« Rendez-vous au tas de sable | Page d'accueil | Politiquement incorrect »

08.03.2008

Jolie môme

La "môme kaléidoscope"... En ces temps "marion-cotillardesques", la référence à la môme Piaf vient d'elle-même. Pourtant, c'est davantage à un personnage féminin typique de Thiéfaine que nous avons affaire... Camée, prostituée, paumée, voila une figure à mi-chemin entre la "fille au rhésus négatif", la "lorelei" et la "pauvre petite fille sans nourrice". Comme un condensé de ces portraits de femmes fragiles, cassées par la vie et surtout par les hommes, déchues après la gloire, que Thiéfaine aime à brosser.
Voici  donc une pute, qui aime (?) ou en tout cas aimait peut-être ce qu'elle fait. "Sainte vierge des paumés", "infirmière des fantômes", elle se donne (se vend mais pas toujours) pour le plaisir d'hommes qui la laisseront tomber ensuite. Le vocabulaire soignant et religieux utilisé ici m'amène à faire un premier lien avec Marie-Madeleine, femme disciple de Jésus. Délivrée des démons par Jésus, elle le suit et elle est notamment, le premier témoin de sa résurrection ("infirmière des fantômes"). Selon certaines théories, Marie-Madeleine aurait été la femme du Christ et aurait eu des enfants avec lui. L'Eglise  aurait étouffé ces faits par la force et la terreur et œuvré pour cacher la vérité, non seulement en occultant le rôle majeur joué par Marie Madeleine dans la transmission de l’enseignement de Jésus, mais encore en effaçant le mariage du Christ et de sa « disciple préférée ». Elle en aurait ensuite fait une prostituée pour condamner le désir charnel. En tout cas, dans la tradition chrétienne ultérieure, le rôle ambivalent de Marie-Madeleine comme pécheresse et comme guérisseuse est très présent. Selon une légende médiévale, elle serait venue se fixer en Provence ou elle est toujours l'objet d'un culte très vivace aux Saintes-Maries de la mer comme sainte guérisseuse et fécondatrice. Les gitans en particulier, la vénèrent tout particulièrement. Serait-ce pour cela qu'elle est la "sainte vierge des paumés" ? 1341796556.jpg

Le texte ne se résume cependant pas à un "portrait de femme". Il raconte aussi l'histoire d'une déchéance. Celle d'une prostituée connue et désirée devenue une femme détruite et peut-être morte. Cette rupture temporelle est d'abord symbolisée par les écarts de niveau de langue : familier, argotique voire ordurier pour les couplets ; triste et mélancolique pour les refrains. Démonstration :
Les couplets : On y parle argent ("oseille","thune", "dollars", "sacs", "magot" ), sexe ("gigolos", "macs", "chatte", "siphon", "dégraisser l'oignon", "miches", "tailler", "se faire défoncer") , drogue ("coca", "clope"), arnaque ("gogos", "gravos", "sucée jusqu'à l'os"). Voila campé le monde de la fête, du sexe et de l'argent facile par une jeune fille qu'on devine à la fois naïve (elle finira d'ailleurs par se faire avoir) et passablement vulgaire comme en atteste son langage.
Changement de ton dans les refrains, nous voici au pays des amours lynchées. Le ton est celui de la déchéance, de la nostalgie et des regrets, thèmes que Thiéfaine maîtrise à la perfection. Plaisirs enfuis, fleurs flétries, passé irrattrapable et pour finir, la mort. Au fil des refrains, la déchéance et la solitude s'accentuent, au point que même le "salut" (spirituel et religieux s'entend) semble impossible, Un voile de brume recouvre cette vie et finit par recouvrir toute la chanson puisque le dernier couplet est lui aussi ancré dans le présent. La description d'une ex-fille de joie cadavérique et agonisante clôt ainsi la chanson sur une note totalement pessimiste.
Alors au final, hors de propos la référence à la "môme" Piaf ? Pas tant que cela si on considère non la prostitution mais l'itinéraire d'une femme qui va de succès en succès puis sombre dans l'alcool et les médicaments. Sinon, pour une histoire semblable (ascension, chute et mort d'une prostituée de luxe), une de mes lecture préférées reste le roman d'Emile Zola : Nana.
1857595110.jpg

Voila. A bientôt pour une prochaine analyse !

Commentaires

Encore une analyse très fine dont tu as le secret ! Merci, je me régale à chaque fois que je viens "chez toi" ! Et tu me donnes envie de relire ce roman de Zola que j'avais dévoré il y a bien quinze ans !

Ecrit par : Katell | 13.03.2008

Ecrire un commentaire