28.02.2009

Dies irae

Deuxième billet concernant "Alligators 427", pour nous intéresser cette fois à l'écriture et aux significations symboliques de ce texte.

Ce qui frappe d'emblée dans ce texte, c'est l'abondance des figures de style qui concourent à donner donner une impression d'étrange et plus encore, de fantastique. Le fantastique me semble bien être ce qui caractérise le mieux ce texte : Au milieu d'un monde qui était en apparence tranquille, voila que surgissent des monstres incroyables, et voila que la réalité se déforme sous les coups de boutoir des mots de Thiéfaine. Répétitions de l'adresse ("alligators 427") et du final ("je vous dis bravo et vive la mort"), ostinato ("vive la mort"), abondance des images (métaphores comme "étrange carnaval", "grand feu", "alchimie", synecdoques et surtout hyperbole quasi permanente), voila bien un langage qui s'attaque au réel pour le travailler, le déformer, le rendre tel que se la figure le poète halluciné. A ce titre, après le thème de l'Apocalypse, celui de l'alchimie me paraît prépondérant.
Reprenons le titre : Alligators 427. A 427... Un article de loi traitant du nucléaire, comme ce fut dit dans divers forums ? Une réminiscence d'une période ou Thiéfaine a travaillé dans le nucléaire, avec un tunnel d'une longueur de ce type, comme suggéré par un Conseiller Maritime bien connu ? On ne sait, et peu importe au fond : L'important pour moi, c'est qu'à cette invocation magique d'un nom aux sonorités bien précise, se mêle un nombre. Et alors me direz-vous ? Alors :
ALLIage-d'OR + Nombre ("Nombre d'or"). Quoi de plus alchimique ?
Grand feu+griller, donc fusion. Ajoutez à cela les métaux et les pierres précieuses (or, jaspe, diamant, argent). Quoi de plus alchimique ? D'ailleurs, si on regarde la progression des matières dans le texte, on constate qu'on passe du tissu et des épices aux métaux vils (le zinc), puis aux métaux plus nobles et enfin aux pierres précieuses.
Et si finalement, le nucléaire n'était pour Thiéfaine, que le récit d'une transmutation alchimique qui serait en train de rater ? Une transmutation qui dégénérerait en "mutation" et finalement provoquerait la perte de l'espèce humaine. Il est à noter que le dernier texte de l'album précédent contenait déjà un écho troublant : "tu verras tous ces petits alchimistes/pulvériser un continent".
Au delà de l'apocalypse et de l'alchimie, la signification symbolique de ce texte réside enfin pour moi, dans cette thématique thiéfainienne de l'humanité courant à sa perte. Que ce soit par le jugement dernier, la pollution ou la maladie, l'Homme reste pour Thiéfaine le principal sinon l'unique responsable d'une catastrophe annoncée et inéluctable. De nombreux textes en seront plus tard l'écho ("fin de millénaire", "quand la banlieue...", "femmes de Loth", "terrien t'es rien", "dans quel état Terre").
Mais alors, comment échapper à ce feu intérieur ou extérieur, à cette inéluctable punition ? Comment trouver un peu d'humanité dans ce chaos ? C'est ici mon cher Arnaud, que le Phénix prend sa place (mais ce n'est que mon avis).
phenix.1181047853.jpg&usg=AFQjCNF-oH7gVNAdnTHQ587TxCElUK5APwA contrario de ce feu nucléaire que les humains ne peuvent maîtriser, c'est au poète de se faire "voleur de feu" (Rimbaud encore) pour aller chercher une raison d'être et de vivre. Ce passage dans le feu, c'est l'épreuve du réel, dont le poète sort plus fort et ressourcé... Et sa pratique alchimique à lui, c'est bien sûr le travail sans fin sur le langage : prendre et reprendre un texte, caler les images, trouver de nouveaux mots ("destructive" est un anglicisme utilisé uniquement dans le vocabulaire du...nucléaire !), de nouvelles comparaisons et de nouveaux thèmes. Le poète, rescapé du réel, l'a dompté en maîtrisant un feu tout aussi dangereux, sinon davantage : les mots. Je conclurai avec cette magnifique citation de Pierre Reverdy :
"Le poète est un four à brûler le réel"...
ph040773.jpg

Commentaires

Le phénix nucléaire ;-)
J'ai lu un jour que le titre de la chanson venait du nom de code du projet de surgénérateur nucléaire qui allait être mis en service à Creys-Malville, en Isère. Il faudrait vérifier auprès du CEA ou de l'ASN ...
Le décrêt d'autorisation date du 12 mai 1977 : Il s'agissait du premier réacteur à neutrons rapides de type Superphénix (5 fois plus puissant que son ancêtre phénix)
Le 31 juillet 1977, 60000 personnes manifestaient contre la construction de cette centrale. Bilan : 1 mort (Vital Michalon) et cent blessés. Le démantèlement de la centrale, qui n'a pu tourner à plein régime que pendant quelques semaines, a été décidé en 1997 et prendra fin en ... 2026 !

Ecrit par : Arnaud | 10.07.2008

Mais, en fait, il a combien de cerveaux maître Hubert ?

Ecrit par : Tommie | 07.09.2008

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