07.02.2010
A nos noires années
Exil sur planète fantôme. Tout est dans le titre, serait-on tenté de dire à propos de cette magnifique chanson, pour moi le troisième des "classiques" de l'album. Petit rythme syncopé, presque ragga, guitares pleureuses ou planantes, voix en demi-teinte, tout ici se colore d'une ambiance douce-amére. Entre nostalgie et soulagement, voici une chanson qui est à la fois le testament d'une époque révolue et le manifeste d'un Thiéfaine nouveau.
Premier constat, cette chanson est au passé, à l'exception des derniers vers et notamment du dernier couplet. "En ce temps-là"... Thiéfaine évoque ses années d'errance et de bohème, ses années de galère aussi mais également ses années de doute et de défonce. C'est une bohème seventies qui n'a rien de joyeux, flirtant même avec le glauque. Prostitution ("nos fleurs vendaient leur viande aux chiens"), alcoolisme, défonce (les probables "voyages"), les compagnons de Thiéfaine n'ont pas la marginalité rieuse. Aucun misérabilisme certes, mais aucune complaisance non plus : "blême", "obscur", "sombres", "sordides", "noires", les épithètes qui s'accumulent renvoient bien à une vie de squatt et de misère, faite de petits travaux sordides et alimentaires. Aux confins des interdits et de la défonce, les personnages ainsi campés n'ont rien pour faire envie.
Et pourtant. Pourtant, le mécanisme subtil qui a fait de cette chanson un hymne des concerts de Thiéfaine, repose sur l'aspect fondamentalement optimiste de ce texte. Paradoxal, en apparence seulement. D'abord, parce qu'une sourde fierté émane du texte. En dépit des ravages, des "gueules à briser les miroirs", les compagnons de route du poète ont une sacrée tenue. "Danseurs" mortuaires, "fantômes" d'une génération perdue, ils restent envers et contre tout, "les plus beaux". Marginaux mutants, ils se posent contre les règles sociales. En ce sens, l'expérience de Thiéfaine est symptomatique de toutes les générations perdues, de toutes les bohèmes :
"Dans les cafés voisins
Nous étions quelques-uns
Qui attendions la gloire
Et bien que miséreux
Avec le ventre creux
Nous ne cessions d'y croire
Et quand quelque bistro
Contre un bon repas chaud
Nous prenait une toile
Nous récitions des vers
Groupés autour du poêle
En oubliant l'hiver
La bohème, la bohème
Ça voulait dire tu es jolie
La bohème, la bohème
Et nous avions tous du génie"
Charles Aznavour
Dans l'histoire littéraire, nombreux sont les écrivains à avoir cultivé ce mythe des jeunes gens inadaptés aux règles sociales et cherchant à créer leur propre monde. Parmi ces derniers, bien sûr, Kerouac.
Cet écrivain américain, figure de proue de la beat generation, a passé la première partie de sa vie à chercher et à se chercher. Son importante consommation de drogue et d'alcool, son écriture fièvreuse et inspirée du jazz, sa recherche permanente de lui-même me semblent être les points fondamentaux que partage Thiéfaine. Si l'écriture et le succès n'ont guère apporté la paix à Kerouac, du moins cette démarche de recherche est-elle une clé dans la construction artistique de cet écrivain. Nous aurons l'occasion de reparler de la trace de Kerouac chez Thiéfaine à partir de l'album Meteo für nada, qui inaugure une écriture et des références de plus en plus proches de la littérature américaine. Et nous verrons que si Thiéfaine cite explicitement Sur la route, une grande partie de son oeuvre est également un hommage à un grand nombre de dingues et de paumés, à ceux que Kerouac qualifiait de Clochards célestes.
