04.03.2009
Analyse sans concession
Première chanson de l'album, "psychanalyse du singe" a connu en 2006, un grand retour par la grâce des arrangements de Péchin et d'une légère modification des paroles. Cette nouvelle version live est intéressante à deux titres :
D'abord parce qu'elle fait ressortir le côté franchement rocky et pêchu de la chanson. Cet aspect est quelque peu étouffé sur le disque original, avec notamment des parties de guitare qui semblent comme assourdies et édulcorées. Manque de temps ? De moyens ? Production trop rapide ? Toujours est-il que le morceau retrouve ici ses vertus musicales : En un mot, ça dépotte !
Ensuite parce que la réécriture concerne le dernier couplet et qu'elle n'est pas anodine. Les premières phrases du dernier couplet étaient à mon sens les plus faibles de la chanson et la nouvelle version est un "plus" incontestable ("A trop squatter les lupanars/On prend l'affreux rire de l'idiot"). Quant à la nouvelle fin de ce couplet, elle est bien dans le ton du Thiéfaine de toujours : provocateur et de mauvaise foi, ricaneur professionnel et râleur impénitent.
Le rire, ou plutôt le ricanement. Voilà bien ce qui me semble caractériser cette chanson. Thiéfaine, dans un exercice inspiré de la psychanalyse, dresse d'abord de lui-même un portrait sans concession : "barbare", obsédé sexuel, exhibitionniste, parano, il remonte comme dans une analyse de son enfance à son état actuel. Les termes médico-psycho-socio abondent : "psychanalyse", "libido", "parano", dans un texte qui culmine avec cette faramineuse explication de la névrose de l'auteur : la mort d'un éléphant, le jour même de sa naissance ! Voilà un trauma bien lourd à porter.
On l'aura compris, la dérision est reine dans cette chanson. Thiéfaine s'y caricature, jouant avec ses thèmes préférés : psychanalyse, sexe, musique, pour mieux les détourner. Comme dans "la fin du Saint-Empire-Romain-Germanique", l'écriture est ici un moyen de mettre à distance des angoisses bien réelles.
Angoisses ? D'abord, celle de l'utilité pure et simple d'être chanteur. Etre "chanteur populaire" ? Avoir du succès ? Ou bien chanteur avec le "sourire engagé", ce lui qui "ne chante pas pour passer le temps" ? Ces phrases anodines en apparence renvoient bien à une réalité de l'époque, celle qui oppose la chanson française de "variétés", chanson populaire à succès, à la chanson "engagée" qui prétend dénoncer les turpitudes du monde :
"Il se peut que je vous déplaise
En peignant la réalité
Mais si j'en prends trop à mon aise
Je n'ai pas à m'en excuser
Le monde ouvert à ma fenêtre
Que je referme ou non l'auvent
S'il continue de m'apparaître
Comment puis-je faire autrement
Je ne chante pas pour passer le temps"
Jean Ferrat, 1968
De même, il est difficile de ne pas voir dans cette chanson, un écho au "chanteur" de Daniel Balavoine, sorti deux ans plus tôt.
Voilà donc Thiéfaine qui s'interroge sur le sens même de son activité. Simple "piège à filles" ou réflexion plus profonde sur le monde tel qu'il est et qu'il va ? Il ne faut pas oublier que cette période est pour HFT, le moment ou le succès commence à se manifester. Les années d'efforts portent leurs fruits, les salles se remplissent... et le chanteur se sent enfermé dans un personnage de clown dérisoire qui n'est pas lui. "Rigolo", "cabot", arborant le "sourire engagé" puis "l'affreux rire de l'idiot", il est réduit à un rôle de bouffon que méprisent les chanteurs "sérieux" et les "vieux ringards". Au final, le voici réduit à faire le "singe", grotesque figure projetée sur le devant de la scène "sous les projos", exhibée comme un animal rare ou un phénomène de foire.
Angoisse toujours et enfin, celle de ne pas être à la hauteur d'une grande mission artistique et de maîtres illustres. Ce qui frappe dans cette chanson, c'est aussi la profusion et la qualité des références littéraires et artistiques :
"L'art pour l'art", mouvement artistique et école de pensée née au XIXème siècle autour notamment de Théophile Gautier.
Le "singe", doublure grotesque de l'artiste comme dans les cirques ambulants d'autrefois, est un personnage présent en de nombreuses productions littéraires, étant par exemple le "compagnon" du signor Vitalis dans "Sans famille" :

Mais ce singe est peut-être aussi, comme signalé dans un article de wikipédia, une forme symbolique de la dépendance à la drogue : "Ce que l'on appelle le "singe" est en fait une métaphore pour désigner l'attachement à une drogue créant une dépendance importante. Lire "Le festin nu" de William Burroughs. Le "singe" s'agrippe à votre nuque et ne la lâche plus... ".
A voir, je vous laisse juges de cette interprétation. Il n'en reste pas moins que tout s'organise autour de cette figure, de ce double grotesque de Thiéfaine, de cet "homme qui rit", qu'il soit mutilé comme chez Hugo ou devenu fou suite à une maladie contractée dans un lupanar.
Cette passionnante psychanalyse est au final pour moi, davantage une tentative de tenir à distance cet animal étrange, ce double un peu pervers de l'artiste, celui vers lequel il ne cesse de retourner quand le doute s'installe...
23:04 Publié dans Le fou a chanté 17 fois | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : sexe, drogue, ego-trip-transit
Commentaires
Entièrement d'accord sur le "plus incontestable".
Alors je cite Rimbaud (une saison en enfer) puisque tu ne l'as pas fait ;-)
« Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie. Et le printemps m’a apporté l’affreux rire de l’idiot. »
Ecrit par : Arnaud | 12.10.2008
Que dire de plus ?
Ecrit par : Tommie | 13.10.2008
Moi qui n'ai toujours écouté Thiéfaine que parce que "ça me plaisait à l'oreille", sans vraiment chercher à comprendre (je suis une flemmarde), ben j'apprends plein de trucs par ici !!!
Il n'est jamais trop tard...
Bisous.
Ecrit par : Arabesque | 19.10.2008
Pareil pour moi!!!
Merci à toi Foxy!
Ecrit par : Yoann | 21.10.2008
Je me décide quand même à revenir faire un tour par ici. Je dois dire que je ne m'y ennuie pas, ta plume est agréable... et prête à réfléchir, c'est tellement bon ! Bisouille à bientôt
Ecrit par : nath | 22.10.2008
wouaaaaaaaaaa!
Ecrit par : tieum | 30.10.2008
Ecrire un commentaire