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08.05.2008
Le diable par la queue
"La queue", chanson autobiographique ? Sans doute, mais pas seulement. Dans un deuxième album plus fouillé et "mature", Thiéfaine prend le temps à plusieurs reprise, de se retourner sur son passé et son parcours. La construction du texte est à cet égard limpide : couplets en deux quatrains (rimes en "èr" pour le premier, en "o" pour le second), refrain différent introduit par la notion de rêve. Cette construction oppose un quotidien fait d'errance et de désillusions, à un "ailleurs" rêvé et fantasmatique marqué par un détournement des obsessions de Thiéfaine.
De fait, au travers de ces énumérations, se dessine une description de la galère physique et morale d'un individu perdu dans un monde qui le ballote et l'entraîne dans un sens ou dans l'autre. A chaque phrase éclate un sentiment d'absurdité et de non-sens. Rien ne sert à rien finalement, la vie se résume à une longue file d'attente qui se termine par des désillusions. Sont notamment visées dans ce texte, l'armée et la religion sous toutes ses formes (sectes ou bonnes soeurs dans des cas extrêmes). Dans le registre de l'attente absurde et inutile d'on ne sait qui ou quoi, voici un petit extrait qui m'a paru judicieux :
"VLADIMIR
Nous sommes contents.
ESTRAGON
Nous sommes contents. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant qu'on est contents ?
VLADIMIR
On attend Godot.
ESTRAGON
C'est vrai.
VLADIMIR
Il y a du nouveau ici depuis hier.
ESTRAGON
On n'était pas là hier.
VLADIMIR
Tu ne te rappelles pas. Il s'en est fallu d'un cheveu qu'on se soit pendu. Qu'on -se- soit- pendu. Mais tu n'as pas voulu. Tu ne te rappelles pas ?
ESTRAGON
Tu l'as rêvé.
VLADIMIR
Est-ce possible que tu aies oublié déjà ?
ESTRAGON
Je suis comme ça. Ou j'oublie tout de suite ou je n'oublie jamais."
Samuel Beckett, En attendant Godot, Acte 2.

Pourtant, cet texte ne m'apparaît pas comme totalement pessimiste. En effet et de manière paradoxale, les refrains ouvrent une porte de sortie réelle quoique insolite. A la manière des surréalistes, c'est dans ses rêves, dans le "gel obscur de son mental", que le personnage transcende et combat ses doutes et ses démons intérieurs. En se rêvant en arme de combat, il conquiert une forme de toute-puissance (y compris sexuelle, voir le jeu de mots sur "se faire sauter"). Cette même puissance lui permet de toucher aux interdits sexuels et religieux à la fois, ce "slip de carmélite" lui offrant la protection, jusqu'à une paix finale que lui apporterait la mort.
Calme et douceur, lumières tamisées, le personnage "enfin solitaire" se sera alors trouvé et pourra se reposer l'âme. Paix illusoire sans doute, obtenue au prix d'un détournement de ses obsessions et de ses peurs. Mais une paix quand même, au bout de longues années. Pour illustrer ce propos, je vous propose un petit lien avec un extrait archi-connu et rebattu, mais qui me semble avoir du sens ici :
" Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le Crucifix à la main, dans l'Eternité."
Châteaubriand, dernières phrases des Mémoires d'Outre-tombe.
15:06 Publié dans Nous sommes tous un peu trop fragiles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : mort, religion, drogue