L'influence de Kerouac nous amène également à regarder la dernière facette de cette chanson : catharsis, libération mais aussi apprentissage et initiation. Le dernier couplet, un des plus beaux écrits par Thiéfaine, en est l'illustration. Bilan d'une courte et violente expérience, la fin de ce texte laisse son auteur épuisé mais déterminé. Quitte à tout perdre, autant jouer et explorer : "Je veux vivre encore" proclame le narrateur. C'est ce point de départ qu'à choisi Thiéfaine. Entre pulsions morbides et principe de vie, c'est Eros qui l'emporte finalement. Le constat n'est pas joyeux, loin de là, il en serait même un peu désabusé et cynique ("j'en veux pour ma fin"). Mais c'est bien sur ce socle que Thiéfaine va désormais construire son oeuvre : chercher, bouger, explorer et essayer. Ce véritable manifeste est celui d'un homme qui a "trop rêvé de liberté" et qui se dresse désormais. Seul, mais déterminé.
18:53 Publié dans Exigeons l'immortalité ! | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : drogue, sexe
10.01.2010
Enfant du siècle et junkie girl
Bienvenue, pour une dernière fois, dans l'univers de la déglingue ! "Une fille au rhésus négatif" est effectivement la dernière des chansons de l'album à se vautrer dans la déchéance. La sortie est pour bientôt, mais il faut descendre à la mine une fois encore.
Je considère cette chanson comme le pendant de "Cabaret Sainte-Lilith". Comme elle, un court texte très explicite la précède. Si les "scènes de panique tranquille" mettaient en place une comptine glaçante et mortifère, la "photographie tendresse" instaure d'emblée une ambiance oppressante. Un danger, une menace se font jour : "Ou est le sang ? J'ai soif" dit le narrateur en allemand.
Comme "Cabaret", cette menace est celle d'une déchéance physique et mentale. A défaut d'une déesse noire, un vampire est là, qui cherche à prendre possession, à transformer et à vider de leur substance les êtres humains. "Veines" ouvertes, "yeux flétris", cerveaux fouillés, c'est à une déchéance physique que nous assistons d'abord. Celle d'une junkie qui s'étiole sous l'oeil impuissant du narrateur. Après l'alcool, le sexe et la snifette, c'est la drogue dure qui est ici en cause... Mais pas seulement. Car derrière la prise de came, se cache une désespérance sociale et personnelle.
La chanson se construit donc autour du personnage d'une camée dure. Autrefois punk rebelle, elle a sombré et la chanson suit ce naufrage. Rythme lancinant et syncopé, plage calme et hallucinée, reprise "speed" puis retour à la réalité, la musique déroule un "trip" qui s'apparente à celui d'une prise de drogue. Je pense même que la construction musicale du morceau a été ainsi faite, pour reproduire des sensations s'apparentant à une prise de drogue. "Zombies", "fantasmes", "momies", les mots de l'aliénation mentale et de la perte d'identité s'enchaînent pour décrire à la fois la décrépitude physique et les visions hallucinatoires lièes à la drogue.
Ce personnage de camée que le narrateur impuissant voit s'éloigner de lui, dans quelle mesure est-il lié à Thiéfaine lui-même ? Thiéfaine a été consommateur de drogues diverses, l'a raconté, mais n'en a jamais fait l'apologie. Si ce personnage est important, c'est je pense, parce qu'il permet la prise de conscience et la prise de distance. La prise de drogue est liée à un mal-être existentiel d'une génération qui n'est pas sans rappeler la "génération perdue" des romantiques du XIXème siècle. "Vieux enfants" immatures, "fantasmes fous", il en viennent à douter même de leur existence et du sens de celle-ci, en "victimes" qu'ils sont du baby-boom. Ce texte est d'ailleurs, par cet aspect, à rapprocher de "la fin du Saint-Empire-Romain-Germanique", autre texte désabusé. "Le présent est serré dans le manteau des égoïstes" avait écrit Musset dans sa Confession d'un enfant du siècle. Nous sommes bien dans cette même veine, punkoïde et romantique à la fois :


En ces moments de doute et de rupture, la prise de drogue est à double tranchant. Elle casse, éloigne du monde et fait de son usager un marginal. Ou, maîtrisée, elle accompagne la création et permet de se sentir parmi les humains. C'est la voie choisie par le personnage de Thiéfaine. Aux confins de la folie, sans sombrer dans l'enfer. Je terminerai ce billet en laissant la parole à un écrivain dont je suis surpris que Thiéfaine n'en fasse jamais mention, le terrible et merveilleux Henri Michaux. Ecoutons-le parler de ses expériences de prise volontaire de drogue :

" Combien souvent en ces heures interminables, quoiques courtes en fait, de l'expérience du terrible décentrage, combien souvent n'a-t-il pas songé à ses frères, frères sans le savoir, frères de plus personne, dont le pareil désordre en plus enfoncé, plus sans espoir, va durer des jours et des mois qui rejoignent des siècles, battus de contradictions, de tapes psychiques inconnues et des brisements d'un infini absurde dont ils ne peuvent rien tirer."
