-burnes et la coupe de cheveux "mulet", un temps ou Cindy Lauper et Kim Wilde étaient des fantasmes qui enfièvraient nos nuits ("Oh girls, they wonna have fun") et ou les filles étaient des êtres étranges que nous avions tant de mal à comprendre. Ce texte me raconte enfin, mon pays d'origine, ma Saintonge ou j'ai vécu, ou on parle le "chérentais", ou "j'avons un habrail que tié badouères z'entandant reun". Pour tout celà, soyez remercié Mr Thiéfaine car vos textes me rendent heureux et me donnent à penser et à me souvenir... Merci encore.

Pour nous quitter, trois extraits de chansons que j'aime beaucoup :

"Tout au long de la vie qui pique,
On prend des beignes
À vouloir toucher les filles électriques,
Des sacrées châtaignes.
On retrouve, couché par terre,
L'effet uppercut.
Les filles, sans en avoir l'air,
Ça électrocute."

Souchon, Les filles électriques

"J'ai une tendresse particulière
Pour ces filles qui n'ont pas d'manières
Les hospitalières, les dociles
Vous les appelez les filles faciles
Celles qui marchandent pas leur corps
Ni pour des mots ni pour de l'or
Pour qui faut pas tout un débat
Ni pour leur haut ni pour leur bas
Pour quelques notes de guitare
Elles dormiront un peu plus tard (...)

Petite chanson d'reconnaissance
Pour ces stars d'mon adolescence
Je n'en ai oublié aucune
Chères et précieuses une à une"

Goldman, Les filles faciles

"Je n'étais pas de celles
A qui l'on fait la cour
Moi, j'étais de celles
Qui sont déjà d'accord

Vous veniez chez moi
Mais dès le lendemain
Vous refusiez en public
De me tenir la main"

Bénabar, Je suis de celles

Ce petit post est dédié aux filles de la Rochelle et d'ailleurs, aux filles de ma jeunesse et d'avant... Aux filles à qui je n'ai pas osé ou pas su dire les mots qu'il fallait, les mots que j'aurais bien voulu dire.
On est bien con, quand on n'a pas vingt ans et qu'on a peur d'aimer...

Commentaires

qu'est-ce que j'ai pû me marrer en te lisant, hi hi

Ecrit par : Arnaud | 04.03.2009

Punaise je suis sidérée par Victor Hugo!!!

Je rajoute un extrait d'une chanson de Brassens, à laquelle j'ai immédiatement pensé en lisant ton article!!

Bisous;o))

Les filles de bonne vie ont le coeur consistant
Et la fleur qu'on y trouve est garantie longtemps
Comme les fleurs en papier des chapeaux
Les fleurs en pierre des tombeaux
Mais le coeur de Lisa, le grand coeur de Lison
Aime faire peau neuve avec chaque saison
Jamais deux fois la même couleur
Jamais deux fois la même fleur

Ecrit par : Arabesque | 05.03.2009

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