Henri Michaux, Miserable Miracle
20:52 Publié dans Solexine et ganja | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : drogue, révolte
01.01.2010
En équilibre sur un fil
Voici l'heure des bilans et des souhaits. Impossible d'y échapper au moment des voeux, je m'y lance donc aussi.
Bilan pour commencer. En 2008, ce blog avait accueilli 8500 visites. En 2009, il en a accuilli 12800. Merci à vous de votre attention, de votre soutien et de votre fidélité. Merci encore, cela me fait chaud au coeur à chaque fois.
Merci aussi aux commentateurs assidus de ce blog, qui m'accompagnent dans cette aventure depuis qu'elle s'est uniquement consacrée à Thiéfaine : Arnaud, Yoann, Tommie, Katell, Evadné, Kris, Arabesque, ET, Le Doc, Lorelei, Karen, Tieum, Nath. Merci à vous encore une fois.
Comme petit cadeau de début d'année, voici mon top personnel des recherches effectuées sur internet et ayant abouti à ce blog. Voici donc mon top 15, du moins pire au plus délirant.
15- "Oui, oui j'ai rencontré". Rien que pour imaginer quelqu'un tapant cela à l'ordi...
14- "Plumette charrue" : ????
13- "Poésie sur la nature et les déchés". Orthographe laissée en l'état.
12- "Thiéfaine j'ai trop fumé". Une fois encore, la réputation d'Hubert. Tsss, quelle misère...
11- "Machine sourde dans la peau". Tissu de n'importe quoi, je serais bien en peine de savoir ce que cherchait l'internaute !
10- "Fille bandante". Intègre le top 10 car est apparue durant 3 mois consécutifs. En voila un qui ne se lassait pas...
9- "Agence de gigolos". Toujours dans la même veine... A du être déçu(e).
8- "Digue dondaine entreprise". Je cherche toujours ce que ladite entreprise peut bien produire. Ceci reste un mystère.
7- "Syndrôme de Diogène". Ou le fait de se cacher dans un tonneau.
6- "Syndrôme de la queue tordue". Là, c'est beaucoup plus grave ! Je vous laisse imaginer ce que vous voulez, moi je renonce.
5- "Problèmes de transit". La santé continue de se détériorer...
4- "Confession soumise gratuite". Encore un qui a du être cruellement déçu.
3- "Citation sur la jeunesse des vieux". Un monument d'absurde à savourer.
2- "Auto éjaculator". Comment s'y prend-on ?
1- "Sexe entre un animal féroce et une femme". L'incontestable numéro un !
Mais foin de balivernes ! Que pouvons-nous souhaiter pour 2010. Mes voeux à moi :
Un site internet officiel tout nouveau tout beau (David, si tu me lis...).
Un album de Thiéfaine, un vrai ! Pas un best-of ou une intégrale machin-chose, non un album !
Une tournée, avec un méga-concert à Bercy !
Hubert, si tu me lis... ;-))
Et vous, quels sont vos voeux pour 2010 ?
23:03 Publié dans Les fils du coupeur de joint | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : amitié, humour, blogs amis